Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)

Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)

A Ghost Story • David Lowery (2017)

An Elephant Sitting Still Hu Bo / 2018

Un matin, une simple altercation entre deux adolescents dans un lycée dégénère, et va souder les destins de quatre individus brisés par la violence sociale. Une obsession commune les unit : fuir vers la ville de Manzhouli avant la nuit.

Légers spoilers.
 

Évidemment, il a fallu que l’un des seuls cinéastes motivants à être apparus dans ce champ de ruines que sont les années 2010 soit aussi celui à s’être donné la mort après son premier film…

An Elephant Sitting Still tient toutes ses promesses et plus encore. Ce qui n’en fait évidemment pas un film sans défauts, les maladresse d’un premier long parasitant ça-et-là : engueulades parfois artificielles et systématisme dans la gestion des confrontations, musique insistante, jeux de mise en scène un peu forcés (le hors-champ du chien, notamment, est trop théorique pour permettre notre croyance), symbolisme maousse et plan final qui en dit long… On peut également trouver paradoxal qu’un tel concentré de cinéma doive tant à l’héritage des séries télévisées, dont il reprend le chassé-croisé de personnages et de lignes narratives, ainsi que la forme glissante et le goût de la fluidité (ce qui fait d’ailleurs que les 4h passent comme un charme).

Mais le talent de Hu Bo est justement d’en faire autre chose. Ses longs plan-séquences invisibles, loin de toute démonstration de force, s’accrochent toujours à un personnage et restent fermement à ses côtés, plongeant le reste du monde dans un aquarium de flou1, comme si chacun s’était renfermé en lui-même en serrant les dents, pour se rendre absent à ce monde qui dégoûte et épuise. C’est un film de pénombre aussi, où l’on désire la lumière, mais où celle-ci éblouit dès qu’elle pénètre le cadre, poussant le spectateur et la caméra à se reconfiner, dans un mouvement en boucle. La structure du film fonctionne au diapason : c’est une véritable ville-monde que dessine Hu Bo, une ville réseau et labyrinthique sans limites, et dont il semble pourtant impossible de sortir, à la façon d’un piège sournois. L’histoire semble ainsi parfois se dérouler dans les limbes, que les personnages, en déni, ne voudraient pas voir pour ce qu’elles sont (« toute la vie est ainsi », répète-t-on souvent aux jeunes gens qui veulent espérer autre chose pour l’avenir que le quotidien amer qui est le leur).

Cet enfer sur Terre, il ne nous est pas inconnu : c’est toujours cette Chine contemporaine que la sixième génération s’entête à peindre comme un désastre, comme un terrain vague sociétal, un monde d’après la catastrophe. La nouveauté de ce film, c’est que cet enfer, qui n’a pourtant jamais été aussi noir à l’écran, se retrouve ici confronté à des personnages qui sont autre chose que des fantômes ou des mélancolies ambulantes et iconiques : ils ont encore en eux une sorte d’élan vital, ils sont intelligents, ont besoin d’échapper à ce statu quo, et ils espèrent rêver à un futur incertain, même au milieu de la nuit noire. En cela, ce film tragique semble siffler la fin de la récré avec une certaine autorité, et mettre un terme au marasme un peu complaisant qu’est devenu le cinéma d’auteur chinois depuis le début des années 2000 : il est temps d’essayer, semble-t-on nous dire. Injonction tragiquement paradoxale (celle d’une œuvre tournée vers l’avenir démentie par le suicide de son créateur), mais qui en un sens transforme d’autant plus le film en une sorte d’ordre impérieux, comme une promesse que le cinéma chinois entier aurait fait à son lit de mort, et qu’il va désormais falloir tenir.

Dà xiàng xídì’érzuò en VO.

 
 

Notes

1 • Dans ce flou, on peut aussi d’ailleurs voir un regard tourné vers un autre Elephant, celui de Gus Van Sant, qui suivait de la même façon ses personnages dans un labyrinthe : ce film de Hu Bo pourrait bien être le premier enfant majeur, à 15 ans d’intervalle, de la palme d’or de 2003.
 

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)

Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #22 #22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)
Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Notes sur les films vus #22 # 22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)
Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)

Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Dawson City : Le Temps suspendu Bill Morrison / 2016

1978, Canada, à 560 kilomètres au sud du cercle polaire arctique : une pelleteuse fait surgir de terre des centaines de bobines de films miraculeusement conservées, datant de l’époque de la ruée vers l’or…

 

Ce film est d’abord une belle surprise : délaissant les formes redoutées de l’élégant documentaire informatif façon Arte, Bill Morrison opte pour une narration singulière, qui n’est pas sans évoquer celle du Poussières d’Amérique de Despallières – des textes à l’écran viennent faire le récit maudit des lieux par de courtes phrases, dispensées avec la calme régularité d’un métronome.

C’est donc dans un bain sourd et silencieux d’images d’archives que le spectateur est plongé, comme pour une sorte de lente hypnose. Malgré les titres de films toujours scrupuleusement renseignés à l’écran, la confusion règne, Dawson City tenant à mélanger toutes les images anciennes en un même magma nostalgique : films amateurs ayant capturé l’endroit au début du siècle, films hollywoodiens muets retrouvés sur place, documentaires datés sur la ruée vers l’or… Qu’importe la source, qu’importe l’année, du moment que son âge avancé entretienne le trouble. Jusqu’à son plan final, Dawson City plongera ainsi tête la première dans cette poésie de l’image abîmée et fantomatique, et la lenteur lancinante du film, tout comme sa musique d’une intarissable mélancolie (mêlée au sentiment de catastrophe, récurrent tout au long du film, face au nombre de bobines détruites au cours du temps), créent autour du spectateur un cocon de tristesse, une sensation de vertige pour cet univers de neige et de douleur perdu à l’autre bout des temps.

On finit par se lasser, cependant, de ce flux audiovisuel ininterrompu et non structuré, dont la force hypnotique se fait parfois plus franchement pénible (la musique et ses boucles, notamment, n’offrent pas un seul moment de respiration à l’esprit ou à l’imagination), et dont le vagabondage aléatoire à travers l’histoire laisse assez perplexe (le segment baseball, quel rapport ?). Les partis-pris plein d’emphase du cinéaste finissent par ressembler à de la coquetterie de surface (ce grondement sonore lourd de sous-entendus face à n’importe quelle situation, ou encore cette manie vaine d’illustrer les évènements décrits par tous les films de fiction possibles retrouvés sur place, d’une façon automatique et pas très inspirée).

À force de ressasser cette idée d’un temps ancien à tout jamais perdu, sans jamais la faire évoluer ou grandir d’une quelconque façon, le film ne semble bientôt plus tenir que sur une vision un peu simplette et unidimensionnelle de la perte, résumée à des effets de surface (un filtre instagram Max Richter, dirons-nous), et qui tient mal la comparaison avec d’autres documentaires du genre (le nostalgique Of Time and the City, par exemple) qui n’avaient aucun mal à déplier une ample et complexe narration d’un postulat voisin. Malgré les richesses et singularités que Dawson City hérite de la carrière passée du cinéaste (plus habitué aux productions expérimentales), le résultat évoque surtout au final des objets un peu creux comme Into Eternity (Michael Madsen), dont la note singulière tenait de la posture ou du joli habillage un peu superficiel, simplement répliqué en boucle sur plus d’une heure trente.

Dawson City : Frozen Time en VO.