Le Sud Víctor Erice / 1983

Espagne, années 50. Une jeune fille se souvient de son enfance dans un village du Nord, et de l’adoration qu’elle vouait à son père, médecin et sourcier, qui la fascinait.

Quelques spoilers.
 

S’il est beaucoup plus dense et généreux que L’Esprit de la ruche (le premier film d’Erice, réalisé dix ans plus tôt), Le Sud transmet exactement les mêmes sensations, les mêmes impressions. L’enfance, qui y est vue à travers le filtre des souvenirs, y apparaît encore une fois comme un monde à part : comme une grotte, une vie blottie à l’intérieur d’un foyer dont les rares adultes résument à peu près le monde, le tout embaumé dans des images de beaux objets et de vieux intérieurs, et dans un univers où le réel, les légendes personnelles et la magie, se retrouvent mêlés le plus naturellement du monde. Ce tableau aux odeurs de sépia, d’où sourde une sobre mélancolie, c’est aussi celui d’un rapport œdipien au père (significative scène de communion, où la gamine se mire en jeune mariée), relation fusionnelle qui achève de peindre cette enfance en moment total, où tout est à sa place, où rien n’a besoin d’évoluer.

Cette idée de l’enfance comme un monde en soi, lointain et perdu, Erice parvient parfaitement à la retranscrire. Il parvient plutôt bien, également, à montrer comment la jeune adolescente s’en réveille, s’extrait de cette bulle, dans une série de scènes plus diurnes, plus pragmatiques, où le père semble avoir moins grandi que sa fille, toujours égaré qu’il est dans l’illusion fusionnelle d’antan. Le film parvient alors très précisément, et sans en expliciter un mot, à peindre le détachement de la jeune fille, cette illusion qui ne fonctionne plus, cet homme tombé de sa statue de Dieu.

Reste qu’on ressort de tout cela avec l’impression d’une terrible élégance (lumineuse, notamment) matinée d’un léger ennui. Sous la sophistication du geste et le touché feutré de la caméra, sous ces qualités inattaquables, il y a comme un excès de sagesse, de prudence, d’irréprochabilité, totalement au diapason de cet amour tranquille des souvenirs passés et des vieux murs, qui donne l’impression que jamais le film ne se réveillera de sa maîtrise, qu’il ne se surprendra lui-même, ou qu’il trompera ses limites. Le cinéma d’Erice (qui a alors seulement 43 ans) ressemble à celui d’un vieil homme embourgeoisé, qui surveillerait son confort et le moindre de ses mouvements, qui s’économiserait. Ce n’est pas désagréable, mais on en ressort comme des bibliothèques personnelles et soigneusement rangées, imprégné de l’odeur de vieux livres que personne n’ouvre plus.

El Sur en VO. [extrait]

Pentagon Papers Steven Spielberg / 2017

Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s’associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d’État monumental, et combler son retard par rapport au New York Times…

 

Le décor du film, celui de journalistes au travail préparant la publication de révélations brûlantes, pousse inévitablement à comparer le film de Spielberg avec le récent Spotlight, film éminemment transparent, mais aussi plus humble.

Et à ce petit jeu, Pentagon Papers ne sort pas grandi… Bien sûr, le talent de Spielberg, la fluidité de sa narration et ses idées en cascade, sont sans comparaison avec la platitude du produit hollywoodien lambda : on s’installe devant l’écran comme devant le concert d’un vieux virtuose aguerri. Mais c’est là où le bât blesse : il est frappant de voir que ce génie ne sert ici que de bel habit à tout une somme d’académismes (avalanche de péripéties politiques compliquées, salles de travail en bordel où l’on s’éternise épuisés, réunion avec les pontes menaçants, spectacle de l’impression du journal…), académismes que jamais ce bel habit ne remet en question, ni ne dérange. La virtuosité au contraire souligne d’autant plus ce délicieux ronron – qui n’a pour lui, au mieux, que son écho très théorique avec l’actualité (servir d’objet anti-Trump ; gageons qu’il a tremblé).

Que reste-t-il alors ? Un autre sujet d’actualité, #metoo, reformulé ici via la peinture d’un féminisme qui s’éveille au soir de la vie de l’héroïne, qui évolue dans les hautes sphères du pouvoir. On a souvent, à raison, reproché à Spielberg d’être un progressiste de surface (et s’ignorant de surface), qui ne place les enjeux sociétaux – ici, l’affirmation d’une femme face au carcan des hommes – que dans la bouche de ses acteurs, dans les dialogues et les situations, dans l’exploration explicite des thématiques, comme on ferait ses gammes. Mais rien qui travaillerait les films dans leur inconscient, rien qui concernerait réellement la mise en scène.

Il en persiste quelque chose ici, dans le didactisme criant du film à ce sujet. Il reste que mettre une femme au centre de la mise en scène de Spielberg, au centre du film, au sens où elle en est l’enjeu, réveille un peu les habitudes de celui-ci. Les moments les plus vifs et inventifs du film en découlent, comme cette image de Streep encerclée d’une marée d’hommes en noir, se refermant sur elle à l’entrée d’une salle de réunion (de manière générale, Spielberg se montre extrêmement doué pour faire sentir, par le découpage, les micro-aléas et évolutions des rapports de pouvoir). Même si on a le sentiment que le film ne fait qu’effleurer son potentiel sur ce point (l’alliance entre la dame aisée et le pirate, formidable moteur humain, est pauvrement exploitée), c’est encore là que se situe sa part d’âme. Pour le reste, Spielberg, toujours plus coulant sur la pente d’une aisance à laquelle plus rien ne résiste, reste à patauger dans sa période mineure.

The Post en VO.

Kubo et l’armure magique Travis Knight / 2016

Kubo est un jeune garçon borgne vivant à la bordure d’un village du Japon médiéval, veillant sur sa mère qui ne semble consciente que quelques heures par jour. Il gagne sa vie en contant des histoires à l’aide de ses origamis, mais ne doit surtout pas rester dehors une fois la nuit tombée…

 

En quelques années, les studios Laika se sont faits une jolie réputation. On pourrait croire que c’est seulement pour leur maîtrise de l’animation stop-motion, qu’ils sont à présent presque les seuls à utiliser, en tout cas de cette façon (mélange savant avec la 3D, jeu de frontière invisible entre les deux techniques). Mais leur position d’outsider relativement méconnu du grand public, dans le paysage d’une production animée désormais très normée, crée d’autres étrangetés qui font aussi leur identité.

Du studio Laika, je n’avais vu que Coraline, leur tout premier opus – film qu’on associait d’ailleurs bien plus à son réalisateur, Henry Selick (le cinéaste de L’étrange noël de Mr. Jack) qu’au studio alors naissant. Devant Kubo, et bien après le départ de Selick, on se surprend pourtant à en retrouver des traits, des caractéristiques, qui semblent à présent être devenues des marottes. La façon, par exemple, dont les films allégorisent en leur sein (et non sans une certaine méfiance) le travail d’animation image par image : dans Coraline, c’était via l’obsession de personnages-marionnettes, et l’angoisse du vide que cachait leur joyeux feu d’artifice ; ici, c’est via la maîtrise des origamis prenant vie par la simple volonté du conteur (terrain tout offert à la virtuosité des animateurs). Se déploie également, à nouveau, cette idée d’un arrière-monde psychopathe et frigide, insensible aux sentiments, voulant ramener à lui les vivants…

De là découle une des premières particularités de Kubo : sa noirceur brutale, qui se marie assez bizarrement aux conventions conservées du film pour enfant. On a rarement vu tant d’ambition dans un film animé mainstream, tant d’efforts à façonner une mythologie de toutes pièces, à la faire résonner dans chaque millimètre de la direction artistique. On remarque d’autant plus ce travail par la façon boiteuse et singulière dont le récit court après ces légendes qui lui servent de fondement, donnant au spectateur l’impression agréable d’être constamment débordé par l’univers du film, de courir après les clés qui lui permettraient de tout comprendre des péripéties (une particularité narrative dont la voix-off d’ouverture prend d’ailleurs acte immédiatement1).

Mais là est le hiatus : la mise en scène, typique d’un certain cinéma animé de studio, c’est-à-dire aussi virtuose que strictement fonctionnelle (donner les trouvailles en spectacle et fluidifier la narration, point), semble incapable d’épouser l’étrangeté d’un projet qui se coltine par ailleurs toute la panoplie attendue du film d’animation mainstream (sidekicks et bons mots, récit aux thématiques surlignées, convention et platitude des émotions convoquées – voir sur ce point le final inepte). En résulte l’impression d’un film incohérent aux entournures, qui dysfonctionne, notamment dans sa capacité à créer de l’empathie. Ce projet schizophrène, aussi étrange et aventureux qu’engoncé dans les standards, marque au final plus par la bizarrerie de cette hybridité que par sa poésie recherchée – poésie qui, faute d’un cinéaste sachant accueillir le mystère ou créer de l’informulé, échoue à réellement fleurir.

Kubo and the Two Strings en VO.

 
 

Notes

1 • « Si vous devez cligner des yeux, faites-le maintenant. Soyez attentifs à ce que vous allez voir et entendre, aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Si vous êtes dissipés, si vous détournez le regard, si vous perdez le fil de mon récit, ne serait-ce qu’un instant, notre héros périra ». On est tenté de se demander si cette tirade inaugurale est une rustine, un rattrapage catastrophe issu des projections-tests, ou bien la revendication d’un projet narratif (perdre le spectateur, lui laisser peu de fils) qui intéressait le studio. On retrouvera en tout cas cette annonce dans la bouche du petit conteur animant ses origamis, achevant la mise en abyme avec le travail des animateurs.

Notes sur les films vus # 16

Plaire, aimer et courir vite • Christophe Honoré (2018)
Le Rayon vert • Éric Rohmer (1986)
Morocco • Josef von Sternberg (1930)

Mission : Impossible - Fallout • Christopher McQuarrie (2018)
L’Île au trésor • Guillaume Brac (2018)
Le Policier • Nadav Lapid (2011)
Les Grands ducs • Patrice Leconte (1996)
Paranoïa • Steven Soderbergh (2018)

Notes sur les films vus # 16

Plaire, aimer et courir vite • Christophe Honoré (2018)
Le Rayon vert • Éric Rohmer (1986)
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L’Île au trésor • Guillaume Brac (2018)
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Paranoïa • Steven Soderbergh (2018)

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)
L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)
Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)

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Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)
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Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)

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