On sourit pour la photo François Uzan / 2020

Thierry passe ses journées à classer ses photos de famille, persuadé que le meilleur est derrière lui. Lorsque Claire, sa femme, lui annonce qu’elle le quitte, Thierry, dévasté, lui propose de refaire “Grèce 98”, leurs meilleures vacances en famille…

Quelques spoilers.
 

Ce film, dont le très maigre argument témoigne du peu de pitchs de comédie restants sur le marché, repose sur un ressort que je ne supporte plus, en comédie comme ailleurs : partir d’un personnage idiot et insupportable (ici Jacques Gamblin, en nostalgique obsessionnel) pour, au fur et à mesure du film, faire découvrir au spectateur son meilleur aspect et ce qu’il a de bon, “au fond”. En attendant, il faut se le taper sous sa version crispante durant les deux tiers du film… Les acteurs secondaires sont plutôt bons, le reste n’est pas torché, mais je ne peux juste plus m’infliger ça.

 

Du sang et des larmes Peter Berg / 2013

Le 28 juin 2005, un commando de quatre Navy Seals prend part à l’opération “Red Wing”, qui a pour but de localiser et éliminer le leader taliban Ahmad Shah…

Quelques spoilers.
 

On est forcément un peu curieux de découvrir ce film américain, annoncé comme le plus outrageusement patriotique de la décennie.

Sur ce plan, Du sang et des larmes ne déçoit pas : c’est un film d’horreur qui s’ignore. Ce n’est pas seulement le côté réac qui joue ici à plein (virilisme étouffant d’une camaraderie militaire beauf, surhommes sélectionnés dès l’ouverture douteuse façon 300), ni encore l’idiotie politique de l’ensemble (tout focaliser sur l’opposition entre gentils afghans et méchants talibans, pour ne surtout jamais questionner la présence américaine sur place), ni même le côté joyeusement vomitif de la dramaturgie (sérieusement se demander à mi-mot, tout au long du film, si l’on a vraiment bien fait de respecter la convention de Genève).

Non, c’est surtout tout l’impensé du film de propagande qui ici fascine, laissant çà et là percer l’inconscient national. Comme par exemple ce moment de pure terreur, où un soldat paniqué demande en substance à un autre, comme pour se rassurer face aux talibans diablement efficaces : « ils courent plus vite que nous ? Ils ne peuvent pas être plus rapides que nous, hein ? ». L’inconscient au travail, c’est aussi cette dimension proprement SM du chant patriote, de ces images de torture porn servant d’ouverture jusqu’à ces interminables scènes de chute à la violence outrée, insistant délicieusement sur la douleur et ses sons, dans un festival de blessures atroces et de visages balafrés aux plaies béantes.

Enfin, il faut bien constater qu’une vision aussi niaise et manichéenne du monde permet une certaine efficacité cinématographique. Surprenante au sein d’un film d’apparence si générique, la longue séquence de traque en forêt, qui rejoue le western aux indiens invisibles (l’ennemi phobique en ses terres, indissociable de la nature son alliée), autant qu’elle tient du film de zombies (innombrables tireurs qui semblent se renouveler sans fin, qui sortent de partout, et qu’il faut dégommer avec acharnement), est un vrai bon moment de cinéma.

Ce long passage phobique, curieusement, m’a rappelé un autre film patriotique, qui lui aussi racontait un calvaire en forêt devenue piège létal, rythmé par la mort des membres de l’équipe et par des tentatives de contact radio : La Lettre inachevée, de Kalatozov. Il n’est pas question de comparer les deux cinéastes sur le plan de la virtuosité, et il n’y a pas de guerre dans le film russe de 1960 (juste une mission à effectuer pour la patrie), mais on y retrouve le même sentiment de catastrophe, de parcours doloriste et sans issue, le même acharnement sadique d’une nature qui semble soudain dévoiler son visage hostile et carnassier. Dans les deux cas, c’est ce délire de passion douloureuse qui sauve in extremis le film propagandiste de l’insignifiance.

Lone Survivor en VO.

Le Dernier duel Ridley Scott / 2021

En 1386, en Normandie, le chevalier Jean de Carrouges, de retour d’un voyage à Paris, retrouve son épouse, Marguerite de Thibouville. Celle-ci accuse l’écuyer Jacques le Gris, vieil ami du chevalier, de l’avoir violée…

Spoilers.
 

Le Dernier duel, promesse d’un film hollywoodien au scénario recherché (autant dire un animal rare, ces temps-ci), a du mal à tenir sa haute réputation.

La faute d’abord à l’absence d’un regard : celui de Ridley Scott, cinéaste pourtant ici ridiculement à son aise, circulant sans résistance aucune dans cet univers surproduit et sur-documenté (costumes, figurants, décors : rien de cette profusion ne semble jamais lourde à l’écran, la caméra s’y ballade naturellement comme elle sortirait au marché). Et c’est bien là le problème : plus sa mise en scène glisse, moins Ridley Scott semble capable de donner le moindre poids à ce qu’il filme. Les plans et situations s’enchaînent à la volée, efficaces mais sans rien élire ni réellement regarder, sans savoir mettre l’accent sur quelque situation que ce soit – le film, de fait, n’exprime pas grand-chose.

Reste donc le concept du scénario seul, dont le principe façon Rashōmon cache en fait un tour de passe-passe plus superficiel. Les règles du jeu sont hautement malléables, le film délivrant ses différentes versions du récit en jouant uniquement du hors-champ, ou de scènes qu’on coupe artificiellement trop tôt (pas une question de point de vue, donc), sans que cela ne creuse réellement les personnages (celui de Matt Damon, par exemple, restera cet homme buté et infantile d’un bout à l’autre du film). Dans la troisième partie (celle de Marguerite), Scott se met soudain à rejouer les scènes autrement, amenant tardivement et sans réellement l’assumer la question du point de vue, se montrant alors bien maladroit, voire douteux : que nous apprend par exemple réellement cette scène de viol “rejouée”, passé l’effet de style ? Le viol serait un “vrai viol” parce que le personnage y crie et pleure davantage ?

Le plus grand échec du film enfin, révélateur de sa docilité à l’époque, est son choix d’élire autoritairement où se trouve la vérité (« The Truth », qui persiste à l’image quand le reste de l’intertitre présentant le chapitre féminin disparaît) : le film se sabote alors lui-même et ses principes, paniqué à l’idée de ne pas être assez explicite sur ses positions féministes, pourtant déjà lourdement soulignées. Tout l’échec de son concept, toute sa stérilité, sont résumés dans cet intertitre, qui veut d’abord s’assurer d’être du bon côté (celui des réseaux sociaux), plutôt que de se risquer à créer de la profondeur et de l’ambigüité.

Au final, seul le combat clôturant le film, parce qu’il est extérieur à ce jeu des récits subjectifs, respire un peu de ne plus avoir à user de ces détours pour raconter son histoire. L’ambivalence alors revient en catimini dans la mise en scène (dans les intentions de chacun, dans leurs réactions, dans ce qui meut les gestes) – et le film, par quelques images intelligentes (comme cette curieuse apparition de Notre-Dame annonçant une sorte d’ère nouvelle), peut enfin se mettre à raconter des choses, plutôt qu’à constamment surveiller ses arrières comme un premier de la classe.

The Last Duel en VO.

 

Détective Pikachu Rob Letterman / 2019

Dans un monde où humains et Pokémon coexistent, un détective fait équipe avec le fils de son partenaire introuvable pour élucider le mystère de sa disparition…

Légers spoilers.
 

Détective Pikachu, fidèle à son étonnante réputation, s’avère être un film incroyablement soigné pour l’horizon pourtant très limité qui est le sien (celui du film pour enfants, avec méchants aux motivations de cartoon et péripéties simplifiées). La qualité du jeu d’acteur premier degré, le soin proprement amoureux mis dans la création animée de ce pikachu parlant, la qualité d’une mise en scène (pour une fois) lisible dans le maelstrom du Hollywood contemporain, l’enrobage pellicule inattendu et quelques beaux jeux de lumière… On en vient à se demander pourquoi les blockbusters plus généralistes, et a priori plus ambitieux, ne pourraient bénéficier d’un tel cœur à l’ouvrage. On peut pour le reste regretter le twist final, qui se doit de justifier et de rétrocéder sur le choix (plutôt bon) d’avoir compensé la niaiserie du personnage kro-mignon par une personnalité adulte et caféinée.

 

Pokémon : Détective Pikachu pour le titre VF complet.

Himala Ishmael Bernal / 1982

Elsa provoque des heurts dans son village quand elle dit avoir vu une apparition de la Vierge Marie. Bientôt, son annonce prends des proportions incontrôlables…

Quelques spoilers.
 

Himala se présente comme un film simple, populaire et accessible, quand bien même on le sent à la fois innervé par le néoréalisme 70s de Lino Brocka (tableau social sans complaisance, pauvreté sordide), et peut-être aussi plus discrètement par le cinéma de genre (des traces de sexualité pulsionnelle peut-être issues du bomba, ou ce final dont l’outrance semble sortie d’un film d’horreur bis). La meilleure idée d’Himala est de ne pas trop exploiter la veine satirique de son sujet : les quelques fois où le film s’y essaie trop directement, il est soit lourdingue (le chaos final et ses inserts surlignés), soit laborieusement réflexif (toutes les considérations prétentieuses liées au personnages du jeune cinéaste), soit bien trop sage (le prêtre et la foi traditionnelle resteront des référents de sagesse et d’ancrage non remis en question). Mais la plupart du temps, Bernal est plutôt occupé à filmer l’évènement (le miracle et ses suites) comme un phénomène progressif et organique, qui grossit d’un plan à l’autre, puis d’une scène à l’autre, au rythme des mouvements de foule, sans que l’on ne s’en rende vraiment compte. Il filme la pente d’une ferveur religieuse qui croît, qui euphorise, puis qui pourrit et se désagrège, pour relaisser place au silence – exactement comme on rendrait compte d’un phénomène météo. Apparement d’abord connu comme cinéaste de mélodrames, Bernal se repaît aussi d’un visage : celui de Nora Aunor, passionnant, à l’expression opaque et difficile à déchiffrer. Le soupçon du charlatanisme est vite désamorcé : les personnages sceptiques font partie intégrante du film, en discutent directement avec l’intéressée, qui elle-même apparaît vite toute aussi perdue que ses contempteurs. C’est ce visage féminin intense, comme paralysé par le doute, par une sorte de crainte et de résolution tout à la fois, où se mêlent une véritable foi, des restes d’orgueil, une culpabilité à tromper et des hésitations sur quoi faire, qui est le premier spectacle du film.

 

Les Miracles en VF.

Compartiment n°6 Juho Kuosmanen / 2021

À bord du train Moscou-Mourmansk, Laura, étudiante finlandaise, doit partager une voiture-couchette avec Ljoha, un Russe, alors qu’elle souhaite voir les pétroglyphes de Mourmansk…

Quelques spoilers.
 

C’est un récit classique et ultra-balisé que se risque à investir Juho Kuosmanen avec Compartiment n°6, et pourtant il parvient à en sortir quelque chose d’assez neuf et de singulier, qu’il est difficile de cerner et d’expliquer. La plongée dans une Russie contemporaine comme coincée dans un passé proche (la caméra à cassettes, les cabines téléphoniques et l’absence de smartphone, le look général d’un pays tout juste sorti des années soviétiques…), tout comme l’approche naturaliste atypique pour une comédie romantique (tout passe ici par les scories et aspérités du jeu d’acteurs), ou encore la différence de classe douloureuse entre les deux personnages… Tout cela habille ce canevas romantique balisé d’une texture assez rustre, presque ingrate, comme une carapace austère que le rapprochement des deux jeunes gens aura plus de difficultés à percer (en témoignent ces larmes subreptices, magnifiques, d’un jeune homme qui semble en avoir pris plein la gueule). Cela dit, même si le film est original, dans sa dernière partie, par la façon dont il tente de réitérer et de recoudre son premier rapprochement avorté (comme pour réparer un moment douloureux), je ne suis pas sûr qu’il se dise grand-chose d’autre, une fois sorti du train, qui n’ait déjà été dit avec cette belle embrassade restée à la lisière du désir. Peut-être que la fascination cesse aussi alors parce que le grand talent du film aura été, jusqu’ici, de ne tenter aucun geste qui fasse mine d’être plus complexe ou intelligent que son programme (celui du « film-train »), et qu’il y avait quelque chose de fascinant à le voir réussir ce parcours sur-balisé avec une telle sobriété.

 

Hytti Nro 6 en VO.

Tampopo Jūzō Itami / 1985

Tampopo, restauratrice japonaise, tente de trouver la recette de la soupe de nouilles ultime, aidée par un mystérieux routier…

Légers spoilers.
 

C’est une période charnière, et décidemment passionnante, que le cinéma japonais des années 80 : il s’y mêle les derniers restes crus du ciné d’exploitation à l’heure de l’écroulement des studios, les premières manifestations d’un cinéma d’auteur “raffiné” encore en gestation… Enfant OVNI typique de cette période, Tampopo a le caractère très divertissant d’un film à tiroirs (milles histoires et genres en un film, sorties de routes constantes explorant toutes les déclinaisons – joueuses, maniaques, sociales, érotiques – de la bouffe) ; mais cette curiosité fureteuse fait qu’il se retrouve souvent titillé d’extrêmes (macabres, névrotiques, sexués : des saillies crues, quoiqu’il arrive) qui mettent mal à l’aise le projet de joyeux film familial et bon enfant sur la cuisine nationale. Il y a un côté grossier et indigeste dans cette absence d’identité stable qui fait à la fois toute l’originalité du film, et qui en même temps trahit régulièrement le manque d’un ton, d’une vision, d’un regard qui unifierait et préciserait un peu le film et son concept (en l’état, il est ouvert à tous les vents de la culture d’alors – en témoigne par exemple la place plus que discutable des femmes dans ce film, où la docile Tampopo a besoin de cinq super-héros pour s’accoucher cuisinière). Bref, le plat est plus bizarre et généreux qu’il n’a un goût exquis, mais il se présente sans conteste, par son côté bigarré et son défilé de sensations inédites (quoique pas toujours ragoutantes), comme l’un des films les plus passionnants de la période.

 

Tanpopo en VO.

Kandisha Julien Maury et Alexandre Bustillo / 2020

Après qu’un garçon ait tenté d’abuser d’elle, une jeune fille invoque l’esprit de Kandisha, créature vengeresse issue d’une légende marocaine…

Quelques spoilers.
 

Chroniquant souvent dans mes notules des direct-to-video, je suis surpris de devoir y ajouter le travail d’un duo (Julien Maury et Alexandre Bustillo) ayant pourtant déjà sorti des œuvres en salles. De ce film de genre français, on a envie de dire que c’est une “honnête tentative” – comme pour tous les films de genre français, donc. Il y a ici une idée, celle de mêler le décor de la banlieue au cinéma fantastique, et d’en réadapter les codes en fonction (on va voir l’imam comme on allait voir le curé dans les vieux films de fantômes, etc.). De ce collage, il ressort malheureusement le plus mou des deux mondes, entre un film en cité prudent (son trio d’héroïnes qui fleure le volontarisme Benetton, comme le soulignent consciencieusement les dialogues), et un film fantastique très banal. Car ce sont les normes les plus éculées du genre qui sont ici avalisées, sous prétexte de les dépayser d’un changement de décor : personnages impuissants qui ne font rien pour agir, figure puritaine de femme-démon (mi-érotique mi-animale, forcément)… Il reste de belles pistes, à commencer par l’inversion du régime habituel (ce sont ici les hommes les potentielles victimes), mais le film semble l’ignorer (ne serait-ce que parce qu’il ne montre jamais les hommes lucides ou inquiets de l’être à présent, des victimes) : ainsi déconnectées de tout mouvement de fond, les trouvailles n’ont pas beaucoup d’impact. Où est par exemple, une fois passé ce premier ex-petit ami dangereux, l’oppression masculine générale (ou au contraire, son absence manifeste) à laquelle le démon du passé répond ? Quel est le sens de ce fantôme qui tue “trop” ou “pas les bons” ? Sa vengeance doit-elle être comprise comme anachronique ? Ou comme un not all men maladroit ? Ou seulement sous l’angle colonial évoqué – mais alors, où cela résonne-t-il dans le film (qui, c’est l’un de ses bons côtés, montre justement une cité sympathique sortie de l’imagerie hystérique des conflits avec la capitale) ? Faute d’une forme ou d’un récit qui prenne en charge ces multiples vides, l’ensemble paraît bien hasardeux.