Notes sur les films vus # 10

Shanghaï Express • Josef von Sternberg (1932)
Rester vertical • Alain Guiraudie (2016)
Halloween • John Carpenter (1978)
La Perle • Emilio Fernández (1947)
La Vie au Ranch • Sophie Letourneur (2009)
Nocturama • Bertrand Bonello (2016)
Spotlight • Tom McCarthy (2015)
Des êtres dans la nuit d’été • Valentin Vaala (1948)

Notules # 9

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Le Cygne noir Henry King USA 1942
Salamandra Pablo Agüero Argentine 2008
Tout droit jusqu’au matin Alain Guiraudie France 1995
La Loi de la jungle Antonin Peretjatko France 2016
Les Ogres Léa Fehner France 2016
Robinson Crusoé Vincent Kesteloot France-Belgique 2016
Le Sanctuaire Corin Hardy Irlande 2016
Manipulations Shintaro Shimosawa USA 2016
Bowfly Park Jens Östberg Suède 2016

La Cible humaine Henry King / 1950

Jimmy Ringo, un tireur légendaire de l’ouest, souhaite prendre sa retraite. Fuyant les trois frères d’un homme qu’il a tué, il atteint la petite ville de Cayenne.

Spoilers.

Lorsque que le corps fatigué de Gregory Peck s’assoit dans le saloon de Cayenne, la pièce est vide et silencieuse. Mais dehors, le chaos gonfle. Les cris des enfants résonnent, leurs corps s’agglutinent à la fenêtre, la rue bouillonne, un tireur se met en embuscade, et l’horloge au mur, ultime verrou de la narration – le film est presque en temps réel – égrène les minutes qui séparent le personnage de ses tueurs. Un huis-clos démarre, autour duquel le film va peu à peu resserrer son étau.

Contrairement à ce que laisse entendre le titre français, le héros de La Cible humaine n’est pas fondamentalement en danger, sa survie n’est pas l’enjeu : l’ouverture nous le présente comme théoriquement invincible. Par son jeu usé et las, Gregory Peck dessine plutôt un personnage de tragédie, errant et maudit, condamné où qu’il aille à faire pleuvoir les cadavres par sa seule présence. La mise en scène n’est d’ailleurs pas centrée sur lui, mais sur ce qu’il provoque : aux gros plans (les émotions, les ressentis), elle préfère souvent une mise en rapport des corps et de l’architecture (comment se tend l’espace du saloon, comment cartographier le chaos dehors – ce champ de bataille que seule la diplomatie du shérif sait traverser sans difficulté, non sans une certaine grâce). Le cow-boy, lui, en restant simplement assis sans bouger, détruit l’équilibre d’une ville entière, en fractionne l’harmonie sociale, et fait régresser chacun à ses pulsions primaires.

Une image saisissante le résume : celle de l’institutrice, assise seule dans une salle de classe vide que les enfants ont déserté par goût du sang. En un plan, la fragilité de la démocratie américaine, et l’insondable angoisse de son possible échec, se présentent à nous toutes nues. Comme dans La Prisonnière du désert, le film suggère que l’homme violent qui a servi à conquérir l’ouest, à faire avancer la frontière, doit à présent disparaître. Pas d’espoir de pacification, ni d’intégration (on refuse au héros de s’installer, puisque ses rêves de ranch sont réduits en poussière) : pour assainir le pays, il faut détruire son premier virus jusqu’à la dernière souche. D’où cette logique de quarantaine (ne pas sortir du saloon, ne pas y entrer), qui sur la fin prend des proportions quasi-bibliques (au gosse infecté par cet héritage, on ordonne l’exil : va mourir ailleurs). Le film, malgré ses airs de corrida lente, exige moins la mort des pionniers qu’il en constate le crépuscule : la scène de meurtre en ouverture, où le tir est si rapide qu’il reste hors-champ, donne l’impression d’un gamin foudroyé sur place parce qu’il sort son revolver – vision très nette, pathologique, de tueurs qui s’autodétruisent eux-mêmes au moment où l’Amérique devient nation.

C’est en cela (en ce que le film est capable d’évoquer, de faire résonner) que les séquences finales sont un peu décevantes. Déjà parce qu’en explicitant par deux fois son propos (les derniers mots du héros, puis ceux du shérif dans la grange), King réduit la portée de son œuvre à un simple pitch de situation, la résume à un concept. Et ensuite parce que l’enterrement, qui fait du drame personnel de la veuve la finalité de tout un film, ne prend pas réellement en charge l’ambiguïté féroce de ce qu’on montre : la communauté célébrant un meurtrier. Cette façon d’enterrer les corps gênants, pour mieux chanter leur légende et écrire la mythologie du pays pacifié, n’était pourtant pas sans potentiel.

On préférera ainsi à ce grand film une autre fin, sobre et discrète, presque anecdotique tant la scène ne fait “que passer”, et qui est magnifique. Elle a lieu juste avant le meurtre annoncé de son héros : ce court moment, en coulisses, où les quatre grandes figures du western se retrouvent dans la même pièce. Le shérif, la femme au foyer, la prostituée, et le cow-boy : réunis dans l’antichambre de l’Histoire pour décider ensemble, en quelques mots, de l’avenir de l’enfant – ce pays futur qui est là, debout juste à côté d’eux, sans saisir un mot de ce qui se joue devant lui, sans voir ce qui travaille derrière les légendes qui l’abreuveront toute sa vie.

The Gunfighter en VO.

Notules # 7

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Le Voyage fantastique Richard Fleischer USA 1966
Bigamie Ida Lupino USA 1953
Le Roi des resquilleurs Jean Devaivre France 1945
Ave, Cesar ! Joel et Ethan Coen USA 2016
Deadpool Tim Miller USA 2016
Wild Horses Robert Duvall USA 2015
Shop Girl Anand Tucker USA 2003
Amis publics Edouard Pluvieux France 2016
Babysitting 2 Philippe Lacheau, Nicolas Benamou France 2015
Je compte sur vous Pascal Elbé France 2015
Mon Roi Maïwenn France 2015
Merci Patron François Ruffin France 2016
Safe in Hell

Safe in Hell William A. Wellman / 1931

Gilda tue accidentellement l’homme qui l’a fait tomber dans la prostitution. Pour la protéger, son fiancé, un marin qui s’était longuement absenté, l’emmène sur une petite île des Caraïbes qui ne pratique pas l’extradition…

Spoilers.

La période du pré-code est une poupée gigogne de préjugés. Le premier est d’y voir un âge d’or secret d’Hollywood, seul moment de liberté, et par là-même de créativité, d’une industrie condamnée à l’anémie dès 1934. Cette vision des choses, très prisée des critiques américains (décidément jamais très aptes à cerner ce que leur propre cinéma a de précieux), est révélatrice d’une cinéphilie de surface qui ne reconnaît de sexualité que lorsqu’elle est actée en images et en mots, qui fantasme des vertus artistiques aux belles idéologies, et qui ne conçoit d’art à Hollywood que comme produit de contrebande.

La seconde idée reçue, inverse mais tout aussi restrictive, résulte du constat des problèmes inhérents aux débuts du parlant américain : une industrie convertie au théâtre filmé, obsédée de littéralité au point de se complaire dans le trivial (des dialogues, des corps, mais aussi des enjeux). Un cinéma surtout moins occupé à partager une vision du monde, qu’à se gargariser de sa propre subversion – culot dont le rôle cathartique fut certes nécessaire en ces années de crise, mais qui résume aussi les films à un petit sport cynique, série d’affronts lancés à la morale.

Safe in Hell, bijou à la forme sèche, vivante et précise, a le mérite de taire l’un et l’autre préjugé : sa subversion est aussi ambigüe que son art est grand.

On s’étonne d’abord de voir Wellman tempérer l’oppression d’un huis-clos en forme de survival (une femme seule dans un hôtel avec cinq hommes). Certes, le danger est présent, et l’endroit est maudit de saleté et de poisse, mais le film use finalement moins de ce décor comme d’un traquenard qu’à la façon d’un vivarium, où opérer ses petites expériences morales. Qu’on ne s’y trompe pas : l’hôtel douteux n’est pas une mise en danger de la jeune femme, mais une mise à l’épreuve de son désir. Et les cinq chaises, que les hommes alignent face à la chambre de la jeune fille, relèvent moins du siège de forteresse que d’une configuration de tribunal (où le scénario finira d’ailleurs sa course, demandant à ses jurés comme au public de décider si son héroïne mérite ses titres de vertu)… Comme dans on ne sait quel film d’horreur, l’enjeu concerne donc cet « autre moi » de l’héroïne que le prologue nous a montré à l’œuvre, double pulsionnel comme une envie de fumer (Wellman ne cesse d’insister sur ce besoin de demander leur feu aux hommes), qui ressurgit chez l’amoureuse quand le conjoint est absent. Un monstre intérieur qui pousse, qui insiste, que l’héroïne réfrène péniblement – et qu’elle ne laissera ressortir qu’en laisse, « pour ne pas devenir folle », le temps d’une soirée arrosée.

Cette dichotomie féroce du personnage (si la femme descend enfin se mêler aux hommes, c’est forcément dans ses habits de prostituée) dit toute l’ambivalence d’une période qui, derrière ses portraits de femmes puissantes ou libérées, exerce un tortueux moralisme. L’héroïne ne gagne le respect de ses potentiels violeurs que parce qu’elle a su prouver sa chasteté, et le scénario ne l’admire que parce que sa promesse de mariage survit par-delà toute logique (elle est sans nouvelles d’un mari dont tout indique, de son point de vue, qu’il l’a abandonnée). « Tu es mienne, maintenant », se rassurait son matelot, obsédé à l’idée d’épouser sa douce avant de l’abandonner sur l’île aux hommes : rarement, sans doute, l’union devant Dieu aura si crûment été présentée comme un titre de propriété gagné sur sa femme, ferrée par une promesse dont le huis-clos (à honorer absolument, quitte à mourir) surpasse de loin celui de l’hôtel.

Évidemment, rien n’est si simple. Orchestrant génialement un concert d’ambiguïtés (prédateurs devenus chaleureux camarades, panique du mari planant sur le film telle une ombre), Wellman évolue dans le récit de cette tempête morale avec la grâce d’un fauve. Ce regard puritain posé sur l’héroïne est-il celui du cinéaste (et le nôtre, par ricochet), ou celui, analysé et désigné, des personnages masculins se passant tour à tour le masque du censeur ? L’enfer de l’hôtel est-il celui des désirs de la jeune femme, ou la projection des angoisses noires d’un mari doutant de la fidélité de son épouse ? Gilda, au final, combat moins pour éviter de “re-sombrer”, que pour démentir cette vision que tous (spectateur compris) persistent à avoir d’elle : sa lucidité, dont découlent les plus belles scènes (comme les premières retrouvailles avec le matelot, tendues par l’aveu à venir), fait toute la triste beauté du film.

Y a-t-il cependant autre chose à lire, sous ce beau personnage, que le trajet canonique d’une héroïne pré-code ? Subversion sacrifiée sur l’autel du mariage, repentie punie pour ses anciens péchés : tout y est, et l’on pourrait croire l’affaire close s’il n’y avait ces dernières images, saisissantes, dont le trouble dépasse l’affirmation d’une indépendance (la cigarette), ou le refus d’être possédée. Un phénomène plus effrayant se joue ici, dans la façon dont le personnage tombe soudain le masque, qu’elle repose comme à la fin d’une représentation : en un scintillement, la peur a déserté son visage, tout comme l’émotion de la tragédie qui semblait la soumettre. Aucune réaction face au personnage mauvais qui va la tuer, laissé sidéré à la porte, qu’elle regarde à présent avec une totale indifférence, comme le bête pion d’un scénario, une chose posée là. Se révèle alors la toute puissance d’une femme qui a été bien gentille avec nous, qui a accepté de jouer le rôle de l’épouse et respecté les règles, mais qui aurait très bien pu faire l’inverse : l’image d’une femme qui a fait un choix.

Parfois traduit La Fille de l’enfer en VF.

Les Dix Commandements

Les Dix Commandements Cecil B. DeMille / 1923

Les deux fils d’une mère pieuse, l’un mauvais garçon, l’autre sérieux, convoitent la même jeune femme.

 

Il y a au fond du cinéma de DeMille un fantasme noir, dont il s’agit de s’extraire.

Dès sa première scène, Les Dix commandements vibre d’une dichotomie entre le corps et l’esprit : on y compare une victime israélite à son pharaon bourreau, mais on oppose surtout l’agitation d’un corps de chair (dans l’effort, fouetté, suant, saignant, assoiffé, mêlé de poussière) à la puissance calme d’une figure insensible, visage immobile comme une pure idée. Ce traitement éthéré, généralement plutôt réservé chez DeMille aux personnages chrétiens (Jésus dans Le Roi des rois, la jeune fille refusant la danse ou allant sereinement au sacrifice dans Le Signe de la croix), c’est l’obsession à l’œuvre : se délivrer des nécessités de la chair, échapper au monde des pulsions, n’être plus qu’une âme.

Le premier ennemi chez DeMille sera ainsi la foule, car c’est la tentation du corps : manne humaine déraisonnée, traversée de marées, de violence, d’ivresse et de danses ; la foule est une transe. Mais c’est aussi un cinéma angoissé par le noir, plongée redoutée dans l’intériorité de chacun, tutoiement de l’inconscient qu’on vit comme un risque d’aliénation. Le décor avalé par l’ombre, noyant détails et lisibilité comme un lourd pétrole, augure chez DeMille la disparition progressive de la lucidité, et le rétrécissement du monde au seul feu de ce qui obsède le personnage : c’est l’enfoncement des êtres dans leur propre fantasmagorie (expérience utérine qui est d’ailleurs celle du film lui-même, remontant le temps pour aller observer l’origine du mal, dans la nuit des siècles passés). Ainsi en est-il du palais égyptien éventré de douleur à la mort du fils, déformé par la subjectivité malade du deuil, salles vides et sol jonché de corps abandonnés ; ou encore de cette confrontation finale dans le boudoir, où les ténèbres résument le personnage aux traits d’un visage révulsé : son geste apparaît alors moins comme un accident, que comme l’accomplissement final d’un parcours névrosé, décidé à expérimenter le péché jusqu’au bout. Le noir, c’est enfin dans ce film l’allié de la lèpre, mal invisible que les personnages imaginent sur leurs mains, dans l’obscurité de leurs angoisses coupables.

Ces scènes puritaines fascinées, où la phobie le dispute au désir, sont parmi les plus fortes du film (même si l’iconicité des passages bibliques menace parfois de tourner à vide, l’hypertrophie spectaculaire menant à quelques excès dispensables). Comment alors faire désirer au spectateur l’abandon de ce monde noir, si c’est au profit du catéchisme ? C’est là tout l’enjeu des Dix commandements, qui refuse le montage parallèle entre passé et présent pour faire du matériau biblique un simple préambule, une grille de lecture pour ce qui va suivre. Non sans échos subtils d’ailleurs, qui dépassent le simple jeu de rimes entre deux époques : pour exemple la visite au chantier, où l’on monte innocemment au septième ciel rejoindre l’homme désiré, sur les toits de l’église (« This is probably the nearest to Heaven I’ll ever get ! ») – avant de se surprendre à expérimenter soi-même, du haut des tours, le regard moral d’un Dieu qui voit tout (en l’occurrence ici, l’adultère).

Le film ne se contente malheureusement pas de la richesse de ces ambiguïtés : le récit, reprenant à son compte le conflit entre athées et croyants qui lui est contemporain, en passe sans cesse par la Bible elle-même, physiquement amenée sur la table au milieu des échanges : le souci ne tient pas à l’élégie chrétienne, ou à sa pénitence (pourquoi pas), mais à un militantisme moins occupé à explorer l’esprit du texte qu’à en faire la publicité.

Cette omniprésence du livre, aussi pénible soit-elle, mérite cependant d’être observée de plus près. Le personnage qui le revendique est une bigote : dans cette guerre entre religieux et incroyants, le personnage bon n’est ainsi pas le dévot, mais le trait d’union, celui qui accepte autant de rire de sa position de saint (le passage à l’auréole) que de reconnaître la réalité de ses désirs. Cela donne quelques magnifiques scènes entre frères, les plus simples et réussies du film, qui brillent d’abord car elles sont de complexes échanges (le trio autour de la porte coupée), et non une opposition didactique (les premières confrontations entre mère et fils) : plutôt que de cogner les personnages à une doctrine, le livre saint est surtout l’occasion pour chacun de négocier avec sa part éthique.

Mais le projet du film dépasse ces péripéties, et le bon frère n’est pas qu’un trait d’union entre personnages : il est aussi le chemin entre deux conceptions du divin. Le segment contemporain sert en effet à opérer une douloureuse mais nécessaire métamorphose du rite, qui permettra seule de s’extraire du monde noir : lorsque le film interrompt son récit biblique, à son premier tiers, c’est sur le massacre d’une punition divine ; lorsqu’il retourne enfin au livre, après toutes ses aventures, c’est pour figurer la miséricorde de Jésus… Lent passage de témoin entre le Dieu de l’ancien testament et celui du nouveau (« I taught you to fear God, instead of to love Him »), entre le judaïsme et le christianisme. Et c’est ici que la transcendance propre au cinéma classique joue à plein : DeMille met un point d’honneur à ce que Dieu reste toujours une hypothèse du monde contemporain, une question ouverte relative à la culpabilité de chacun, seulement inscrite dans l’évidence de la mise en scène. Aucun deux ex-machina ne viendra confirmer sa présence : les catastrophes ne sont que le découlement logique des actions, le personnage se condamne en s’embourbant dans sa propre paranoïa. La redoutable dernière réplique, comme la structure du film entier, renvoient alors la religion aux miracles paradoxaux des grands climaxs du cinéma chrétien, ceux de Stars in my Crown ou d’A Canterbury Tale : dépassant le stade régressif des lectures littérales du Livre pour se faire simple harmonie, épiphanie de l’équilibre du monde, philosophie de vie.

The Ten Commandments en VO.