Notules # 24

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
En attendant les hirondelles Karim Moussaoui Algérie 2017
Harmonium Kōji Fukada Japon 2016
L’Accordeur de tremblement de terre Frères Quay USA 2005
Un homme qui crie Mahamat-Saleh Haroun Tchad 2010
Le Paysan éloquent Shadi Abdel Salam Égypte 1970
La Découverte d’un secret (Schloss Vogelöd) F.W. Murnau Allemagne 1921
Le Vent Marcell Ivanyi Hongrie 1996
Le Conseiller Alberto De Martino Italie 1973
Napoli Spara (Assaut sur la ville) Mario Caiano Italie 1977
Mayerling Terence Young Royame-Uni / France 1968
Moonrise (Le Fils de pendu) Frank Borzage USA 1948
Charade Stanley Donen USA 1963
L’Homme invisible James Whale USA 1933
Le Poids de l’eau Kathryn Bigelow USA 2000
L’Anglais Steven Soderbergh USA 1999
Deux moi Cédric Klapisch France 2018
Calamity Rémi Chayé France / Danemark 2020
Une chance sur deux Patrice Leconte France 1998
L’Assassin habite au 21 Henri-Georges Clouzot France 1942

An Elephant Sitting Still Hu Bo / 2018

Un matin, une simple altercation entre deux adolescents dans un lycée dégénère, et va souder les destins de quatre individus brisés par la violence sociale. Une obsession commune les unit : fuir vers la ville de Manzhouli avant la nuit.

Légers spoilers.
 

Évidemment, il a fallu que l’un des seuls cinéastes motivants à être apparus dans ce champ de ruines que sont les années 2010 soit aussi celui à s’être donné la mort après son premier film…

An Elephant Sitting Still tient toutes ses promesses et plus encore. Ce qui n’en fait évidemment pas un film sans défauts, les maladresse d’un premier long parasitant ça-et-là : engueulades parfois artificielles et systématisme dans la gestion des confrontations, musique insistante, jeux de mise en scène un peu forcés (le hors-champ du chien, notamment, est trop théorique pour permettre notre croyance), symbolisme maousse et plan final qui en dit long… On peut également trouver paradoxal qu’un tel concentré de cinéma doive tant à l’héritage des séries télévisées, dont il reprend le chassé-croisé de personnages et de lignes narratives, ainsi que la forme glissante et le goût de la fluidité (ce qui fait d’ailleurs que les 4h passent comme un charme).

Mais le talent de Hu Bo est justement d’en faire autre chose. Ses longs plan-séquences invisibles, loin de toute démonstration de force, s’accrochent toujours à un personnage et restent fermement à ses côtés, plongeant le reste du monde dans un aquarium de flou1, comme si chacun s’était renfermé en lui-même en serrant les dents, pour se rendre absent à ce monde qui dégoûte et épuise. C’est un film de pénombre aussi, où l’on désire la lumière, mais où celle-ci éblouit dès qu’elle pénètre le cadre, poussant le spectateur et la caméra à se reconfiner, dans un mouvement en boucle. La structure du film fonctionne au diapason : c’est une véritable ville-monde que dessine Hu Bo, une ville réseau et labyrinthique sans limites, et dont il semble pourtant impossible de sortir, à la façon d’un piège sournois. L’histoire semble ainsi parfois se dérouler dans les limbes, que les personnages, en déni, ne voudraient pas voir pour ce qu’elles sont (« toute la vie est ainsi », répète-t-on souvent aux jeunes gens qui veulent espérer autre chose pour l’avenir que le quotidien amer qui est le leur).

Cet enfer sur Terre, il ne nous est pas inconnu : c’est toujours cette Chine contemporaine que la sixième génération s’entête à peindre comme un désastre, comme un terrain vague sociétal, un monde d’après la catastrophe. La nouveauté de ce film, c’est que cet enfer, qui n’a pourtant jamais été aussi noir à l’écran, se retrouve ici confronté à des personnages qui sont autre chose que des fantômes ou des mélancolies ambulantes et iconiques : ils ont encore en eux une sorte d’élan vital, ils sont intelligents, ont besoin d’échapper à ce statu quo, et ils espèrent rêver à un futur incertain, même au milieu de la nuit noire. En cela, ce film tragique semble siffler la fin de la récré avec une certaine autorité, et mettre un terme au marasme un peu complaisant qu’est devenu le cinéma d’auteur chinois depuis le début des années 2000 : il est temps d’essayer, semble-t-on nous dire. Injonction tragiquement paradoxale (celle d’une œuvre tournée vers l’avenir démentie par le suicide de son créateur), mais qui en un sens transforme d’autant plus le film en une sorte d’ordre impérieux, comme une promesse que le cinéma chinois entier aurait fait à son lit de mort, et qu’il va désormais falloir tenir.

Dà xiàng xídì’érzuò en VO.

 
 

Notes

1 • Dans ce flou, on peut aussi d’ailleurs voir un regard tourné vers un autre Elephant, celui de Gus Van Sant, qui suivait de la même façon ses personnages dans un labyrinthe : ce film de Hu Bo pourrait bien être le premier enfant majeur, à 15 ans d’intervalle, de la palme d’or de 2003.
 

Goshu le violoncelliste Isao Takahata / 1981

Goshu est un violoncelliste maladroit et timide, souvent réprimandé par le chef d’orchestre. Alors qu’il décide de s’entraîner sérieusement en vue d’un grand concert, il reçoit la visite nocturne de plusieurs animaux…

 

Un immense merci à Castorp pour avoir porté mon attention sur ce film, que je prenais pour un opus mineur de la filmographie de Takahata, seulement destiné aux tous petits (à la manière de Kiki la petite sorcière dans l’œuvre de Miyazaki), et d’autant moins attirant que l’ensemble reste visiblement marqué par les stigmates d’une production pré-Ghibli (le graphisme des visages, notamment, est tout droit sorti des séries de l’époque).

Le film est en fait moins “mineur” que “minimal”, condensant grosso-modo son récit à un décor et un personnage principal, et à quatre scènes de rencontres. Et c’est justement là tout ce qui fait sa bizarrerie : entre le jeune Goshu et la nature alentours, entre sa vie intime et la musique, point d’intermédiaire – ni relations humaines, ni quotidien parasite (le film se passe dans les années 20, mais l’isolement du personnage est tel qu’on pourrait ne pas s’en apercevoir). Goshu est un corps adolescent encore marqué par la timidité, les colères, ou les inquiétudes de son âge, ainsi que par les rêveries de l’enfance (ces dialogues imaginaires avec les animaux). Or ces traits juvéniles se cognent étrangement à l’autonomie qui est la sienne (qui ne peut être que celle d’un adulte), comme à cette solitude totale et rituelle, qu’on prêterait plutôt à une vie de vieille personne isolée cultivant son jardin (c’est son cas), et dont les jours seraient seulement réglés sur le rythme de la ruralité alentours – une ruralité somnambule, légèrement mentale, qui se confond aux coups de pinceaux qui la figurent, achevant de dessiner les contours d’une vie et d’un esprit introvertis.

Ce film, qui n’a jamais amené Takahata si près de Frédéric Back et de son Homme qui plantait des arbres (voisinage plus sensible encore ici par la courte durée, et par la forme suggestive toute en aquarelles), s’offre comme un récit très libre sous la surface programmatique du conte, plongeant son spectateur dans un flot de vagues sensorielles régulières, callées sur la pulsation des levers et couchers de soleil, et sur l’abstraction d’un récit uniquement raconté via les aléas de la sixième symphonie de Beethoven. Car c’est là aussi l’une des singularités du film : être à la fois un objet cérébral et intellectuel (offrant à la musique classique une oreille patiente et instruite), et ce dessin animé simplissime avec animaux pouvant convenir aux enfants de cinq ans. De même pour l’abstraction de cette cabane au milieu de nulle part, qui est tout autant un décor candide d’animation jeunesse qu’une scène beckettienne à la nudité terminale.

Bref, une superbe surprise, qui va se loger directement aux sommets de la filmographie de Takahata.

Serohiki no Goshu en VO.

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)

Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)

Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notules # 23

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Deux mains, la nuit (The Spiral Staircase) Robert Siodmak USA 1946
Place aux jeunes Leo McCarey USA 1937
La Fièvre du samedi soir John Badham USA 1977
Multiples Orgasms Barbara Hammer USA 1976
Le Chant de la fidèle Chunyang Im Kwon-taek Corée du Sud 2000
Mandala Im Kwon-taek Corée du Sud 1981
Le Rideau cramoisi Alexandre Astruc France 1953
Une vie Alexandre Astruc France 1958
La Proie pour l’ombre Alexandre Astruc France 1961
Ennemis invisibles (Peace) Robert David Port USA 2019
2067 Seth Larney Australie 2020

Jallikattu Lijo Jose Pellissery / 2019

Dans un village indien, un buffle promis à l’abattage s’échappe. La population s’organise pour le retrouver avant qu’il ne cause trop de dégâts matériels…

Légers spoilers.
 

Il est difficile d’apprécier les qualités de ce film, car il faut d’abord en passer par la foule de ses défauts. À commencer par cette forme boursouflée, prétentieuse (ce fier générique d’ouverture qui dure trois plombes), et ce style puérilement maniaque (dès le premier montage, qui tient absolument à caller ses cuts sur chaque tic-tac de l’horloge). Tout un film à l’image de son épilogue désastreux, qui explicite et surligne lourdement (par une comparaison inculte et bêtasse, qui plus est) ce que le film exprimait déjà avec évidence…

Le plus gros problème, cela dit, derrière cette forme inutilement nerveuse et stressée (qui donne l’impression que la moitié du film est passée à l’accéléré, Fury Road a fait des émules), c’est la vision humaine qui va au diapason : chaque petit personnage ici est médiocre et haïssable – non pas en tant que potentiel agent de la meute, mais aussi comme individu. On ne sait si le film de Pellissery se veut misanthrope, ou satirique, mais le côté hurleur et grimaçant de ses portraits (jusqu’au duel final grotesque, aux grognements ridicules) ne nous met pas de son côté. En conspuant ses contemporains plus qu’il n’explore les pulsions universelles qui pourraient tout aussi bien le concerner, le film pose un regard plus condescendant qu’horrifié sur la société qui l’entoure.

Voilà pour la carapace de vulgarité qui empêche Jullikattu d’être un grand film ; car pour le reste, il sait produire de majestueux moments, de grandes images, et a de très bonnes intuitions. Évidemment, l’idée est de montrer comment ce prétexte (un buffle évadé) va créer une situation de lynchage, qui permet à chacun de se laisser aller au goût du sang et de la violence (la viande, plus généralement, est omniprésente à l’image), et d’exulter toutes les pulsions que la société réfrène, pour au final causer plus de morts et d’autodestruction que ce que la bête provoque elle-même.

Mais c’est plus que cela que réussit Pellissery : c’est une mise en scène presque rituelle de la transe, qui explose en images grandiloquentes, terrifiantes, outrées (le concert de lampes dans la nuit, la montagne de boue finale), et qui a l’intelligence de faire de l’animal un quasi-hors-champ, en tout cas souvent peu lisible, qui détourne notre regard vers la mêlée, telle une entité taboue du chaos autour de laquelle la société explose. Plus encore, le film parvient à cultiver une phobie viscérale de la foule : chaque plan déborde de trop d’hommes, le village semble victime d’une galopante surpopulation, il sort des corps de tous les côtés de l’image, on cherche l’air. Les nuées hurlantes font des humains des sortes de nuisibles, tempête d’insectes terrifiants et angoissés se cognant bêtement à chaque apparition de l’animal, hystériques comme un peuple d’enfants dangereux. Sur ce plan, le film est indéniablement réussi, et on se demande pourquoi il a fallu le saccager avec des tics tous droits sortis d’Europacorp, qui donnent à ce projet plein de potentiel des habits adolescents.

 
 

• Un petit aparté sur les messages d’avertissement qui, depuis le début des années 2010 et sur obligation légale semble-t-il, s’affichent à l’écran dans les films indiens à chaque fois qu’un personnage fume, boit, ou est violent envers une femme. Si l’on comprend le but de la mesure sur un plan social, ces incrustations très perturbantes (sur fond blanc, même au milieu des scènes de nuit), qui clignotent à l’écran en apparaissant et disparaissant d’un plan à l’autre, commencent à sérieusement perturber l’immersion dans les récits du cinéma indien, et à saccager les films. On se demande, pour tout dire, pourquoi les cinéastes locaux n’ont pas, à l’image des réalisateurs hollywoodiens sous le Code Hays, cherché en masse à contourner cet interdit, à être inventif vis-à-vis de lui, plutôt que de laisser leurs films se faire ainsi défigurer.