Typhoon Club

Typhoon Club Shinji Sōmai / 1985

Les élèves d’un Lycée de la banlieue de Tokyo voient leur comportement modifié par l’approche d’un typhon.

Légers spoilers.

En comparant ce film à Sailor Suit and Machine Gun, le premier grand succès public de son réalisateur, un point commun se fait jour : l’avachissement général. Sur un tel pitch, on s’attendrait à voir une stricte vie scolaire voler en éclats à cause d’une situation inédite (l’enfermement de quelques élèves dans le collège la nuit), sous le règne des éléments et des hormones. Or, les élèves sont d’emblée blottis dans la tiédeur d’un désœuvrement nauséeux. Les cours ne sont pas écoutés ni suivis, le collège est un moulin, la chaleur de l’été écrase, et déjà tout le monde est affaissé. Ils sont innombrables, ces moments où les personnages sont littéralement allongés par terre, affalés, dans une sorte de langueur enfantine qui les fait se coller les uns aux autres, se chamailler mollement à coup de bras flasques ou de pieds vaguement agités.

Contre le récit attendu (celui d’une libération, d’un exutoire) s’impose donc un film continuellement égal, dans cette attente qui ménage quelques moments hypnotiques, et d’autres plus ennuyeux. Les collégiens, aux parcours peu dessinés ou dramatisés (au point que les tourments philosophiques évoqués semblent parfois artificiellement scotchés sur leurs péripéties), en arrivent à jouer les corps Antonioniens, immobiles et neutralisés, interrogeant du regard le monde autour d’eux. Le film n’avance finalement pas tant par le récit que par à-coups brutaux, saillies outrées semblant tout droit sortir d’un pinku sadique (le garçon torturé par cinq filles, l’acide versé dans le dos, la tentative de viol…).

Sans cesse désamorcé par la manière languissante de Sōmai, Typhoon Club est moins narratif et émouvant que le teen-movie euphorique qu’on aurait pu rêver – mais c’est aussi un film plus étrange et flottant, parfois doucement onirique, comme somnambule, à l’image de ses plan-séquences : observant tranquillement la situation, mais ne semblant pas toujours avoir une destination précise (ni s’en soucier), n’ayant que peu prise sur l’action et le concret des évènements. On pourra y voir au choix une indolence charmante (avec ses quelques pépites, comme cette scène de reggae), ou une note d’intention qui peine à s’incarner.

Taifû kurabu en VO. (F)

Madhumati

Madhumati Bimal Roy / 1958

Par une nuit d’orage, Devendra trouve refuge dans un vieux manoir isolé. Alors que la tempête fait rage, il reconnaît inexplicablement chaque recoin du lieu, et soudain, les souvenirs lui reviennent : ceux de sa vie antérieure, et de Madhumati, une jeune femme qu’il y aima à la folie.

Quelques spoilers.

Certains films pourrissent sur nos disques durs pendant des années. Celui-ci est un recordman, et je ne m’étais jamais résolu à m’en infliger les 2h40 : à chaque fois que j’allais regarder un petit plan ou un passage au hasard, ce que je voyais était très peu séduisant, à l’unité.

Le film est magnifique, et ce malentendu est révélateur de ce qui fait la singularité de Bimal Roy. Que ce soit via le lyrisme virtuose de Guru Dutt, la boursoufflure flamboyante de Mehboob Khan, ou l’élan narratif démesuré de Raj Kapoor, l’envie généreuse de démontrer l’étendue de ses capacités domine, pour le meilleur, l’âge d’or du cinéma indien. Bimal Roy s’avère à côté de cela étonnamment sobre, ou plus subtil. Rien de ce qui fait le prix de son film ne s’y incarne concrètement : l’intensité se loge dans le mouvement entre deux plans (c’est particulièrement visible dans les danses, mouvements harmonieux pourtant issus d’une série de cadre statiques), dans l’espoir ou la peur d’une situation à venir, ou dans le regret d’une situation passée : rarement à l’instant T qui se donnerait en spectacle. Il n’y a pour ainsi dire par de “grande scène” dans le film, de passage qui aimerait se donner à voir comme un tour de force. Son mouvement général prévaut, et même les chansons (pas toutes réussies, par ailleurs) sont approchées sur un mode tranquille.

Madhumati est une romance teintée de fantastique mortifère, c’est sa première originalité. La fille aimée n’apparaît et ne disparaît du film que progressivement : avant que n’ait lieu le premier vrai échange avec son personnage principal, elle émerge progressivement d’apparitions plus ou moins fantomatiques, comme l’effet de l’imagination du héros. Elle repart tout aussi imperceptiblement, fantasme ambulant et visage reconnu ailleurs : l’amour est, en quelques sortes, un “phénomène”. La grande forêt aux hauts troncs, qui se remplit à l’occasion de brumes, joue le trait d’union entre la réalité de la dramaturgique (territoire à l’origine des conflits de frontières entre propriétaires qui mèneront au drame, raison de la venue et du travail du héros) et prétexte à verser dans le fantasme (lieu non topographié où les personnages et la mise en scène se perdent, où l’on vit terré dans sa cabane cachée, où l’on tue, où l’on a des hallucinations – et terre de rendez-vous secrets, pour une romance vécue un peu abstraitement, à l’écart du monde).

La délicatesse avec laquelle est manié cet amour naissant fait de Madhumati un enchantement dans ses deux premiers tiers. La suite est plus problématique. On serait tentés d’applaudir la jolie façon dont le fantastique se fait continuation de l’histoire d’amour, comme s’il en était une mutation logique. Mais le film souffre du fait que l’irréel ne constitue qu’une bordure, qu’un post-scriptum. En perdant sa romance, le film perd aussi une force vitale qui le mouvait jusque là, et peine à retomber correctement sur ses pattes : l’omniprésence soudaine de Johnny Walker (pourtant à la lisière du supportable, ici, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé), ou la fin molle et toute éteinte, en témoignent. Même si ce derniers tiers compte parmi les plus beaux passages du film, le mouvement général est brisé : une découpe en deux moitiés et en face à face (amour / fantastique) aurait peut-être donné un poids et une existence propres au manque, et à ses fantômes.

Le film reste un sommet, et Dilip Kumar (discrètement et posément, en sourdine et sans grand morceau de bravoure – à l’image du film, en somme) s’impose comme le meilleur comédien des films hindi de la période.

(F) [extrait]