Notules # 20

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Pursued (La Vallée de la peur) Raoul Walsh USA 1947
Les Tueurs Robert Siodmak USA 1946
Paperhouse Bernard Rose Royaume-Uni 1988
Hantise George Cukor USA 1944
Lock-up John Flynn USA 1989
Red Heat (Double Détente) Walter Hill USA 1988
Woody et les robots (Sleeper) Woody Allen USA 1973
Charles II (TV) Joe Wright Royaume-Uni 2003
Alice et le maire Nicolas Pariser France 2019
La Belle époque Nicolas Bedos France 2019
Chanson douce Lucie Borleteau France 2019
Lola et ses frères Jean-Paul Rouve France 2018
Le Voyage du Prince Jean-François Laguionie et Xavier Picard France 2019
Inséparables Varante Soudjian France 2019

L’Arc-en-ciel Marc Donskoï / 1944

La lutte d’un village ukrainien occupé par les forces hitlériennes…

Quelques spoilers.
 

De Marc Donskoï, je n’avais vu que L’Enfance de Gorki (1938), dont il ne me reste qu’un souvenir lointain (et peut-être faussé ?) de film solide, au classicisme carré, dont il émanait vite-fait une poésie discrète, et qui avait surtout le bon ton de ne pas être uniquement occupé à bégayer le catéchisme soviétique (ce qui, pour un film russe de 1938, n’était pas un mince exploit) – mais c’était un film qui n’avait, au final, rien de renversant. L’Arc-en-ciel, au contraire, est une œuvre vibrante et souvent splendide, tendant régulièrement au sublime, mais marquée par des fragilités et maladresses tant formelles (ces plans accélérés semblant tout droit sortir du muet) que narratives.

Il y a trois lyrismes dans L’Arc-en-ciel, qui fonctionnent et dialoguent ensemble, comme les notes complémentaires d’un curieux accord.

Le premier lyrisme, c’est celui qui pollue tout : c’est le lyrisme outré du nationalisme. Soyons clairs : pour un film de pure propagande (créé pour mobiliser et remotiver le pays, alors que la guerre n’était pas encore terminée), le résultat, qui pourrait être irregardable, tient à peu près du miracle. On ne va pas demander à un film de 1944 d’aller chercher l’ambigüité chez l’ennemi nazi, ou d’explorer les tourments et déchirements d’une population qui ne peut évidemment, dans la réalité, se découper si binairement entre résistants et collaborateurs…

Il reste qu’il est aujourd’hui difficile d’adhérer tout à fait au film, en ce que le sentiment qu’il exalte, la fibre qu’il veut remuer chez son spectateur, est d’abord vulgairement patriotique. Que ce soit par la grossièreté d’un ennemi réduit à l’état de bouffon sadique, ou par le chant de ces visages slaves, clichés et idéalisés (la bonne grosse maman, le vieux sage à barbe, la jeune villageoise pure, le petit enfant blond), tous regards vifs et résolus, qui sont à la patrie russe ce que l’aryen est à l’allemand : un idéal de représentation étatique, pour lequel il n’est évidemment pas possible de verser une larme. Le tout doublé de l’impression terrifiante d’être face à un film pensé comme un avertissement à sa propre population, si d’aventure elle était tentée par toute forme de compromis, avec procès staliniens annoncés et futures femmes bien-plus-que-rasées qui n’ont qu’à bien se tenir. Le film, sur ce plan, étant donné l’époque et le lieu d’où il vient, ne pouvait certes pas faire mieux, mais il garde immanquablement les séquelles de cette posture repoussante.

Le deuxième lyrisme, c’est à la fois le plus attendu et le plus retors : celui de l’imagerie martyre. L’Ukraine et la bordure rurale de la Russie semblent avoir été, à toutes les étapes de l’histoire du cinéma soviétique (et ce dès Dovjenko), un territoire à part où l’on chante la terre plutôt que la nation, et où le lyrisme religieux surpasse celui du père Staline. Ici, comme plus tard dans L’Ascension de Shepitko, les horreurs du nazisme se mêlent à la blancheur immaculée de la neige pour former un tableau bizarrement jouisseur, à l’atrocité lyrique. Sur une musique émue, faite de chants traditionnels aux accents religieux, un enfant naît dans l’étable la plus sordide, des prisonniers sont sommés de marcher pieds nus dans la neige, un gamin s’accroche aux barbelés pour se relever, une famille enterre son petit dans le sol même du foyer… Cette exacerbation de l’horreur est toujours redirigée vers la dignité des villageois qui tiennent et résistent, le tout chanté avec une maestria visuelle conférant une beauté presque mystique au massacre.

Le troisième lyrisme, le moins palpable et le plus mystérieux, et qui fait toute la puissance troublante de L’Arc-en-ciel, c’est celui du regard de Donskoï. Car si son film est indéniablement chanté – musique omniprésente, discours enflammés, scènes à la configuration lyrique (se sacrifier pour amener le pain aux soldats prisonniers, par exemple…) –, il est surtout chantant. Le film est une collection de visages ouverts, d’images irisées où la lumière semble émerger du noir comme autant de petits miracles, d’angles chamboulés allant comme chercher l’air et le ciel dans l’image pour reprendre leur respiration. La splendeur visuelle du film fonctionne à elle seule comme un acte de résistance, comme une dignité immémorielle1 qui tient au milieu des situations les plus atroces. Jamais Donskoï ne va rendre le monde laid ou anodin pour les besoins fonctionnels d’une démonstration scénaristique, qui viendrait nous vendre quelque futur meilleur : le présent, palpitant et vitaliste, resplendissant jusque dans l’horreur, est déjà à lui tout seul un appel à vivre.

Veselka en VO.

 
 

Notes

1 • C’est en effet toute l’âme de l’art russe qui est ici convoquée, de l’iconographie orthodoxe la plus ancienne à la science poétique de ses monteurs muets… Les images martyres religieuses et leurs chants anciens côtoient des compositions Eisensteiniennes et les courts-circuits de montage.
 

Notes sur les films vus #19

Went the Day Well? • Alberto Cavalcanti (1942)
Le Ballon blanc • Jafar Panahi (1995)
Vif-Argent • Stéphane Batut (2019)
La Déesse agenouillée • Mains criminelles • Roberto Gavaldón (1946-1951)
Chicken and Duck Talk • Clifton Ko (1988)
Be with me • Eric Khoo (2005)
De quelques évènements sans signification • Mostafa Derkaoui (1974)
Un nouveau jour sur Terre • Peter Webber, Lixin Fan, Richard Dale (2017)

Notes sur les films vus #19

Went the Day Well? • Alberto Cavalcanti (1942)
Le Ballon blanc • Jafar Panahi (1995)
Vif-Argent • Stéphane Batut (2019)

La Déesse agenouillée • Mains criminelles • Roberto Gavaldón (1946-1951)
Chicken and Duck Talk • Clifton Ko (1988)
Be with me • Eric Khoo (2005)
De quelques évènements sans signification • Mostafa Derkaoui (1974)
Un nouveau jour sur Terre • Peter Webber, Lixin Fan, Richard Dale (2017)

Notules # 19

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’impératrice Yang Kwei-Fei Kenji Mizoguchi Japon 1955
Une affaire de famille Hirokazu Kore-eda Japon 2018
Boat People Ann Hui Hong-Kong 1982
L’Ombre enchanteresse Li Han-hsiang Hong-Kong 1960
Char Adhyay Kumar Shahani Inde 1997
Le Serviteur de Kali Adoor Gopalakrishnan Inde 2002
Retribution Kiyoshi Kurosawa Japon 2007
Woman Revenger Ouyang Chun Taïwan 1982
Ben is back Peter Hedges USA 2018
Appolo 11 Todd Douglas Miller USA 2019
The Lighthouse Robert Eggers USA 2019
Les Veuves Steve McQueen Royaume-Uni / USA 2018
Stuber Michael Dowse USA 2019
Le Retour Andreï Zviaguintsev Russie 2003
Terje Vigen Victor Sjöström Suède 1917
L’Assassinat du Père Noël Christian-Jaque France 1941
L’Argent de la vieille Luigi Comencini Italie 1972
Riz Amer Giuseppe De Santis Italie 1949
Le Conformiste Bernardo Bertolucci Italie 1970

La Tour des sept bossus Edgar Neville / 1944

Fin du XIXe siècle : le jeune Basilio voit apparaître le fantôme de l’archéologue Mantua. L’esprit lui raconte qu’il existe une ville souterraine habitée par de sinistres délinquants bossus…

 

La Tour des sept bossus est une double curiosité, tant par sa période de production (l’Espagne franquiste, dont Neville fut semble-t-il l’un des cinéastes importants), que par l’originalité de son univers et de son mélange des genres (comédie policière et fantastique, le tout aromatisé d’accents expressionnistes et surréalistes).

L’imagerie est irrésistible, et généreusement exploitée (grotte, vieux savants, labyrinthe, fantôme, enlèvements…) : on pourrait s’en réjouir et s’en tenir là. Mais à y regarder de plus près, elle se dépose tout de même un peu mollement à la surface d’un film qui, quoique correctement mené, a plus à voir avec la production populaire ronronnante de l’époque (rythme inexistant, faible ambition narrative, personnages clichés et paresseux), le tout mêlé à une imperfection technique qui évoque le cinéma parlant tâtonnant du début des années 30 (énonciation gauche, musique tapissée de manière hasardeuse).

Bref, on est bien loin du regard véritablement tranchant, dérangeant, ou vivifiant que l’univers tortueux du film semblait appeler. S’il faut chercher les traces du franquisme là-dedans (au-delà des méchants nains, de leur monde juif, et autres réflexes un peu rances), c’est peut-être là : dans ce tableau pittoresque et charmant d’une Espagne mystérieusement ludique où rien, aucune ombre, ne vient ne serait-ce que laisser imaginer les tourments de l’histoire récente1. Un aveuglement total, un refus catégorique de vibrer ou de résonner, même implicitement, de ce qui secoue le pays à ce moment-même, une absence de gêne à être un pur divertissement, au sens étymologique du terme – ce qui divertit votre regard et votre attention de là où ils devraient porter (exactement de la même façon dont la comédie française d’alors, à coups de Fernandel et autre mollasseries, hurlait son inintérêt pour la question de l’occupation).

Ça reste tout à fait charmant à regarder, et le personnage principal plutôt singulier (ahuri, gentillet, penaud) apporte à cet ensemble carnavalesque une touche assez fraiche, lui donnant dans ses meilleurs moments des airs de sympathique série B – la subversion en moins2.

La Torre de los siete jorobados en VO.

 
 

Notes

1 • On objectera évidemment (spoilers) cet intellectuel retranché au sous-sol, comme forcé de se cacher dans l’ombre pour poursuivre son travail (sans compter le collègue ayant payé ses recherches de sa vie). L’image semble presque trop belle. Sauf que dans les faits, jamais le spectateur ne le vit ainsi : le vieux chercheur est tout simplement gâteux, manipulé et bienheureux, les bossus gardant l’endroit sont des personnages hautement négatifs (ces retranchés et exclus de la société sont justement ceux qui inquiètent et menacent son sympathique traintrain quotidien)… Oubliez tout cela, nous dit le final, ça ne devait être qu’un rêve, une gentille fantaisie. À ce rythme, s’il y a volonté de contourner la censure, l’effet est l’exact contraire de celui recherché.

2 • Ce film, de fait, semble avoir engendré toute une lignée du cinéma fantastique espagnol, et par-là même une partie de ses séries B…
 

Duel au soleil King Vidor / 1946

Scott Chavez est condamné à la pendaison pour avoir assassiné sa femme, Indienne, qui multipliait les aventures extra-conjugales. Avant de mourir, il confie sa fille, Pearl, à une ancienne amie installée dans un ranch texan avec son mari et ses deux fils…

Quelques spoilers.
 

On ne sait pas trop, devant Duel au soleil, comment prendre les envies de grandeur manifestes qui secouent le film. On ne sait pas s’il se joue là une volonté un peu factice, un peu pathétique, de “refaire un grand film comme Autant en emporte le vent” (dont on retrouve de nombreux traits : le sud éternel, l’esclave en personnage secondaire, l’héroïne défiante, un couple mêlant amour et haine…). Ou s’il faut n’y voir qu’une nouvelle déclinaison du style Selznick (grands soirs gigantesques, passions épidermiques et tragiques) – Selznick qui fut au fond, à la manière de Disney, un producteur agissant comme un cinéaste par procuration, qu’importe le metteur en scène.

King Vidor, néanmoins, a plus de cinéma dans la patte que Victor Flemming, et si son film manque au final de quelque chose, c’est presque de durée – la fresque promise se termine étonnamment vite, le film se dirigeant droit comme une comète vers la fatalité de son final, plutôt que par les circonvolutions d’un lent édifice narratif (laissant d’ailleurs de côté certains des personnages secondaires, comme celui du faux prêtre). Duel au soleil est surtout occupé à rejouer l’un des tropismes du western (promesse de civilisation contre sauvagerie de l’Amérique première), enjeu ici reformulé à la fois en termes politiques (propriétaire contre loi démocratique, égoïsme contre bien commun) et en termes sexuels (mauvais frère égotique mais sexuellement attirant, bon frère protecteur mais chaste et un peu chiant). Ce sont ces deux frères, Gregory Peck et Joseph Cotten, qui parviennent à faire vivre cette dichotomie manichéenne de manière viscérale et sensible, l’un comme l’autre ne parvenant pas à être vécus par le spectateur comme tout à fait aimables, ni tout à fait détestables. Au milieu de ce duel, Jennifer Jones exprime elle tout ce que le conflit a de plus puritain, dans un jeu d’actrice quelque peu hystérique qui passe en un clin d’œil, parfois plusieurs fois au sein du même plan, de la jeune innocente inquiète à la créature charnelle habitée de pulsions, comme soudain possédée par quelque démon.

Duel au soleil cependant, quand bien même il a son lot de réflexes rances, n’en pâtit pas particulièrement. Déjà parce que cette dichotomie, posée là avec tant d’évidence, comme sur un présentoir, devient presque un sujet en soi (le film raconterait alors la manière binaire et biaisée dont une jeune naïve conçoit ses propres désirs) ; et ensuite parce que le climax du film, où le jeu de Jones, qui soudain ne subit plus cette double-énergie mais la re-déploie sur un mode offensif, se fait spectaculaire et terrifiant. Le final est aussi grandiose qu’on nous l’avait promis, les visions grandiloquentes de Selznick y trouvant une sublime acmé de désir et de sang. Mais il reste, peut-être à cause du patchwork hétéroclite de cinéastes ayant valsé à la production, qu’il est difficile de tracer une ligne émotionnelle continue à travers ce film (sinon au travers de quelques figures isolées, comme le beau personnage de Lilan Gish) : à faire les comptes, Duel au soleil impressionne plus qu’il n’émeut.

Duel in the Sun en VO.

 

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)

Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)