Apocalypse Now (Final Cut) Francis Ford Coppola / 1979

Cloîtré dans une chambre d’hôtel de Saïgon, le jeune capitaine Willard se voit confier une mission qui doit rester secrète : éliminer le colonel Kurtz, un militaire aux méthodes quelque peu expéditives, et qui sévit au-delà de la frontière cambodgienne…

Légers spoilers.
 

Apocalypse now, après quarante ans, commence à ressembler à ces projets d’étudiants jamais finis, dont on a vu 75 versions de montage, et pour lesquels on est plus capables de prendre la moindre décision cohérente. Il en va un peu de même quand il s’agit d’en donner un avis…

Cette édition « final cut » fut surtout l’occasion pour moi de redécouvrir un film qui ne m’avait jusqu’ici jamais vraiment plu, me laissant l’impression traînante d’un réal d’abord occupé à mesurer sa bite à chaque plan, tout en nous assurant que ce qui le préoccupe, c’est combien la guerre c’est mal.

Que cela tienne au vieillissement de mon regard cinéphile ou aux effets de ce nouveau montage, je redécouvre ici un film tout de même plus digeste, qui pêche certes toujours par manque d’économie (une volonté constante de gonfler le plan de toute la plus-value possible en termes de production), mais qui a la qualité de d’abord être porté sur l’hallucination (ce que traduit, entre autres, ce goût des surimpressions). Apocalypse Now pourrait ainsi s’apprécier comme un “livre d’images” du Vietnam – un peu à la manière superficielle, mais sincère, dont on peut apprécier le Dracula du même réalisateur : un film moins troublant et habité que talentueux à créer des images pour un concept, pour une idée, pour le matériau auquel il s’attaque.

Faisons les comptes : les coupes de cette dernière version oscillent entre le bienvenu (l’hélico des bunnies crashé, qui n’apportait pas grand chose) et les moins heureuses (la lecture des lettres, qui posait Brando en Dieu bizarre entouré d’enfants). Le chapitre final, si mes souvenirs sont bons, se fait ici plus homogène (majoritairement nocturne et harassé), quoique aussi plus didactique, presque trop limpide et lisible dans son déroulement. Quant à la plantation française, elle reste ce court-métrage de fantômes toujours aussi convaincant à mon goût (passé sa très mauvaise mise en musique…), qui surprend enfin la logique de surenchère un peu sèche qui guidait jusqu’ici le récit.

Mais tous ces débats relèvent au fond du détail, qui ne changent pas grand-chose au fait que Coppola peine, à mon sens, et ce malgré l’amas d’images baroques qu’il nous propose, à produire un film réellement habité (au point que les quelques secondes suspendues toutes simples au milieu de la jungle, lors de la cueillette aux mangues, me travaillent et me troublent bien plus que le déchaînement imagier, certes virtuose, des trois heures de film). Avis évidemment à nuancer, puisque c’est un souci que j’ai avec la plupart des productions du Nouvel Hollywood, dans lesquelles j’ai bien du mal à voir autre chose qu’une lignée de films démonstratifs… Il reste qu’il sera difficile de me retirer l’idée qu’Apocalypse Now aura été plus monstrueux et troublant de par son ambition, son tournage, et son inifinie post-production, que pour lui-même.

Nostalgie de la lumière Patricio Guzmán / 2010

Au Chili, à trois mille mètres d’altitude, les astronomes venus du monde entier se rassemblent dans le désert d’Atacama pour observer les étoiles, car la transparence du ciel y est telle qu’elle permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. C’est aussi un lieu où la sécheresse du sol conserve intacts les restes humains : ceux des momies, des explorateurs et des mineurs. Mais aussi les ossements des prisonniers politiques de la dictature…

 

En visionnant Le Bouton de nacre, j’avais été frustré de découvrir un cinéma à l’identité magnifique (rythme rêveur, vagabondages de l’esprit, histoire récente et cosmos entremêlés), mais dont l’exécution me semblait passablement maladroite (artificialité visuelle, poésie ampoulée, propos surligné par la voix-off, interviews dignes d’un reportage lambda).

Avec Nostalgie de la lumière, film plus sobre mais aussi plus habité par l’émotion des témoignages, et tenu par une imparable unité (le décor du désert, qui fait très concrètement le lien entre le cosmos, les peuples passés et la dictature), le cinéma de Guzmán se déleste de ses défauts les plus sérieux. On pourra toujours tiquer sur le ressassement un peu kitsch d’images spatiales, évoquant quelque fond d’écran Windows, ou sur la volonté forcenée qu’a le réalisateur, en tant qu’interviewer ou à la voix-off, de faire des parallèles forcés entre le travail des astronomes et celui des archéologues.

Pour le reste, le film parvient à profondément toucher là où Le Bouton de nacre faisant déjà mouche : dans ce rythme cosmique, ce tempo apaisé de géant pacifique, qui crée une sorte de bulle protectrice autour du spectateur. Ce rythme, c’est celui des télescopes à la rotation ralentie, avançant aussi calmement que tourne la voute céleste, semblant imager la marche du temps lui-même – le tout face au désert, que le film nous fait expérimenter, et ce malgré les ossements qu’on y trouve, comme un espace désormais hors du temps (loin de la civilisation et des tracas politiques, loin de toute vie, ne corrompant rien, ne dégradant rien, ouvert sur des cieux bien plus vastes que les horreurs de l’histoire récente).

Ce rythme régulier, apaisé, fonctionne comme un fil rouge salvateur traversant tout le film (du pouls des souvenirs d’enfance du cinéaste, ceux d’un Chili tranquille de présent éternel, jusqu’à la respiration finale du nourrisson endormi, petit miracle échappé des années d’horreur de la dictature). Cette douceur générale permet de manier le traumatisme historique avec une infinie délicatesse, alors que Guzmán l’intervieweur, ou le narrateur, se montre parfois trop pressé pour y parvenir lui-même. Dans l’ensemble, le film est assez réussi pour qu’on ferme les yeux sur ses aspects les plus kitschs et volontaristes, et qu’on se laisse bercer par l’ampleur et le calme de son regard.

Nostalgia de la luz en VO.

Un jour dans la vie de Billy Lynn Ang Lee / 2016

En 2005, Billy Lynn, un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie ayant survécu à une violente attaque en Irak. Érigés en héros, lui et ses camarades sont rapatriés aux États-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader à travers le pays… avant de les renvoyer au front.

Quelques spoilers.
 

En découvrant Un jour dans la vie de Billy Lynn en janvier dernier, j’ai eu l’impression immédiate de me retrouver face à l’un des meilleurs (et rares) grands films de la décennie. Qu’il m’ait fallu plus de dix mois pour réussir à écrire dessus n’est qu’un signe, parmi d’autres, de la singularité de cet étrange objet, si transparent d’apparence, qui offre le flanc à tant de mauvaises lectures possibles que c’en est décourageant.

Résumons le problème ainsi : Billy Lynn est un film où la guerre et la vie civile se croisent par de multiples flash-backs, où le crépitement des feux d’artifices ravive les souvenirs de tirs, et où se donne à voir l’absurdité mercantile des grands shows télévisés… Le film semble donc, à première vue, s’offrir comme un objet discursif un peu simplet, une entreprise satirique au message clignotant. Si on le regarde sous cet angle, c’est un projet évidemment limité, dont le propos est joué dès la première image, sans pour autant avoir la force de frappe traumatique de bien d’autres films anti-guerre.

Or l’intérêt est ailleurs. Car si tout dans Billy Lynn se croise et s’interpénètre (la réalité et le show, le show et la guerre, le conflit et ses images), ce n’est pas de façon dialectique : cette confusion, Ang Lee l’aborde d’abord sur le plan de l’expérience physique, hallucinatoire, voire émotionnelle (se raccrocher, à tout prix, aux yeux du jeune soldat perdu dans le chaos des images). Le film est un voyage immobile qui nous fait comprendre viscéralement, intuitivement, pourquoi ces soldats ne sont bien qu’entre eux.

 

Star Tours

Le signe le plus parlant de cette démarche, c’est le procédé technique qui fut mis en avant pour la promotion du film (120 images par seconde, 3D, ultra-haute définition), ce qui semble un peu relever de l’attraction Futuroscope, alors que rien à l’image ne s’y prête (des hommes debout dans un stade, et c’est un peu près tout). Comme bien d’autres, j’ai découvert ce film en 2D et en cadence normale, mais cette volonté d’expérience immersive a laissé de nombreuses traces dans la mise en scène aux optiques écartelées, aux point de vues embarqués, à l’image claire et sur-lisible (jusqu’à cet échange final de gros plans avec Steve Martin, saisissants et presque offensifs, éclairés de la façon la plus crue possible). Le film agit comme un “simulateur de soldat rentré du front”, en quelque sorte, nous cognant avec lui à un monde que le numérique déréalise de fond en comble.

Car sous l’œil de la caméra numérique, tout est mis à plat, les collages se font saisissants : posez les soldats dans une limousine, et devant cette précision des contours, devant ces formes sans faille et ces couleurs clinquantes, chacun des deux mondes (le show, l’armée) semble ressortir dans toute son absurdité – tout en cohabitant en un grotesque mariage. Ang Lee a conservé de son précédent film cette forme un peu lisse et sans ombres, aux mouvements de caméra coulés et sans poids (on pense parfois à l’esthétique d’un direct-to-video friqué), les lieux et moments s’enchaînant à force de transitions ou d’incrustations perpétuant une impression de sur-fluidité, d’étrange continuum.

C’est tout l’intérêt du show Destiny’s Child, carnaval absurde à l’épicentre du film : tout y fait rime, certes (les feux d’artifice et les bombes…), mais surtout tout y cohabite (la chanson qui continue tranquillement alors qu’un soldat pète un plomb et attaque l’assistante, les instructions scéniques qu’on donne aux soldats comme on leur donnerait des ordres à l’armée). Contrairement aux autres films de guerre, les flashbacks n’ont ici pas à cœur de faire contraste avec un quotidien civil pacifié, mais au contraire de faire continuité, de créer des assimilations à l’évidence bizarre, de faire sentir dans la chair du spectateur l’irréalité du grand théâtre social (excellente petite scène aux faux gradins posés au milieu de nulle part). L’Amérique de Billy Lynn est hyperréaliste, elle est le premier outil hallucinatoire du film : un monde trop littéral, tout propre et clinquant (jusqu’à ces éclatants sièges bleus et rouges du stade, qui rythment visuellement l’intégralité du film), accumulant les signes et informations trop nettes. Au point de faire vivre le front comme un endroit plus prosaïque et réel que cet empire des images.

 

L’Enfant et la tempête

« Tu n’as pas un Advil ? », demande Lynn à leur accompagnateur pour ouvrir l’intrigue : c’est le coup d’envoi d’un film monté et pensé comme un mal de tête. Le “simulateur de soldat revenu du front” tient aussi à cela, à une sensation de crâne trop plein d’idées, de souvenirs, attaqué de sensations et de stimuli en surnombre. Une cocotte-minute… Tout l’informulé, le pas très bien exprimé, le gêné, le confus, bouillonnent sous l’image du bon soldat, sous ce jeune visage dont le gros plan fait fil rouge et tient le film.

Ang Lee est strictement callé sur la subjectivité de Lynn (s’il est au téléphone et se bouche une oreille, le son alentours baisse, par exemple), et cette expérience sensorielle du récit donne régulièrement le sentiment que le monde alentours dépasse. Asseoir le héros au milieu des gradins où le public réagit au match (se mettant soudain à crier, à huer, à s’agiter, redevenant calme…) crée un effet saisissant de débordement, comme si tout ce qui se tramait à l’intérieur de Lynn (tout ce qui est rentré, crispé, contenu) se figurait dès lors tout autour de lui. L’environnement sensoriel se vit alors sur un mode légèrement paranoïaque, le signe le plus anodin s’y fait agressif (une angoisse dont le flash-back au marché irakien propose, dès les débuts du film, une sorte de mode d’emploi). Le malaise de Lynn circule, s’incarne parfois dans le monde extérieur avant de se réfugier à nouveau derrière le visage (voyez par exemple Lynn en gros plan, posé devant son propre gros plan projeté sur l’écran géant du stade, qui soudain s’éteint… L’intériorité du soldat se ballade, s’incarne et se désincarne, mute et se déréalise, pendant que la société du spectacle lui vole et refaçonne son image).

Un jour dans la vie de Billy Lynn consiste pour le personnage à survivre à cette tempête, qu’il doit traverser quelques heures durant, quitte à s’en sortir par un réflexe autodestructeur (celui de retourner au front). Et si le film est touchant, c’est parce qu’il fonctionne en cela comme un pur mélodrame, projetant un gamin perdu, aux yeux terrifiés et humides, dans la broyeuse du monde des images. Lynn, bien que peu dessiné et caractérisé sur le plan scénaristique (le film est un simulateur dont il est d’abord le véhicule), n’en est pas moins un superbe personnage de par son innocence : totalement franc sur ce qu’il ressent, incapable de faire semblant, pleurant comme un petit garçon devant la mort de son sergent, vivant plein d’espoir une amourette adolescente avec une pompom girl – bluette qui survit miraculeusement à la férocité du regard d’Ang Lee. L’épilogue atteint à ce titre une nudité des affects qui donne des frissons, se permettant un dialogue sans défense et sans bouclier, qu’aucun film de guerre ne pourrait jamais accepter en son sein sans se couvrir de ridicule. Mais Lynn et ses confrères sont déjà bien au-delà de ce genre de jugements…

C’est sans doute cela, au-fond, qui fit le plus résistance à la réception critique et publique que ce film méritait. Comme il y a quelques années pour Eastwood, beaucoup sont entrés dans la salle projetant Billy Lynn en venant chercher les preuves et stigmates d’un film anti-guerre. Cette dimension y existe, bien sûr, personnifiée dans le personnage de la sœur (Kristen Stewart), mais il est parlant que celle-ci échoue elle aussi à convaincre ou comprendre son frère. Le mal de Billy Lynn, plus existentiel, et dont la guerre n’a été que l’élément déclencheur, tient davantage à une incapacité à vivre la société des images qui l’entoure comme étant “normale”. Et à préférer se replier avec ses frères d’armes dans cette limousine en marche, bulle autiste et protectrice les coupant de la folie du monde.

Billy Lynn’s Long Halftime Walk en VO. [extrait]
 

Duel au soleil King Vidor / 1946

Scott Chavez est condamné à la pendaison pour avoir assassiné sa femme, Indienne, qui multipliait les aventures extra-conjugales. Avant de mourir, il confie sa fille, Pearl, à une ancienne amie installée dans un ranch texan avec son mari et ses deux fils…

Quelques spoilers.
 

On ne sait pas trop, devant Duel au soleil, comment prendre les envies de grandeur manifestes qui secouent le film. On ne sait pas s’il se joue là une volonté un peu factice, un peu pathétique, de “refaire un grand film comme Autant en emporte le vent” (dont on retrouve de nombreux traits : le sud éternel, l’esclave en personnage secondaire, l’héroïne défiante, un couple mêlant amour et haine…). Ou s’il faut n’y voir qu’une nouvelle déclinaison du style Selznick (grands soirs gigantesques, passions épidermiques et tragiques) – Selznick qui fut au fond, à la manière de Disney, un producteur agissant comme un cinéaste par procuration, qu’importe le metteur en scène.

King Vidor, néanmoins, a plus de cinéma dans la patte que Victor Flemming, et si son film manque au final de quelque chose, c’est presque de durée – la fresque promise se termine étonnamment vite, le film se dirigeant droit comme une comète vers la fatalité de son final, plutôt que par les circonvolutions d’un lent édifice narratif (laissant d’ailleurs de côté certains des personnages secondaires, comme celui du faux prêtre). Duel au soleil est surtout occupé à rejouer l’un des tropismes du western (promesse de civilisation contre sauvagerie de l’Amérique première), enjeu ici reformulé à la fois en termes politiques (propriétaire contre loi démocratique, égoïsme contre bien commun) et en termes sexuels (mauvais frère égotique mais sexuellement attirant, bon frère protecteur mais chaste et un peu chiant). Ce sont ces deux frères, Gregory Peck et Joseph Cotten, qui parviennent à faire vivre cette dichotomie manichéenne de manière viscérale et sensible, l’un comme l’autre ne parvenant pas à être vécus par le spectateur comme tout à fait aimables, ni tout à fait détestables. Au milieu de ce duel, Jennifer Jones exprime elle tout ce que le conflit a de plus puritain, dans un jeu d’actrice quelque peu hystérique qui passe en un clin d’œil, parfois plusieurs fois au sein du même plan, de la jeune innocente inquiète à la créature charnelle habitée de pulsions, comme soudain possédée par quelque démon.

Duel au soleil cependant, quand bien même il a son lot de réflexes rances, n’en pâtit pas particulièrement. Déjà parce que cette dichotomie, posée là avec tant d’évidence, comme sur un présentoir, devient presque un sujet en soi (le film raconterait alors la manière binaire et biaisée dont une jeune naïve conçoit ses propres désirs) ; et ensuite parce que le climax du film, où le jeu de Jones, qui soudain ne subit plus cette double-énergie mais la re-déploie sur un mode offensif, se fait spectaculaire et terrifiant. Le final est aussi grandiose qu’on nous l’avait promis, les visions grandiloquentes de Selznick y trouvant une sublime acmé de désir et de sang. Mais il reste, peut-être à cause du patchwork hétéroclite de cinéastes ayant valsé à la production, qu’il est difficile de tracer une ligne émotionnelle continue à travers ce film (sinon au travers de quelques figures isolées, comme le beau personnage de Lilan Gish) : à faire les comptes, Duel au soleil impressionne plus qu’il n’émeut.

Duel in the Sun en VO.

 

Once Upon a Time… in Hollywood Quentin Tarantino / 2019

En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus…

Spoilers.
 

On peut se réjouir d’avoir vu apparaître, avec le romanesque Django Unchained, une veine plus simple et linéaire dans le cinéma de Tarantino : plus émue et attachée aux personnages, moins portée sur la virtuosité ostentatoire, permettant à cette filmographie de ne pas se scléroser en réflexes fiers, et d’évoluer.

On peut tout autant se désoler, depuis ce même film, de voir le cinéaste perdre en maîtrise, en clarté, et envoyer des signaux contradictoires. À commencer par cette façon dont, pour la troisième fois consécutive, un film de Tarantino se clôt sur un massacre défouloir et joyeux, semblant soudain envoyer valser toute logique interne au récit, ou toute implication émotionnelle plus forte que le film aurait pu tisser.

Le fait que le final de Once Upon a time in Hollywood m’ait été spoilé ne m’a peut-être pas permis d’en vivre pleinement la dimension cathartique (n’ayant pas, de fait, vécu la tension et l’appréhension qui précède le meurtre annoncé de Sharon Tate) ; il reste que cette façon de se venger de l’histoire par le cinéma, pour la troisième fois en quatre films, commence à tourner à l’automatisme embarrassant (d’autant que la revendication du conte de fée, ici, par l’apparition du titre final, tempère un peu vite les implications de ce qu’on vient de voir1). En se photocopiant de film en film, ce geste autrefois singulier se banalise, se faisant simple mantra bêbête applicable à n’importe quelle situation, et non le résultat logique de ce qui travaille le film.

Beaucoup de choses, dans ce dernier opus de Tarantino, me laissent également perplexe : difficile d’éprouver de la sympathie, par exemple, pour ce duo composé d’un acteur égotique et d’une brute viriliste2, et dont les liens restent quelque peu ambigus au-delà de leur nature salariale (on est loin du buddy-movie ; pour tout dire, pendant une grande partie du film, on ne serait pas surpris de voir le cascadeur se retourner contre la star déchue). Le tableau touchant du crépuscule d’un âge d’or, et la possibilité d’un grand film mélancolique, ne sont pas si sensibles qu’on aurait pu l’attendre, Tarantino s’engonçant dans les villas de riches en butant du hippie – au mieux reste-t-il la nostalgie d’une époque (les auto-stoppeurs en série, le bel allumage collectif des néons).

Bref, si le savoir faire est toujours-là, et que le talent apparaît par intermittences (le western se muant progressivement en tournage aux prises à refaire), le film n’est que rarement touchant (deux moments tout au plus : la séance de Sharon Tate, la relation avec la gamine actrice), et n’est saisissant qu’à une occasion (la visite horrifique de la ferme hippie, qui appelle à la fois le slasher, le film de zombie, et le western spaghetti).

Le reste se déroule dans un relatif ennui, qu’on peut aussi voir comme une prise de risque. Évacuée, en effet, la promesse d’une grande fresque aux 10 rôles principaux : modestement resserré sur quelques personnages, et en même temps à une certaine distance d’eux (par cette manière un peu distraite de sauter de l’un à l’autre, des les abandonner pour six mois, de très peu lier leurs destinées, ou de ne pas réellement creuser leur personnalité), Tarantino semble bâtir un film-concept dont ils seraient les simples invités, et dont le propos profond nous échappe. Une réconciliation du Hollywood mourant relégué à la télévision, et du Nouvel Hollywood qui prit sa place (mais dont on voit bien peu) ? Un mélange doux-amer entre rêves illusoires (la prise réussie de DiCaprio pourrait tout autant être un fantasme d’ivrogne) et dure réalité ? À défaut d’être rigoureux, c’est-à-dire très clair, Tarantino nous laisse sur notre faim. Mais au moins est-il en recherche, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

 
 

Notes

1 • Sur la question du conte de fées, je vous renvoie au très beau texte de Benjamin, qui en offre une lecture tout à fait convaincante.

2 • Je dois avouer une certaine gêne, à travers le film, pour sa propension à remettre les femmes à leur place (on pourrait aussi parler, d’ailleurs, de sa manière de “mater” le mouvement hippie). Je n’avais jusqu’ici jamais agréé aux lectures misogynes du cinéma de Tarantino, qui me semblaient ne s’en tenir qu’à la surface des apparences, ou à des grilles de lectures simplistes trop rapidement posées sur des films plus complexes (je m’en expliquais entres autres ici). Mais pour une fois, le personnage de Cliff Booth pose question, le film n’étant pas très clair sur le regard qu’il pose sur lui (Tarantino avalise-t-il tout ce qu’il représente, ou son comportement ? Le trouve-t-il cool ? Par exemple sa manière, à la ferme, d’imposer son bon-vouloir par la violence ?). Les femmes en face de lui (hippies-enfants ou hippies-sournoises, Sharon Tate en innocente éthérée) n’ont plus le répondant nécessaire, elles ne sont plus des femmes fortes. De l’épouse italienne hystérique à l’ex-femme dont la mort est bien méritée (séquence brillante, par ailleurs), du piège de la proposition sexuelle dans lequel l’homme malin ne tombe pas, jusqu’au plaisir de dominer de toute sa force la jeune tueuse dans le massacre final, le film crée un tableau général paternaliste au goût pour le moins ambigu.

 

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)

Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)

Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)