La Otra Roberto Gavaldón / 1946

Magdalena vient de perdre son mari et hérite d’une immense fortune. Sa sœur jumelle María, au contraire, est une modeste manucure qui n’arrive guère à joindre les deux bouts…

Légers spoilers.
 

Film le plus réputé de Gavaldón, La Otra surpasse nettement les autres films noirs de son cinéaste (La Déesse agenouillée, Mains criminelles) dont il semble être le cousin direct, notamment par son flirt avec le fantastique (ou du moins avec l’omniprésence d’une certaine obsession, d’une folie, d’un sens appuyé de la fatalité). Ce film-ci va même chercher du côté des tonalités de l’horreur ou de la SF (dès son générique au curieux arrière-plan de planètes, avec cette musique à la thérémine, instrument qui allait bientôt accompagner tant de films d’ovnis), colorant ce récit de substitution criminelle de teintes étranges, comme s’il racontait l’avènement d’un doppelgänger.

Bref, le ludisme est roi, et c’est surtout par le divertissement de son pitch (dédoublement de l’actrice, fatalité se resserrant de façon carnassière) que le film nous entraîne. Car pour le reste, comme toujours chez Gavaldón, le propos (ou du moins ce qu’on en devine par les dialogues) est toujours aussi didactique, surligné, et de fait pas très intéressant. Le cinéaste se contente souvent d’effets aussi grandiloquents que vides (en témoigne la première nuit après le meurtre, qui ne consiste en rien d’autres que des effets musicaux et visuels brodant sur du rien). L’orgie de rebondissements ironiques du film compense son manque de profondeur, et ses acmés expressionnistes noires (le meurtre, la prison), à l’horizon singulièrement mélodramatique (teinté comme souvent dans le cinéma mexicain d’alors de moralisme, de péché et de punition), singularisent suffisamment le film pour lui permettre de convaincre, si tant est qu’on n’y cherche pas autre chose que ce qu’on attendrait d’une réjouissante série B.

Double destinée en VF.

Le Squelette de Mme Morales Rogelio A. González / 1960

Le mariage entre Gloria et Pablo Morales est un enfer. Un jour, Pablo annonce à ses connaissances que sa femme est partie pour Guadalajara…

 

Le Squelette de Mme Morales, comédie noire mexicaine, est un film particulièrement étrange à regarder sous le prisme actuel de nos standards moraux : l’histoire d’un homme “poussé”, presque contre lui-même, à assassiner sa femme, notamment parce qu’elle se refuse à lui et qu’elle ne lui laisse pas voir ses potes – une femme odieuse au point d’en devenir irréaliste, comme une vision phobique qu’en aurait le conjoint au sein d’un couple devenu infect. Pourtant, c’est un vrai plaisir que de voir une comédie à ce point prise au sérieux sur le plan cinématographique : extrêmement bien écrite, traitée avec les habits complexes et savants de l’esthétique Wellesienne, sans la moindre faute de rythme… La charge anti-religieuse n’est pas des plus fines (on dirait du Buñuel light) mais n’en est pas moins réjouissante. Bref, dans ce mélange de flegme britannique et de macabre mexicain, c’est stimulant et accrocheur de bout en bout.

 

El esqueleto de la señora Morales en VO.

Memory Michel Franco / 2024

Sylvia, assistante sociale, mène une vie bien réglée. Lors d’une réunion d’anciens élèves de son lycée, elle retrouve Saul, qui la suit chez elle après leur réunion…

 

Memory, ma première rencontre avec Michel Franco, me laisse sans impression précise en bouche. Je remarque bien la clarté cristalline du récit (une femme qui se souvient trop et un homme qui perd la mémoire : ça pourrait presque être le pitch d’un feel-good movie hollywoodien) ; je constate tout autant le traitement impeccable et nuancé du cinéaste, quoique son style me semble assez peu caractérisé au-delà des traits typiques qu’on prête à l’internationale des auteurs (plans longs laissant apprécier la situation en direct, aucun souci à montrer les personnages dans l’ombre ou de dos…). J’en garde au final une impression voisine de celle que m’avait laissée le très bon Compartiment n°6 : celle d’un canevas ultra-classique rejoué avec la mesure et le doigté du cinéma d’auteur, mais qui ne me laisse pas beaucoup plus de goût que le constat de cet accomplissement.

 

Memoria en VO.

L’Œil du mal Isaac Ezban / 2022

Nala, une jeune citadine de 13 ans, se rend en famille à la campagne voir sa grand-mère, pour tenter de trouver un remède à la mystérieuse maladie de sa petite sœur…

Légers spoilers.
 

L’Œil du mal, film de sorcières réactualisé, vient grossir les rangs du cinéma d’horreur hispanophone, qui a acquis ces dernières années (du moins en Espagne) une petite réputation. Ce film-ci, mexicain, ne laisse en tout cas pas poindre autre chose qu’une science sommaire du genre, certes rehaussée d’un minimum d’inventivité scénaristique (l’origin-story et sa révélation). Le résultat ne semble que touiller les normes et écueils du cinéma d’horreur jusqu’à plus soif, que ce soit dans son fonctionnement narratif (personnages bizarrement aveugles à la situation, inaptes ou trop tardifs à se révolter), ou dans les thèmes toujours aussi passablement clichés que le film explore (cauchemar d’une ruralité phobique et arriérée pour les personnages urbains, vision puritaine de femmes à la fois sexuées et sanglantes, et ainsi de suite).
 

Mal de ojo en VO.

La Voiture grise Enrique Rosas / 1919

En 1915, le gang de “la voiture grise” terrorise la haute société de Mexico. Habillés en soldats, ils pénètrent les maisons avec de faux mandats, et commettent, vols, meurtres et enlèvements. L’inspecteur de police Cabrera se lance à sa poursuite…

Légers spoilers.
 

Serial dont les épisodes, d’abord sortis seuls, furent ensuite réunis en un long film de 3h45 (qui ressortit d’ailleurs encore une fois, en 1937, dans une version parlante), La Voiture grise fut l’un des grands succès du muet mexicain. C’est aussi un objet curieux, en ce que le plaisir du sérial à la Feuillade (rebondissements, mystères policiers, noirceur ludique, personnages très typés) s’y mêle à une profonde ambition réaliste : adaptée d’évènements véridiques, la série fut en partie tournée sur les lieux réels de l’affaire, utilisant même le véritable inspecteur du drame pour jouer ici son propre rôle (celui-ci, jeune et présentable, apparaît d’ailleurs curieusement comme le plus “acteur” de toute la bande). Le ludisme qu’on sent poindre souvent (chaque maison cambriolée, annoncée par un grand intertitre incrusté, est comme une nouvelle attraction), ou encore ce goût du sadisme passager évoquant certains traits du cinéma mexicain futur (scènes de tortures, sanglant meurtre et agonie à l’hôpital), y rencontrent les contraintes véristes d’un récit soumis à l’aléatoire et au répétitif des faits adaptés, le tout doublé d’une mission d’édification morale à destination du public – à qui on finit d’ailleurs par montrer, comme par menace, ce qui semble être une véritable exécution, alors qu’un intertitre prévient le spectateur qu’il a intérêt à trouver son argent en travaillant.

Pour le reste, si La Voiture grise est efficace et se regarde sans déplaisir, ce n’est pas un film des plus brillants, souffrant notamment d’une orgie de cartons bavards (et souvent inutiles) aux réflexions vaseuses et pénibles, laissant peu de temps à l’image pour respirer. D’autant que malgré cette surexploitation des intertitres, l’ensemble reste parsemé de moments confus et de trous d’intrigue… On sent néanmoins, au fur et à mesure des épisodes, une maîtrise s’affirmer, et de meilleures idées émerger. Le final notamment, sur une note amère et mélancolique, jusqu’à ce curieux long chapitre dans l’antichambre de la mort, est assez surprenant.

 

El Automóvil gris en VO.

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)
Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)
Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)
Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)
Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)