Le Portrait de Dorian Gray Albert Lewin / 1945

À Londres, en 1866, Basil Hallward peint le portrait d’un séduisant jeune homme, Dorian Gray…

 

Mon tout premier Albert Lewin… Le Portrait de Dorian Gray est une œuvre qui, de par sa forme raffinée et surchargée, comme par son énonciation bavarde, trahit des envies de sophistication. Le film s’aligne très nettement sur son héros, en ce qu’il en émane quelque chose d’à la fois splendide et d’un peu froid, comme difficilement habité. Parfois, les idées de Lewin ont une beauté crépusculaire, qui emporte magnifiquement le morceau (le jeu d’espaces autour de l’arrivée du frère, notamment) ; parfois aussi, l’ensemble vire au kitsch (la toile peinte corrompue, dont le film a cela dit l’intelligence de retarder l’apparition au maximum). Une erreur du cinéaste, me semble-t-il, est de nous refuser le moindre trouble en faisant de Gray une beauté sèche et glaciale, plutôt qu’un visage ouvert où l’on pourrait lire l’innocence dont chacun nous parle, ce qui viendrait un peu perturber notre dégoût du personnage. En canalisant par ailleurs les enjeux narratifs dans des notions très pépères de salut et péché, le résultat, tout ravissant qu’il soit, bouscule assez peu.

 

The Picture of Dorian Gray en VO.

Breaking Away Peter Yates / 1979

À Bloomington, petite ville de l’Indiana, quatre adolescents issus de la classe ouvrière trompent leur ennui entre baignades dans une carrière abandonnée, bagarres et drague…

Légers spoilers.
 

Breaking Away ressemble à un film US des années 80 (chronique d’une bande d’ados et de post-ados, ton comique, optimisme final) qui aurait ingéré un film US des années 70 (réalisme social, complexes de classe). Malgré cette singulière hybridation, le résultat m’a un peu déçu. Le film a quelques atouts (comme ce beau décor de carrière), mais pâtit d’échanges dialogués peu naturels, et de personnages aplatis à un unique trait caricatural, souvent ingrat et trop forcé pour être crédible (le mensonge énorme à tenir, la rancœur univoque du plus âgé). Yates déséquilibre par ailleurs son trio central en ne s’intéressant clairement qu’à l’un de ses trois personnages. Bon an mal an, son film sait néanmoins se faire plus stimulant, dans sa manière de briser les idéaux de ses protagonistes sur le tard, ou encore par l’attrait Ben-Hurien de sa course annoncée. Reste qu’il était possible de faire mieux à partir de ce magma de rancœur sociale : quelques rares moments, comme celui du chef de meute universitaire soudain interloqué devant la rage de son concurrent prolétaire, qui continue à nager malgré sa blessure, nuancent joliment le conflit de classe trop souvent grossier qui meut le film.

 

La Bande des quatre en VF.

Robocop Paul Verhoeven / 1987

A Détroit, gangrené par le crime organisé, l’officier de police James Murphy est laissé pour mort après une fusillade. Il devient alors le parfait cobaye pour la création d’une nouvelle arme, un policier hybride mi-homme, mi-robot…

Quelques spoilers.
 

Des films de Verhoeven explorant le fascisme latent de l’Amérique reaganienne (Total Recall, Starship Troopers : SF glorieuse, passion des muscles et des machines, capitalisme ébloui…), Robocop est sans doute le plus abouti. Peut-être parce que le fascisme ne s’est jamais aussi bien incarné que dans cette institution policière, avec son bon droit et son goût de l’ordre, ou sa mise à mort de bandits sur des accents triomphants qui font chanter le lyrisme du blockbuster en toute ambiguïté. Le programme ironique de Verhoeven n’est certes pas exactement subtil, mais il donne le change en exprimant viscéralement la phobie que le cinéaste a de son époque, par des images fortes et presque conceptuelles : le policier tirant sur l’un des siens en temps de grève, l’employé littéralement objectifié par sa boîte qui parle de lui comme s’il n’était pas là, le rêve familial banlieusard qui semble être un mirage n’ayant jamais existé, le patron littéralement intouchable tant qu’il fait partie de sa multinationale… Les trouvailles brillantes sont foison.

 

Memory Michel Franco / 2024

Sylvia, assistante sociale, mène une vie bien réglée. Lors d’une réunion d’anciens élèves de son lycée, elle retrouve Saul, qui la suit chez elle après leur réunion…

 

Memory, ma première rencontre avec Michel Franco, me laisse sans impression précise en bouche. Je remarque bien la clarté cristalline du récit (une femme qui se souvient trop et un homme qui perd la mémoire : ça pourrait presque être le pitch d’un feel-good movie hollywoodien) ; je constate tout autant le traitement impeccable et nuancé du cinéaste, quoique son style me semble assez peu caractérisé au-delà des traits typiques qu’on prête à l’internationale des auteurs (plans longs laissant apprécier la situation en direct, aucun souci à montrer les personnages dans l’ombre ou de dos…). J’en garde au final une impression voisine de celle que m’avait laissée le très bon Compartiment n°6 : celle d’un canevas ultra-classique rejoué avec la mesure et le doigté du cinéma d’auteur, mais qui ne me laisse pas beaucoup plus de goût que le constat de cet accomplissement.

 

Memoria en VO.

Sherlock Junior Buster Keaton / 1924

Projectionniste dans un modeste cinéma, un homme rêve de devenir grand détective…

Quelques spoilers.
 

Passée une introduction un peu calme, Sherlock Jr. s’impose comme l’un des Buster Keaton les plus riches et les plus denses – un gag par plan, littéralement. D’autant que le film, par l’excuse du rêve, s’ouvre de nouveaux horizons : celui de mettre en scène un Keaton gagnant à qui tout réussit, à qui tout sourit (sans pour autant se départir de sa modestie, vu le ridicule que constitue, en soi, cette version idéalisée de lui-même) ; ou encore la possibilité de gags surnaturels (la valise ouverte) ou invraisemblables (les boules explosives), autorisés par la facticité de cette “fiction dans la fiction”.

Cette dimension méta, justement, c’est tout ce qui fait le sel d’un film qui vient se ranger, aux côtés du Mystère des roches de Kador et de quelques autres, dans le club très select des premières œuvres de cinéma ayant réfléchi le pouvoir de la salle obscure, de l’idéalisation et de l’oubli que permet la séance (très joli plan large de Keaton, dans la salle, s’approchant peu à peu de l’écran dans un élan colérique de spectateur trop impliqué, comme hypnotisé, jusqu’à se surprendre à s’y perdre).

Tout juste peut-on regretter que le montage méta virtuose qui débute alors, interrogeant la nature même des cuts au cinéma, joue d’une succession d’images aléatoires, sans queue ni tête (des décors vides sans rapports les uns avec autres, et sans autres personnages), plutôt que des accidents naturels d’une continuité et d’une histoire qu’on projetterait alors à l’écran. Plus généralement, cette mise en abyme, et le trouble qu’elle peut convoquer, se joue surtout en début et fin de la projection qu’on nous montre, mais très peu dans la mise en scène du “film-dans-le-film” lui-même, qui en constitue le gros morceau (et qui oublie alors un peu la salle et ses spectateurs).

Cette frustration sur de si petits détails trahit peut-être une gêne plus latente que j’ai face à ce cinéma, et que ce film confirme : il me faut bien reconnaître que Keaton, que j’ai pourtant toujours considéré comme le plus grand des burlesques muets (pour son stoïcisme existentiel, pour son sens de l’absurde, pour la précision ciselée et la poésie de ses gags, pour le frisson du réel capturé en un plan – ici encore via les prouesses au billard…), est un cinéaste qui peine au fond à m’émouvoir. Ses comédies alignent de sublimes trouvailles, chacune autour desquelles d’autres construiraient péniblement tout un film. Son jeu d’acteur seul est d’une finesse exquise. Mais j’ai du mal à sentir une vision plus intime ou mystérieuse transcendant cet opéra du chaos. Le monde, l’univers se déchaîne à l’image contre un jeune homme stoïque, certes : mais à quelles fins ?

Je reste, au fond, aussi dubitatif que Keaton découvrant à l’écran, dans le dernier plan, des bébés indiquant ce qu’il lui faut à présent faire lui-même avec sa partenaire de jeu : avec l’impression que ce n’est pas cet horizon convenu qui intéresse le personnage, ni son cinéaste – dont la personnalité, les rêves et les angoisses réelles, semblent comme dissimulées derrière la politesse existentielle d’un pince-sans-rire élégant, à la froide précision d’horloge.

Sherlock, Jr. en VO.

May December Todd Haynes / 2024

Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran : une femme ayant épousé un garçon de vingt-trois ans son cadet, leur relation ayant débuté alors qu’il était jeune adolescent…

Légers spoilers.
 

May December, aussi bien mené soit-il, souffre de deux vices de conception.

Le premier tient à ses deux personnages féminins : pas un moment de vérité n’émane de l’actrice (fausse, superficielle, intéressée) ; et pas un moment de fragilité n’émerge du modèle, dont chaque geste suggère la folie ou la manipulation (même les moments de pleurs, qui sont des moments de crise, font système avec la façon dont son mari doit s’y plier). Aussi compétentes soient les deux comédiennes sur cette partition fielleuse, qu’elles ont par ailleurs déjà maintes fois visitée (impression, notamment, que Portman ne sait plus qu’enchaîner ce genre de rôles aigres, qui vont de pair avec son inquiétante maigreur), les scènes qui les réunissent, digest de toutes les politesses et sourires de surface qui font l’ethos États-unien, n’en sortent pas franchement passionnantes : il n’y aucun enjeu à voir échanger deux personnalités toxiques.

L’autre problème majeur, c’est que comme trop souvent, Haynes est plus intéressé par ses jeux de miroirs, de distance, de métaphores papillonnes ou de mises en abyme du jeu d’actrice, que par ce et ceux qu’il filme. Or sur ce plan labyrinthique et méta que le cinéaste ambitionne en priorité, le film est assez peu captivant, tour à tour balourd et peu mystérieux. L’utilisation de la musique sur-dramatique de Legrand par exemple, loin d’accompagner un malaise, semble avant tout occupée à surligner le caractère soap-opéra et chiqué du récit, à exprimer une distance : de malaise réel, il n’y en aura pas.

Que reste-t-il, alors, sinon la mise en œuvre compétente d’un drame psychologique (qui se tient certes très bien) ? Il reste le mari, et ses enfants. Potentielles victimes, ils ouvrent une porte à l’expérience intime de cette situation, en soi tout à fait intéressante. L’obligation pour chacun de se positionner, à ce moment-clé de leurs vies (le départ des enfants), leur capacité à composer avec cette situation de couple, la manière dont leur quotidien et sa routine (comme tous aveugles à l’absurde de la situation) se débat avec un retour de lucidité sur ce qui s’est joué il y a vingt ans… Les meilleures scènes du film sont là, et l’on se dit qu’on n’avait franchement ni besoin de l’actrice, ni de sa visite, pour faire un film passionnant – qui n’existera donc ici qu’à l’état de bribes.