La Cité des enfants perdus Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro / 1995

Krank, vieux scientifique vivant entouré de clones sur une plate-forme en mer, enlève les enfants de la cité portuaire et se nourrit de leurs rêves, qui l’empêchent de vieillir…

Quelques spoilers.
 

J’ai récemment eu l’occasion de revoir La Cité des enfants perdus, pour la première fois depuis sa première diffusion Canal – autant dire une éternité. Si j’en avais un souvenir adolescent flatteur, j’étais presque certain, avec le recul de l’âge et de la cinéphilie, d’y redécouvrir un objet fignolé et maniaque, arc-bouté sur sa poésie ©réalisme-poétique version putride, et peu apte à respirer.

Pas de surprise, la surcharge du film est bien réelle : inventions poético-glauques tous azimuts, direction artistique comme premier geste de mise en scène, dialogues gouailleurs placés jusque dans la bouche des enfants, grimaces en grand angle… Mais j’ai aussi été étonné de voir le film contrebalancer cette lourdeur par les lignes de fuites d’un scénario étonnamment réussi, aussi fluide et dansant dans son écriture dispersée que son univers, lui, est sur-installé. Sans jamais avoir à présenter ou décrire leur monde, Caro et Jeunet déduisent celui-ci de manière plutôt suggestive, par des scènes disparates sautant d’un personnage et d’une situation à l’autre, les différents fils de la narration se résolvant mutuellement avec une belle habilité – pour le dire autrement, sur ce point-là, on ne sent pas le système.

Au-delà d’un investissement créatif qui reste rare dans le cinéma populaire français, et de l’hecto-tonne de trouvailles qui parsèment le film (d’ailleurs repiquées de tous les côtés les années qui suivirent), ce qui frappe ici c’est aussi la résurgence d’un motif qui semble d’ailleurs un peu rattaché à cette génération de la Nouvelle image (on pourrait citer le Léon de Besson) : celle d’une romance cryto-pédophile à peine dissimulée. Le film sur ce point se révèle étonnamment habile, n’esquivant pas le sujet puisque plusieurs scènes lui sont exclusivement consacrées, que ce soit du point de vue d’une gamine qui se rêve grande (boucle d’oreille et miroir, crises de jalousies), ou de celui d’un héros attardé qui crée des moments de tendresse physique (le souffle “radiateur”, le pull à délier)1, mais sans que jamais le film en acte tout à fait non plus. Cette lente ambiguïté crée une série de moments d’autant plus troubles que la caméra, comme la musique, les traitent avec une inattendue tendresse, quoique non dénuée de tristesse.

On peut se précipiter pour y voir le témoignage craignos d’une époque aveugle, et un symptôme de ce que pouvaient logiquement produire ses univers régressifs (se rajoutant au rance d’un réalisme poétique qui, à l’écran, semble avoir pourri à force de dégénérescence). On peut aussi y voir une part d’informulé et d’ambiguïté qui grandit les personnages (l’affectivité multiforme que cherche une enfant qui a trop vécu pour encore arriver à se vivre comme telle, la rencontre avec un adulte qui saura y poser les limites) : quelque chose qui trouble de manière authentique ce tableau trop réglé, et qui permet à ce film de Jeunet de respirer plus que certains de ses autres projets.

 
 

Notes

1 • L’une des scènes les plus troublantes du film, celle du héros hypnotisé qui commence à tabasser la fillette qui ne comprend pas, semble d’ailleurs toute offerte à résonner avec cette piste de lecture : comme une image soudaine de la violence abyssale, du véritable visage qu’aurait cette romance qu’idéalise la jeune fille si elle venait à prendre une forme concrète.
 

Welfare Frederick Wiseman / 1973

1973. Dans un bureau d’aide sociale new-yorkais échouent les Américains les plus pauvres, aux prises avec des problèmes de logement, de santé, de chômage, ou de maltraitance…

 

Si l’on excepte Titicut Follies (son tout premier film en hôpital psychiatrique), Welfare est le premier “gros morceau” que je vois de la filmographie de Wiseman – le hasard fait en effet que je ne connaissais jusqu’ici de sa filmo que les films mineurs ou secondaires. Sans conteste, Welfare a quelque chose de grand : aucune des scènes, aucune des situations n’est faible ou dispensable, la structure d’ensemble a quelque chose d’à la fois implacable et majestueux. Wiseman parvient, par-delà la fascination du cinéma direct et de ses morceaux de vie bruts arrachés au réel, à dessiner un enfer cacophonique, croulant sous une tornade kafkaïenne de papiers en tous genres (on a ici une capsule historique saisissante de ce qu’était le monde administratif pré-informatique). Les visiteurs – dont on reconnaît régulièrement certains au détour d’un plan – semblent enfermés dans ce labyrinthe de salles d’attente peuplées à ras bord, comme coincés là jusqu’à la fin des temps.

Mais malgré ces qualités, je reste dubitatif devant la durée du film – que ce soit celle des scènes seules, étirées jusqu’à leur dernière goutte, ou celle du film entier. Il se lit peut-être là, dès ce film relativement jeune dans la carrière de Wiseman, l’ambition de créer le documentaire-monument de référence sur le sujet ; mais il en résulte surtout l’impression d’un film qui s’endure et se subit, ne laissant aucune seconde de répit au spectateur, le noyant sous un flot de paroles tendues (en se montrant par ailleurs assez complaisant avec n’importe quel orateur décidant de débiter des conneries pour épater la caméra), jusqu’à nous mener à un point épidermique où l’on a envie de baffer tout le monde, demandeurs comme employés – et c’est sans doute le but (nous faire prendre la mesure de la cocotte-minute), mais l’ensemble fonctionne alors davantage comme une simulation (“vis l’enfer d’un demandeur d’aide sociale”), que comme un film qui aurait fait des choix, qui aurait élu des moments, qui se ménagerait des hors-champ.

En cela oui, c’est du pur cinéma direct, en ce qu’il n’épargne rien de situations vécues, subies en entier, endurées dans toute l’expérience du présent. Mais c’est aussi ce qui rendra pour moi, il me semble, les films de Wiseman toujours potentiellement pénibles, y pénétrant comme on se préparerait à un marathon.