Ténor Claude Zidi Jr. / 2022

Antoine, jeune banlieusard parisien, suit des études de comptabilité sans grande conviction, partageant son temps entre les battles de rap et son job de livreur de sushis. Lors d’une course à l’Opéra Garnier, sa route croise celle de Mme Loyseau, professeur de chant qui détecte chez lui un talent brut…

 

Avec Hanouna à la production et un dénommé "Claude Zidi junior" à la réalisation, Ténor donnait de légitimes raisons d’avoir peur. Le film est à la fois atrocement générique (pas un rebondissement ou personnage qui ne soit pas prévisible), et en même temps curieusement bien troussé pour une comédie française standard, avec même quelques pics (un plan séquence plutôt ingénieux et utile, en milieu de film, un raccourci visuel ingénieux sur la partition finale…), et des acteurs sympathiques. À travers cette vision des rapports entre Paris et sa banlieue, vision déshystérisée mais du coup aussi un peu bisounours, on peut malgré tout s’interroger sur le fait que le cinéma français adore faire dialoguer son ultra-bourgeoisie (celle qui produit ces comédies) et le prolétariat racisé des banlieues, comme ignorant tout le pays qui existe au milieu.

 

A Man called Adam Leo Penn / 1966

Un trompettiste de jazz tourmenté tente d’effectuer son comeback, tandis qu’autour de lui s’amoncellent les nuages d’un passé tragique et des violences qui accompagnent la lutte pour les droits civiques…

 

Cette histoire de trompettiste tourmenté n’avait rien pour me plaire : un film américain vaguement moderne des années 60 + un scénario construit autour d’un connard autodestructeur + du jazz et la célébration de son univers : sortez la kryptonite. Mes réticences personnelles ont fait que j’ai pris plus de temps à me battre contre le film qu’à le regarder pour ce qu’il a à proposer… Au-delà du très bon jeu de Sammy Davies Jr., j’imagine que ce qui fait ici le prix du film, son originalité, c’est que le mal-être du héros ne semble non pas tant venir d’un problème personnel (cet accident de voiture qu’on nous rabâche), mais plutôt du malaise social lié à la situation ségrégationnelle des USA d’alors (le héros est noir). Face à Louis Amstrong qui figure une sorte de lien apaisé à l’Amérique, le jeune héros semble inconsciemment sentir que non, tout ne va pas bien, que la situation est toujours intolérable, et c’est d’abord cela que son alcoolisme, et ses crises de colères ou de panique, semblent signaler.

 

Tendre Bonheur Bruce Beresford / 1983

Un ancien chanteur country devenu alcoolique se lie d’amitié pour une femme et son fils…

Légers spoilers.
 

C’est un film modeste et sobre, qui cueille son spectateur comme une fleur. D’un sujet peu ragoûtant, et éculé par tant de biopics (la rédemption d’un artiste après son auto-sabotage, via la violence de couple et diverses addictions), Beresford et Duvall tirent une fiction assez inhabituelle, uniquement consacrée à l’après et la dernière phase, c’est-à-dire à la reconstruction sur les ruines. Là où le film est gagnant, c’est qu’il ne fait preuve d’aucune fascination refoulée pour cette "vie d’avant", qu’on pourrait craindre voir s’inviter dans le film, comme l’ancien pote malfrat perturbateur le fait dans les films noirs. Le récit consiste plutôt en la reconstruction patiente et tâtonnante d’une vie de famille stable, le spectateur attendant constamment un revers ou un retour de bâton qui ne vient pas – et quand il arrive finalement, le personnage s’est assez reconstruit pour pouvoir le gérer, dans la mesure du possible. La tranquillité du film, tout à son rythme country et à son ton d’americana, se fait au prix d’un certain nombre d’ambiguïtés (la religion par exemple, sur laquelle il manque un point de vue très net…), mais l’ensemble en vaut la chandelle.

 

Tender Mercies en VO.

355 Simon Kinberg / 2022

Une arme technologique capable de prendre le contrôle de réseaux informatiques tombe entre de mauvaises mains…

 

355, histoire d’espionnes internationales devant collaborer, est un film d’action ne manquant ni de configurations intéressantes, ni d’images ludiques (Chastain en robe à fleurs primesautière dans le métro cradingue avec flingue à la main), mais celles-ci sont malheureusement souvent gâchées par une mise en scène de l’action trop épileptique. Le principal argument du film, c’est évidemment son pitch féminin, qui détonne dans le genre du film d’espionnage ; mais ce postulat est tellement alourdi de déclarations “féministes” ; à la subtilité pachyderme qu’il ne reste de ce pitch, et de ses femmes, que le versant ludique et imagier, ce qui n’étant sans doute pas le but recherché…

 

The 355 en VO.

Il Buco Michelangelo Frammartino / 2022

Dans les années 1960, un groupe de jeunes spéléologues décide d’explorer la grotte la plus profonde d’Italie…

Quelques spoilers.
 

C’est un jeu d’espaces vertigineux que propose Il Buco (comme l’annonce d’ailleurs très tôt cette scène des casques à lanterne courant à travers le village : transformant et redessinant déjà le décor en temps réel, tout en l’utilisant littéralement comme un terrain de jeu). Les lieux du film sont en effet sans cesse reconfigurés et réinventés par la lumière, par le son, par le choix des angles, qui à chaque plan re-déplient et interrogent l’espace de façon nouvelle, tout en organisant le face-à-face entre deux mondes (les profondeurs verticales qu’explorent les spéléologues modernes, contre l’immensité horizontale des prairies du monde ancien). À ce petit match, la ligne formelle du berger en surface paraît vite la plus faible des deux, vite épuisée passés quelques vastes tableaux d’immensité aux humains lilliputiens (visions bien aidées par l’ultra-précision du numérique, pour une fois intelligemment exploité). Le dialogue entre ces deux mondes, qui se joue sur le registre d’un humour un peu Tatiesque (le ballon, l’homme dormant aux côtés d’une statue de Jésus…) finit par trouver une articulation forte, quoiqu’un peu tard (et par un raccord trop explicite) via cette belle idée de la grotte explorée comme on arpenterait l’intériorité du vieil homme mourant, les scientifiques devenant de curieux médecins (façon Le Voyage fantastique) venus examiner le corps des âges passés, en même temps que leur science en tue à petit feu le mystère. Un requiem joué dans les profondeurs, en somme, pour ce monde d’avant dont il ne restera au final plus qu’un écho ou un souvenir, persistant à l’oreille du monde scientifique comme une intuition inquiète. Cette belle métaphore manque un peu d’ancrage dans le film pour réellement émouvoir le spectateur, souvent laissé à une position purement contemplative et fascinée, voire un peu flottante (et ce malgré le peu d’abus dans la longueur des plans, ou dans leur répétitivité : chaque image amène une nouvelle idée). On diverge plusieurs fois, on lâche parfois le film sans culpabilité, on le récupère avec plaisir, conscient de déguster là un grand morceau de cinéma.

 

Patrick Dewaere, mon héros Alexandre Moix / 2022

L’actrice Lola Dewaere raconte l’itinéraire personnel et intime de son père Patrick Dewaere, depuis ses origines avant même sa naissance, jusqu’à son suicide, le 16 juillet 1982…

 

Ce documentaire, d’essence clairement télévisuelle (c’est presque un reportage), se présente comme une promenade douloureuse dans la vie d’un acteur transpirant la souffrance. Le film ne prend malheureusement aucune pincette, que ce soit dans ses effets (utilisation de la musique à des fins d’ultra-efficacité dramatique), ou encore dans son éthique très relative (charger les femmes ayant commis l’affront de quitter Dewaere, ainsi que leurs amants, d’être plus ou moins responsables de sa mort, noircir la réputation de certaines personnes sans offrir de contradiction…). L’impudeur de l’ensemble (le film est une plainte directe de la fille de Dewaere, abandonnée trop tôt) fait à la fois la force du doc et son côté limite.

 

Et j’aime à la fureur André Bonzel / 2022

Depuis son enfance, André Bonzel collectionne des bobines de films. Grâce à ces instants de vie de cinéastes anonymes et ces traces d’émotions préservées, il reconstitue l’aventure de sa famille…

 

Après des années de docs ayant utilisé les images d’archives pellicule pour leur texture rêveuse et fantomatique, Et j’aime à la fureur décontenance par sa manière de ne faire d’elles qu’un outil : des images souvent montées très rapidement, ne visant pas à exister pour elles-mêmes, réduites à un besoin utilitaire. Réalisant ici son premier film 30 ans après C’est arrivé près de chez vous (dont il était le co-réalisateur), André Bonzel plonge dans un fouillis d’archives familiales (les siennes, mais surtout celles des autres), d’abord utilisées pour leur contenu heureux, ou à des fins d’illustration de son récit autobiographique moins joyeux, mêlant d’ailleurs sans gêne les images véritables des évènements qu’il relate, et d’autres utilisées comme substitut. Jonglant allègrement entre son propre passé et celui, plus ancien, de sa famille, gagnant le spectateur par une sincérité crue et désarmante, ce documentaire s’avère un récit entraînant, efficace, souvent paradoxalement joyeux, mais qui reste humblement sur le seuil d’un cinéma qui pourrait être plus transcendant (jusqu’à la musique de Biolay, efficace mais peu rêveuse).

 

As Bestas Rodrigo Sorogoyen / 2022

Antoine et Olga, un couple de Français, sont installés depuis longtemps dans un petit village de Galice. Mais un grave conflit avec leurs voisins fait monter la tension…

Quelques spoilers.
 

Premier film que je découvre de Rodrigo Sorogoyen, As Bestas m’a fait l’effet d’un concentré de talent, et d’un film en tout point impeccable : mise en scène savante et tension au cordeau, excellent duo d’acteurs (Marina Foïs trouve ici le rôle de sa carrière), danse des parti-pris où chacun semble avoir ses raisons légitimes, efficacité du double-fond social et habilité des métaphores bestiales… D’où vient alors que le film n’ait eu sur moi qu’un impact tout relatif ? Difficile de mettre précisément le doigt dessus, mais il manque sans doute là une touche de désordre, de risque ou de folie (cette ouverture en note d’intention clignotante est un bon exemple de ce qui coince), une faille ou une fragilité quelconque qui ferait comme une porte d’entrée pour connecter avec le film. Je ne trouve cela à la limite que dans cette seconde partie plus étrange et fragile, qui a pu ennuyer certains mais qui surprend ce que le film pouvait avoir jusqu’ici de programmatique.

 

TITRE en VO.