La Barrière de chair Seijun Suzuki / 1964

Après la Seconde Guerre mondiale, dans un Japon meurtri occupé par l’armée américaine, cinq prostituées vivent en groupe dans un ghetto de Tokyo…

Légers spoilers.
 

La Barrière de chair s’ouvre dans un Japon d’après-guerre façon Far West, qu’on croirait sorti d’un film de Fukasaku : le pays y apparaît médiéval et crève-la-faim, hors-la-loi, soumis à l’humiliante domination américaine et en proie à de multiples trafics.

Très vite pourtant, dans un glissement qu’il répètera plusieurs fois en cours du film, Suzuki réinvente ces ruines en une esthétique de studio outrée, ostensible, retrouvant alors ses armes préférées pour parler du monde. Déployant son habituel maniérisme (prostituées chacune associée à une couleur comme pour un Cluedo les faisant tomber une à une), il explore au plus loin la dimension “exploitation” de son cinéma (de pures scènes de pinku violence, voire de gore avec la scène du bœuf), tout comme il pousse à l’extrême sa dimension de cinéaste moderne (montage disjoint et discontinu, narration faite de bouts de scènes en collision, dans une sorte de furie arythmique).

Sur le papier, ce grand écart entre les ruines de l’Histoire et le théâtre kabuki promet le film le plus ample de son cinéaste. Dans les faits, peut-être parce que je vieillis et que je suis moins impressionné par le geste maniériste, la virtuosité du projet me glisse un peu dessus. C’est sur le plan politique, surtout (pourtant le sujet central du récit, qui fait même final), que le film trahit sa relative inconséquence : parti pour peindre une micro-société féministe, à la fois puissante et terrifiante, Suzuki y insère vite un homme qui, de manière automatique et caricaturale, va devenir le centre d’attention et des désirs. Certes, la libido vient ici très symboliquement incarner le désir du pays humilié devant toute rébellion à l’occupation (puisque c’est ce qui fait que l’homme doit se cacher), devant tout regain de fierté nationale. Il reste que ce dérèglement sexué, posé comme une évidence fainéante transformant les héroïnes alentour en dociles créatures binaires (cherchant l’amour et la protection sous la violence qu’elles surjouent), rend un peu inopérants les discours que le film peut déployer par ailleurs contre l’exploitation des femmes (ces corps suppliciés, comme sortis des camps, qu’exhibait le générique d’ouverture) et fait que tout ceci, malgré d’évidentes qualités, sonne tout de même un peu creux.

 

Nikutai no mon en VO.

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