Jeux interdits René Clément / 1952

Les parents de la petite Paulette sont tués lors des bombardements de juin 1940, dans le centre de la France. La fillette de cinq ans est recueillie par les Dollé, une famille de paysans…

Quelques spoilers.
 

Légère douche froide que ce Jeux Interdits, après l’enthousiasme que m’avait inspiré Plein Soleil. Ces bons mots de gamins surjoués, cette recherche d’efficacité peu habitée dès la première scène où tout sonne faux, cette course à la mignonnerie et ces appels peu subtils à l’émotion (jusqu’à la tirade finale en forme de caricature) : par bien des aspects, le film ressemble davantage au reproche de qualité française qu’on a pu lui faire à l’époque (dans tout ce qu’il peut avoir d’assez fabriqué, de roublard) qu’au drame déchirant que laissait présager le talent de son réalisateur.

Quelques petites choses anoblissent ce tableau, néanmoins. Peut-être est-ce anachronique, mais aussi fabriqué que soit ce monde campagnard dans lequel le film nous plonge (où l’on dort tous dans la même pièce, où la mort fait partie du quotidien), il est pour moi une curiosité : j’y débarque comme la petite bourgeoise du film, c’est-à-dire peu habitué – tout m’y surprend et me stimule. Et la différence d’âge entre les deux gamins, ce qu’elle implique (la protection dont se sent investi le plus grand, l’égoïsme borné qu’a le droit d’afficher la petite, l’immaturité dans laquelle cela maintient le garçon, l’implicite amour futur qui se joue ici…), permet de rendre leurs échanges intéressants.

Enfin, même si c’est l’affaire de quelques plans, le cimetière improvisé, cette création tout en poésie macabre posée au milieu de la campagne française, est magnifique. Cette vision est d’autant plus belle qu’elle fonctionne comme un retour du refoulé de la guerre : construit à hauteur de ces enfants qui saisissent mal les principes de la religion comme ceux du conflit, on dirait un petit monument archaïque et païen.

Toutes ces choses cumulées sauvent le film de l’inintérêt et de la complaisance, et la pudeur rare mais bienvenue de certains moments (le départ final invisible) fait le reste.

 

Plein soleil René Clément / 1960

Tom Ripley est chargé par un milliardaire américain, M. Greenleaf, de ramener à San Francisco son fils Philippe qui passe de trop longues vacances en Italie auprès de sa maîtresse Marge. Tom entre dans l’intimité du couple et devient l’homme à tout faire de Philippe…

Quelques spoilers.
 

J’ai toujours beaucoup aimé l’adaptation de Minghella (Le Talentueux Mr. Ripley, 1999), qui en explicitant les principaux ressorts psychologiques du roman de Patricia Highsmith (à commencer par l’homosexualité de son personnage) s’ouvrait de nouvelles portes romanesques. J’avais alors imaginé que l’adaptation de René Clément (cinéaste dont je n’avais jusqu’ici rien vu) était une version contrainte et limitée par ce que les convenances et censures de l’époque imposaient. C’est tout l’inverse : sous le règne de l’implicite et de la suggestion, la première partie du film est d’une densité à faire peur. René Clément étonne par la manière dont il débute in media res (Tom Ripley déjà intégré à la bande), et ne fera que surprendre ensuite, par des scènes explorant très librement le drame en cours (les mensonges de Ripley sont devinés et démasqués d’emblée, la future victime discute tranquillement de son meurtre avec son futur assassin). Apogée de toute cette première partie, la longue séquence en mer au moment du meurtre est un petit miracle : alors qu’on sait combien les tournages en mer peuvent entraver un metteur en scène, elle s’avère d’une maestria épatante et d’une force expressive de tous les instants (la mer en furie, Ripley en panique, le visage du mort qui se révèle…). La seconde partie du film, plus longue, se fait un peu moins passionnante : davantage accroché aux méthodes par lesquelles Ripley usurpe l’identité de Philippe (scènes à la minutie séduisante, mais moins habitées), René Clément ne retouche au vertige et à la sensation de fuite en avant de son personnage que lors des scènes (brillantes) liées au second meurtre. Mais au 14è retournement, l’ennui pointe, et cette façon de conclure sur une note ironique donne la mesure de combien les ambitions du film se sont petit à petit rétrécies. Reste qu’au-delà du reptilien Alain Delon (qui me paraît enfin passionnant à l’écran, pour la première fois), ou de cette forte atmosphère au soleil italien calmement écrasant, le film m’impressionne assez pour me donner envie de découvrir tout René Clément.