RRR S. S. Rajamouli / 2022

À l’époque coloniale, en Inde, les anglais enlèvent une jeune fille d’une communauté tribale…

 

En vieillissant, je me trouve de moins en moins capable de digérer le kitsch inhérent au cinéma mainstream indien, que je vis désormais moins comme un trait de caractère que comme une série de facilités. Ce défaut national est cependant bien plus facile à admettre dans le cadre de romances musicales à l’idéalisme sucré, que dans ce film d’action malaisant héritant des angry young men des années 70. Car c’est un autre kitsch qui déborde ici : un kitsch de l’ultra-virilisme (avec option bromance no homo) enrobé d’une exaltation des armes et de lyrisme patriotique.

Le nationalisme est en effet le principal moteur du film, non seulement dans ce qu’il soulève de mythologie patriote (la réinvention d’un personnage historique en quasi-divinité nationale) mais aussi dans le méchant qu’il ressuscite en l’Anglais, présenté comme décadent face à cette masculinité indienne (il faut voir le visage de l’épouse anglaise fielleuse, anachroniquement botoxée). Le problème n’est évidemment pas tant ici l’ennemi (historiquement plus que légitime) que le geste suspect consistant à remobiliser à plein cette haine de l’oppresseur anglais, un demi-siècle plus tard, pour pouvoir branler le nationalisme de tout un peuple. Une figure de colon face à laquelle la violence (so long Gandhi) devient plus que légitime… Comme les nazis dans le cinéma occidental, l’Anglais offre au film une justification infinie au jeu de massacre sans avoir à s’empeser de gêne, de nuances ou d’un regard, le film lui opposant des figures de surhommes teintées d’un dolorisme fascisant (la première scène de mission impossible dans la foule), aussi ludiques que ridicules, si ce n’est inquiétantes.

Bref, tout cela est difficile à avaler, et rend bien moins enclin à excuser les manières vulgaires du barnum que Rajamouli déploie (images saccadées d’accélérés ou de ralentis dégueulasses, VFX semblant parfois sortir d’un téléfilm) – et encore moins à jouer au petit jeu de trier ce qui relèverait ici du premier degré ou d’une outrance semi-parodique.

Pourquoi aligner toutes ces réserves ? Parce qu’évidemment, sous ses manières et sa prétention pénibles, le film a énormément à offrir. Chaque concept de scène pourrait tenir tout un film d’action, les configurations de combats sont toutes plus invraisemblables et ludiques les unes que les autres – et le scénario, aussi peu subtil soit-il, s’avère diablement efficace (les trois heures filent à toute allure). Alors toutes proportions gardées, on regarde un peu ce blockbuster comme on regarde du Riefenstahl : en devant gérer, intérieurement, le constat manifeste de l’hecto-tonne de cinéma qui bout là-dessous, tout en ravalant le dégoût de l’ultra-nationalisme qui meut ces idées et ces élans (et de l’inévitable mauvais goût artistique qui l’accompagne). Sans jamais vraiment pouvoir trancher combien l’un permet l’autre, combien l’un gâche l’autre.
 

Roudram Ranam Rudhiram en VO.