Légers spoilers.
Pendant un long moment, je me suis surpris à ne pas accrocher du tout à ce Docks of New York, qui a pourtant tout pour lui : la maestria visuelle de Sternberg, qui trouve dans ce proche passé prolétaire un nouvel exotisme (monde crasse, fumées infernales, brumes dépressives et eaux troubles), ou encore cette science narrative du muet arrivée à son apogée (gestion de l’espace dans ce bar surpeuplé et compliqué, efficacité des gags visuels, beaux travellings noyant progressivement les personnages dans la foule). Mais c’est un peu le problème du film de n’être intéressé que par ça : Sternberg semble surtout pressé d’installer une atmosphère et un mood maudit un peu vide, fait de poses et de conventions, plus que de le déduire d’une réelle fibre tragique. Privé du magnétisme de la future Dietrich (qui ordonnait les films autour d’une même fascination), Sternberg compose avec des acteurs certes corrects (voire très bons, comme Olga Baclanova dans un beau second rôle) mais qui n’ont pas grand-chose pour nourrir leurs personnages réduits à des types (lui déclinaison tarte à la crème d’un virilisme satisfait, elle désillusionnée typique), et qui se montrent peu aptes à intéresser notre émotion : devant ce qui ressemble au pire rencard du monde, on a du mal à s’impliquer. Et puis soudain il y a une scène – la scène géniale, saisissante, de ce mariage improvisé au milieu du chaos de ce bar qui déborde de corps en effusion. Il se joue alors tellement de choses à la seconde (les espoirs déçus qui n’osent y croire, le face-à-face entre le pasteur et le milieu interlope, la vengeance de la tenancière sur sa propre vie, l’espace qui sans cesse se reconfigure…) que le film en gagne une densité sidérante – on tient là, tout simplement, l’une des meilleures scènes de la filmographie de Sternberg. La dernière partie à base d’allers-retours et revirements se fait moins passionnante, mais le film à ce stade a déjà gagné la partie et son spectateur.
Les Damnés de l’océan en VO.


