Erotikon Gustav Machatý / 1929

À la suite d’un violent orage, un étranger se retrouve une nuit entière aux côtés de la fille naïve d’un cheminot. Sans scrupules, il l’abandonne à son sort au petit matin en la laissant enceinte…

Légers spoilers.
 

Dès l’ouverture, qui nous projette dans le récit avec violence (trains, aboiements, tempête : la sexualité arrive en ville), en dépliant un mélange d’humour et de narration muette au jeu d’acteur nuancé, on sent qu’on est un cran au-dessus de la production tchèque que le cycle de la fondation Seydoux avait laissé entrevoir – en tout cas loin de la tentation du serial, ou des contours naïfs de la fiction à rebondissements… C’est que Machatý amène avec lui une part de l’esprit des avant-gardes, sensible dès l’ouverture par ce goût des machines, des expérimentations visuelles, ou par certains tics qui feront aussi quelques années plus tard la signature d’Extase (comme passer par des objets pour construire une scène à résonnance symbolique). Mais tout froid et virtuose soit-il, le film ne semble que rarement au service d’une démonstration de force formelle : Machatý trouve ici un équilibre assez idéal entre ces inventions (qui sont d’ailleurs plus souvent des intuitions, des choses qui ne sont pas associables à un programme – cette main crispée qui dépasse du lit lors de l’accouchement, par exemple) et un vrai premier degré du récit, avec un souci des personnage qui chez lui se manifeste par un goût des gros plans resplendissants, des visages intenses, qui restent le cœur de sa mise en scène, le nœud où tous les enjeux se cristallisent. Ces gros plans sont aussi le moyen de rentrer en adhésion avec l’héroïne, dont les désirs et peurs sont encore une fois au centre du film (cette scène de première fois où l’on est littéralement trimballés avec elle, voyant ce qu’elle voit de la chambre). Erotikon, enfin, surprend par la manière dont, par-delà son titre aguicheur ou ses quelques scènes de plaisir (Extase n’est donc pas le premier orgasme féminin filmé au cinéma), il se consacre en fait à cinq personnages profondément romantiques, jaloux et attachés, et d’abord ferrés à cause de cela. Seul le final, qui semble conclure par une situation un peu simple où tout est moralement à sa place, déçoit quelque peu l’ambition du film.

 

Séduction en (vieille) VF.

Extase Gustav Machatý / 1933

Eva, nouvellement mariée, est sexuellement délaissée par son vieil époux…

 

Ce film est partout vendu pour ses vertus subversives, sur un mode “le saviez-vous” (premières scènes de nudité, premier orgasme féminin a l’écran). Et c’est assez dramatique car il est beaucoup, beaucoup plus que ça.

En fait, on pourrait même dire qu’il n’est pas ça du tout : ce qui frappe ici, c’est d’abord toute une érotique de l’allusion et de la dissimulation, voire une certaine décence. Film parlant, Extase fait appel à toute une énonciation issue du cinéma muet : le film se raconte en une succession de scènes sans dialogues où ce sont les choses muettes qui parlent – les décors, les objets, les éléments naturels (et ce quelques soit la scène d’ailleurs, sexuelle ou non ; voir par exemple le passage de la mouche). À travers ces procédés, c’est toute une énonciation métaphorique, métonymique, symbolique, qui est convoquée pour se confronter à la sexualité, maniant ce sujet brûlant comme le ferait une fable. Cela met à la fois le scandale à distance (quel meilleur moyen qu’un poème pour éviter le choc frontal ?), autant que cela confère au film une certaine rondeur, un côté presque enfantin.

Cette manière aboutit à un ensemble qui touche tant par son idéalisme pastoral (là encore bien loin des provocations sexuées attendues), que par la manière dont chaque personnage s’y retrouve peint en innocent, visage ouvert et sans calcul, abordant la question des passions et du désir (jalousies, dépression, plaisirs) avec la candeur d’un enfant. Si l’on excepte une fin un peu foireuse, trop portée à ressasser les montages savants des années 20, Extase est donc un beau film, à la virtuosité certaine.

Extáze en VO. [extrait]