Role play Thomas Vincent / 2023

Dave et Emma forment le couple parfait : deux enfants, une belle maison, des boulots épanouissants. À l’occasion de leur septième anniversaire de mariage et pour pimenter le quotidien, ils ont l’idée de jouer à un petit jeu de rôle..

Quelques spoilers.
 

Petit vertige de retrouver Thomas Vincent, réalisateur de l’acclamé Karnaval, aux commandes de cette semi-comédie qui suit les mésaventures d’une tueuse à gages essayant de concilier son métier secret et sa vie de famille. En se focalisant sur le moment où la couverture de son héroïne tombe, le film s’offre quelques moments ludiques, notamment dans tout ce qui frictionne entre la vie de famille et le crime organisé. Ça reste cela dit très petit et peu ambitieux (le projet lui-même ne semble pas si financé que ça, sous ses atours lisses et professionnels), comme en témoigne cette série de rebondissements improbables servant à amener artificiellement tous les personnages ailleurs pour le final, tant la situation devenait scénaristiquement difficile à tenir en ville (la police qui laisse partir le mari, la tueuse qui laisse son conjoint venir). L’anonymat de la mise en scène, et le casting à peine rehaussé de second rôles de luxe (Bill Nighy, Connie Nielsen), rangent ce petit film dans le tiroir décidément bien gris des productions Studio Canal International dispensables.

 

Bandits à Orgosolo Vittorio De Seta / 1961

Michele, un berger, doit fuir avec son petit frère, Peppedu, après avoir été accusé à tort d’un vol de cochons et du meurtre d’un carabinier…

Quelques spoilers.
 

Devant Bandits à Orgosolo, on pense à La Terre tremble, dont le sujet est voisin (des prolétaires tenus à la gorge financièrement), ou encore au Voleur de bicyclette, à la trame semblable (un héros lésé contraint de devenir bandit à son tour). Mais le film de De Seta donne surtout le sentiment d’arriver un peu tard dans l’histoire du néoréalisme italien, mettant un certain temps à trouver la note juste. Ce qui intéresse le cinéaste ne fait pas mystère (la voix-off l’explicite même en ouverture, en parlant d’hommes à la “nature primitive”), et le film en déroule de splendides visions Epsteino-Flahertiennes ; mais Bandits à Orgosolo semble constamment coincé entre une approche réellement néoréaliste (pour laquelle il est à la fois trop pressé et trop visuellement soigneux, les plans s’enchaînant sans que le réel ne pulse), et un récit narratif plus traditionnel (qui, en privilégiant le spectacle des us et coutumes des bergers, n’a de place que pour un squelette de récit, assez schématique et symboliqu). Le catalyseur de ces deux tendances qui s’annulent, c’est le cinéma de genre : quelque part entre le western et le survival, dans la fuite et la traque, par sa rudesse (pas un mot, pas un geste d’affection entre les deux frères, on ne communique que par ordres), le projet trouve une énergie pure et rectiligne, à coups de canicule et de sècheresse, dont il déroule des visions désespérées et de plus en plus inspirées (l’hécatombe animale, le gamin observant les danses auxquelles il ne peut plus participer…). Dommage que le film, par un final voulant mordicus fracasser son propos et boucler le symbolisme, en retourne à un programme plus plat.

J’en profite pour parler d’un court-métrage plus précoce de De Seta : Îles de feu (Isole di fuco, 1954), brève peinture des îles Eoliennes vivant sous la menace du Stromboli. Le cinéaste s’y confirme comme un prolongement coquet du néoréalisme : des contrées brutes qu’adorait le courant italien, il retient d’abord la beauté de la nature ; du chant des gestes travailleurs et de la pauvreté, il garde l’imagerie pittoresque ; de la dureté de la vie, les portraits de famille mignons… Au gré d’un montage forcé (dans ses réactions lisiblement trafiquées) et d’une joliesse un peu inoffensive, De Seta finit néanmoins par emporter le morceau : simplicité de l’argument, splendides images au cinémascope bien exploité, jolies idées (les enfants qui s’enferment apeurés au bruit du volcan), cœur néoréaliste malgré tout conservé (cette passion pour le réel dans toute sa matérialité, jusqu’à en oublier tout récit).

 

Banditi a Orgosolo en VO.

Pirosmani Gueorgui Chenguelaia / 1969

Le destin et l’oeuvre du peintre gerogien Niko Pirosmanisvili.

 

Une très belle découverte. Cette évocation de la vie d’un peintre naïf Géorgien au tournant du XXᵉ siècle est un idéal de biopic – ce genre maudit qui ne produit habituellement que des films morts. Sur une partition a priori peu ragoûtante de modernité beckettienne (décors vides et décrépis, personnages stoïques, tic-tac de l’horloge soulignant le silence…), Chenguelaia fait fleurir une série de visions poétiques et lunaires, au diapason de son personnage décalé – pas seulement de par son corps Tatiesque (grande perche perdue au milieu du plan et de situations rituelles absurdes), mais aussi de par sa douceur ahurie, nimbant le film et son pessimisme d’une belle tendresse. On pourrait rapprocher le projet du film de celui de Sayat Nova (retrouver le style de l’artiste dans la représentation qu’on fait du monde, réduit ici à une série de visions figées, économes, livides), bien que Pirosmani se démarque par une modestie à toute épreuve – regardant la misère de son sujet sans jamais se complaire dans le tragique, montrant un personnage en résistance sans noircir outrageusement le monde qui l’entoure.

 

ფიროსმანი en VO.

Spoorloos George Sluizer / 1988

Sur la route des vacances, Rex et Saskia s’arrêtent sur une aire d’autoroute. L’homme s’éloigne du véhicule pendant quelques minutes. A son retour, sa compagne a disparu…

Légers spoilers.
 

Spoorloos repose sur un pitch simple qui reconfigure et réinvente de nombreux passages obligés du genre (les premiers jours de recherche, le grand méchant qui explique son plan), rendues captivants par autant de décisions ingénieuses (le face-à-face cloîtré dans la voiture, l’ellipse soudaine de trois ans). Réduit à l’os, le film est maladroit dès qu’il tente de se donner un peu de chair (les improvisations et prises de tête très artificielles du couple au début), et n’est pas exempt de kitscheries (le dernier plan, certains rebondissements peu crédibles). Il se montre aussi parfois un peu daté, que ce soit par sa misogynie latente, ou par cet automatisme du cinéma d’auteur d’alors consistant à concevoir chacun comme un peu fou et pervers (pas que ce soit forcément faux, mais dans le traitement ça relève ici d’une sorte de tarte à la crème). Pour le reste, c’est une franche réussite.

 

L’Homme qui voulait savoir en VF.

La Fille aux Jacinthes Hasse Ekman / 1950

Un écrivain et sa femme enquêtent sur le suicide de leur voisine, une pianiste mystérieuse qui leur a légué tous ses biens…

 

La Fille aux Jacinthes, passée l’originalité de sa révélation finale (que tout spectateur pas trop endormi aura devinée dès le premier tiers), n’est pas un film particulièrement singulier. Il reprend sa structure en flashbacks de Laura et de Citizen Kane, il emprunte son esthétique au film noir US (qu’il assagit cela dit grandement), et accompagne la modernité naissante d’une sourde mélancolie suicidaire – sans que la forme, au demeurant tout à fait correcte, ne risque un seul pied hors des académismes d’alors. Rien d’original donc, mais une exécution sans tache et un film plaisant à suivre, pour son actrice principale comme pour le couple d’enquêteurs improvisés – un couple curieusement asexué, bons camarades, aux dialogues piquants et tranchés (très anglais, en un sens, au beau milieu de ce film suédois).

 

Flicka och hyacinter en VO.

Pandora Albert Lewin / 1951

À la fin de l’été 1930, deux corps sont repêchés au large du village d’Esperanza, en Espagne. Quelques mois plus tôt, la chanteuse américaine Pandora Reynolds enflammait les cœurs de tous les hommes de la région…

 

Un film passionnant, qui confirme toute la singularité du cinéma d’Albert Lewin dans le paysage esthétique classique hollywoodien (et pour cause : ce film est anglais), dont il semble constituer l’une des extrémités savantes. Plus encore que Le Portrait de Dorian Gray, Pandora est pétri de références littéraires et mythologiques, empreint d’une sophistication étudiée, le tout se déroulant encore une fois dans un monde riche et huppé – l’imagerie du film est en cela étonnamment cohérente, mixant bolides, Costa Brava, corrida et voiliers, dans une même mythologie aristocrate qui transcende les âges (les soirées cocktail se déroulent entre les statues antiques échouées, les passions brûlent comme les voitures de courses). Ce n’est pas tant que le film s’honore de ces aspirations racées, ou qu’il s’élève à force de prétendre à une forme haute (longs plans complexes, perspectives malades, amour du symbole, à la lisière du kitsch et du mauvais goût) ; plusieurs fois même il s’y perd, quand le dialogue prend trop le pas, quand le film s’explique plus qu’il ne se démontre – la fin, en particulier, en souffre beaucoup. Mais Lewin déroule surtout de cet univers élitiste une forme comme hypnotisée : même quand les personnages crient leur amour, c’est avec une lenteur savante qui prend le dessus, donnant l’impression que ce film de passions est joué par autant de morts-vivants, immobiles et lents, errant sur la terre de leur ennuis mondains. Personnages et stars tout à la fois, ils semblent pour toujours figés dans une légende technicolor et dans ses mythes passés (crimes “passionnels” et femmes cruelles), qui sont à la fois leur chant et leur tombeau.

 

Pandora and the Flying Dutchman en VO.

Love Lies Bleeding Rose Glass / 2024

Lou, gérante solitaire d’une salle de sport, tombe éperdument amoureuse de Jackie, une culturiste ambitieuse. Leur relation passionnée et explosive va les entraîner malgré elles dans une spirale de violence…

Quelques spoilers.
 

Love Lies Bleeding se vit presque davantage comme un objet audiovisuel (un syncrétisme extrêmement cohérent de formes pop, d’héritage kitsch des années 80, du néo-noir, du film érotique lesbien, du bis ancien…), plutôt que comme un film à proprement parler. Qu’importent les efforts qu’y met la toujours prodigieuse Kristen Stewart, l’amour de ces deux héroïnes est moins un drame qu’une pure imagerie, que le film explore comme une forme parmi d’autres de son projet post-moderne (les scènes de drague, de tendresse ou d’aveux amoureux, sonnent ainsi particulièrement creuses). Le film accumule aussi les petites tares qui le ralentissent : cet éternel écueil du cinéma lesbien qui peint un monde où chaque homme croisé est un désastre ambulant sans qui les héroïnes vivraient tellement mieux, ce glissement final (qu’on le prenne pour un devenir SF ou une allégorie) qui sort le spectateur du film en imposant des CGI maladroits dans un projet jusqu’ici tout de corps et de chair… L’ensemble est sympathique, et se suit comme un objet virtuose dopé aux plaisirs défouloirs propres au cinéma de genre (ce terrain de jeu chéri de l’auteurisme contemporain), mais laisse tout de même une impression de surface.

 

Chambre avec vue James Ivory / 1986

Lucy Honeychurch, en voyage à Florence avec une vieille cousine, croise le chemin d’un jeune Anglais…

Légers spoilers.
 

Avec Chambre avec vue, le miracle de Maurice ne se reproduit pas tout à fait : ce film-ci ne transcendera jamais complètement sa propre dimension académique, peut-être parce qu’il ne risque pas grand-chose dans ce romantisme d’imagerie qui ne questionne guère ses assises clichées (un amant dont le comportement harceleur est amoureusement contemplé, un fiancé détestable dont on se demande bien pourquoi cette héroïne intelligente l’a choisi – sinon en vue d’en faire un artificiel levier dramatique). Le tranchant d’Ivory ne surgit que par bribes mal digérées (cette scène de nu masculin, un peu kitsch dans son imagerie et sa gratuité). Tout cela étant dit, le regard calme et serein du cinéaste, l’excellent jeu des acteurs, l’idéal romantique, tout cela fonctionne toujours à merveille, et aboutit à bien des jolies scènes ou moments (la vieille dame s’observant les cheveux en fleurs, Day-Lewis demandant dignement une poignée de main…), qui font du film une très agréable séance.

 

A Room With a View en VO.