La Tour des sept bossus Edgar Neville / 1944

Fin du XIXe siècle : le jeune Basilio voit apparaître le fantôme de l’archéologue Mantua. L’esprit lui raconte qu’il existe une ville souterraine habitée par de sinistres délinquants bossus…

 

La Tour des sept bossus est une double curiosité, tant par sa période de production (l’Espagne franquiste, dont Neville fut semble-t-il l’un des cinéastes importants), que par l’originalité de son univers et de son mélange des genres (comédie policière et fantastique, le tout aromatisé d’accents expressionnistes et surréalistes).

L’imagerie est irrésistible, et généreusement exploitée (grotte, vieux savants, labyrinthe, fantôme, enlèvements…) : on pourrait s’en réjouir et s’en tenir là. Mais à y regarder de plus près, elle se dépose tout de même un peu mollement à la surface d’un film qui, quoique correctement mené, a plus à voir avec la production populaire ronronnante de l’époque (rythme inexistant, faible ambition narrative, personnages clichés et paresseux), le tout mêlé à une imperfection technique qui évoque le cinéma parlant tâtonnant du début des années 30 (énonciation gauche, musique tapissée de manière hasardeuse).

Bref, on est bien loin du regard véritablement tranchant, dérangeant, ou vivifiant que l’univers tortueux du film semblait appeler. S’il faut chercher les traces du franquisme là-dedans (au-delà des méchants nains, de leur monde juif, et autres réflexes un peu rances), c’est peut-être là : dans ce tableau pittoresque et charmant d’une Espagne mystérieusement ludique où rien, aucune ombre, ne vient ne serait-ce que laisser imaginer les tourments de l’histoire récente1. Un aveuglement total, un refus catégorique de vibrer ou de résonner, même implicitement, de ce qui secoue le pays à ce moment-même, une absence de gêne à être un pur divertissement, au sens étymologique du terme – ce qui divertit votre regard et votre attention de là où ils devraient porter (exactement de la même façon dont la comédie française d’alors, à coups de Fernandel et autre mollasseries, hurlait son inintérêt pour la question de l’occupation).

Ça reste tout à fait charmant à regarder, et le personnage principal plutôt singulier (ahuri, gentillet, penaud) apporte à cet ensemble carnavalesque une touche assez fraiche, lui donnant dans ses meilleurs moments des airs de sympathique série B – la subversion en moins2.

La Torre de los siete jorobados en VO.

 
 

Notes

1 • On objectera évidemment (spoilers) cet intellectuel retranché au sous-sol, comme forcé de se cacher dans l’ombre pour poursuivre son travail (sans compter le collègue ayant payé ses recherches de sa vie). L’image semble presque trop belle. Sauf que dans les faits, jamais le spectateur ne le vit ainsi : le vieux chercheur est tout simplement gâteux, manipulé et bienheureux, les bossus gardant l’endroit sont des personnages hautement négatifs (ces retranchés et exclus de la société sont justement ceux qui inquiètent et menacent son sympathique traintrain quotidien)… Oubliez tout cela, nous dit le final, ça ne devait être qu’un rêve, une gentille fantaisie. À ce rythme, s’il y a volonté de contourner la censure, l’effet est l’exact contraire de celui recherché.

2 • Ce film, de fait, semble avoir engendré toute une lignée du cinéma fantastique espagnol, et par-là même une partie de ses séries B…
 

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)

Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Le Sud Víctor Erice / 1983

Espagne, années 50. Une jeune fille se souvient de son enfance dans un village du Nord, et de l’adoration qu’elle vouait à son père, médecin et sourcier, qui la fascinait.

Quelques spoilers.
 

S’il est beaucoup plus dense et généreux que L’Esprit de la ruche (le premier film d’Erice, réalisé dix ans plus tôt), Le Sud transmet exactement les mêmes sensations, les mêmes impressions. L’enfance, qui y est vue à travers le filtre des souvenirs, y apparaît encore une fois comme un monde à part : comme une grotte, une vie blottie à l’intérieur d’un foyer dont les rares adultes résument à peu près le monde, le tout embaumé dans des images de beaux objets et de vieux intérieurs, et dans un univers où le réel, les légendes personnelles et la magie, se retrouvent mêlés le plus naturellement du monde. Ce tableau aux odeurs de sépia, d’où sourde une sobre mélancolie, c’est aussi celui d’un rapport œdipien au père (significative scène de communion, où la gamine se mire en jeune mariée), relation fusionnelle qui achève de peindre cette enfance en moment total, où tout est à sa place, où rien n’a besoin d’évoluer.

Cette idée de l’enfance comme un monde en soi, lointain et perdu, Erice parvient parfaitement à la retranscrire. Il parvient plutôt bien, également, à montrer comment la jeune adolescente s’en réveille, s’extrait de cette bulle, dans une série de scènes plus diurnes, plus pragmatiques, où le père semble avoir moins grandi que sa fille, toujours égaré qu’il est dans l’illusion fusionnelle d’antan. Le film parvient alors très précisément, et sans en expliciter un mot, à peindre le détachement de la jeune fille, cette illusion qui ne fonctionne plus, cet homme tombé de sa statue de Dieu.

Reste qu’on ressort de tout cela avec l’impression d’une terrible élégance (lumineuse, notamment) matinée d’un léger ennui. Sous la sophistication du geste et le touché feutré de la caméra, sous ces qualités inattaquables, il y a comme un excès de sagesse, de prudence, d’irréprochabilité, totalement au diapason de cet amour tranquille des souvenirs passés et des vieux murs, qui donne l’impression que jamais le film ne se réveillera de sa maîtrise, qu’il ne se surprendra lui-même, ou qu’il trompera ses limites. Le cinéma d’Erice (qui a alors seulement 43 ans) ressemble à celui d’un vieil homme embourgeoisé, qui surveillerait son confort et le moindre de ses mouvements, qui s’économiserait. Ce n’est pas désagréable, mais on en ressort comme des bibliothèques personnelles et soigneusement rangées, imprégné de l’odeur de vieux livres que personne n’ouvre plus.

El Sur en VO. [extrait]

Les Révoltés de l’an 2000 Narciso Ibáñez Serrador / 1976

Un couple de touristes arrive un matin sur la petite île tranquille d’Almanzora. Mais les lieux sont vides : s’ils croisent quelques enfants, tous les adultes semblent avoir disparu…

Quelques spoilers.
 

Le film débute de manière assez affligeante. Déjà parce que l’usage lourdingue d’images d’archives horribles (Shoah, famines…) y est pour le moins dilettante : au motif de donner un “propos” au pitch fantastique du film (prétention dont on se serait franchement bien passé), divers cadavres réels sont utilisés comme de pures images de genre, en vue d’en tirer dégoût et sentiment d’horreur. Une exploitation des tragédies de l’histoire pour donner à son film des airs savants – on nage en pleine élégance.

Ensuite parce que ces images d’archive explicitent, surlignent, ce qui fut l’un des rôles secrets du cinéma de genre d’après-guerre : celui de digérer, sous une forme cathartique et consommable, les horreurs invisibilisées du siècle. En faisant explicitement le lien entre la réalité d’une part, et son propre carnaval d’horreur de l’autre, le film énonce bien haut le secret de polichinelle du cinéma bis ou d’exploitation, et lui fait par là-même perdre son innocence, et une part de sa puissance.

On peut cependant juger que ce grand ratage d’ouverture n’est qu’un détail, tant le film qui suit est impeccable. L’horreur y est économe, réfléchie, la jouissance du massacre de bambins (celui qu’ils commettent eux-mêmes, puis celui qu’ils vont subir) est tout à fait dosée et interrogée par le film, qui nous laisse rarement seul face au plaisir trouble de ces mises à mort. La meilleure idée de Serrador est de continuer, pendant un long moment, à traiter ces enfants comme tels : à la fois emplis de pulsions sadiques propres à leur âge, mais fuyant par exemple encore gênés, en rigolant, devant l’adulte qui passe (formidable scène à l’église), comme des prédateurs amoraux, inconscients de leur propre horreur – en un mot, innocents. Il traîne autour de ce tableau des airs d’utopie acide, qui regarde l’enfant de manière un peu terrifiée et dans toute sa crudité, non comme un petit machin mignon et pittoresque, mais presque comme un semi-Dieu.

Le film se dirige ensuite vers une imagerie monstrueuse plus conventionnelle (dont la nature infectieuse, et les comportements froids de groupe, évoquent tant la figure du zombie que Le Village des damnés). Il y gagne en efficacité horrifique ce qu’il y perd en trouble, l’enfant ne devenant alors qu’un assaillant comme un autre, seulement affublé du masque souriant de son âge, mais déshumanisé par sa frigidité et son altérité (il devient, en quelque sorte, un non-humain), et se fait donc bien moins troublant.

Ça n’empêche pas le film de continuer à être brillant (le climax dans la chambre, formidable idée), ne souffrant à la limite que d’une fin un peu trivialement menée. On tient incontestablement là, dans ce film patient et intelligent, et malgré ses indéniables défauts, un grand film d’horreur de la période.

¿Quién puede matar a un niño ? en VO.