La Grotte des araignées Dan Duyu / 1927

Le moine Xuanzang et ses trois compagnons – le Roi Singe, l’Esprit du Cochon et l’Esprit de la Tortue – sont envoyés par l’empereur Tai-Tsung retrouver d’anciens textes bouddhistes. Alors qu’il part seul à la recherche de nourriture, Tang Xuanzang est fait prisonnier par sept monstres-araignées qui avaient pris l’apparence de jeunes femmes…

Légers spoilers.
 

La Grotte des araignées est le premier film que je vois de la première génération du cinéma chinois (qui concerne les films antérieurs à 1932) et c’est une bonne surprise. Sur une imagerie connue de femmes démones séductrices, le film confronte de joyeuses festivités démoniaques à l’impassibilité d’un moine (étrangement joué par une femme, sans que j’en connaisse la raison).

Le film, d’un point de vue cinéphile européen, ressemble en fait à un curieux croisement entre les trois décennies du cinéma muet : il a des diableries, le côté clairement populaire, et le goût des transformations et trucages des années 1900 ; mais il a aussi la grammaire de montage, la science lumineuse, et la perfection d’exécution des années 20 ; et enfin le goût des plans larges en tableaux (d’ailleurs souvent en plongée, notamment pour les combats) comme dans les années 10.

Évidemment, il y a peu de chances que l’histoire du cinéma muet chinois, commencée tard et répondant à d’autres traditions esthétiques, relève de telles catégorisations… Le tout donne en tout cas un film fantastique généreux, qui semble annoncer le cinéma hongkongais de studio d’après-guerre. Son exécution riche et professionnelle, bien plus en fait que dans les films chinois des années 30 que j’ai pu voir, en fait un véritable coffre au trésor d’images ludiques – on imagine sans peine le grand succès du film. Tout cela n’a certes aucune profondeur, et s’oublie de fait assez vite, mais ça se regarde parfaitement bien.

 

Pan Si Dong en VO, The Cave of the Silken Web à l’international.

La Rue sans joie Georg Wilhelm Pabst / 1925

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Vienne subit la crise économique. Les habitants des quartiers prolétaires luttent alors pour survivre, au milieu de la cupidité et de l’exploitation…

Spoilers.
 

Les circonstances font que j’ai découvert La Rue sans joie par petits bouts, en plusieurs soirées, un peu comme une série. Et c’est au fond ce qui m’a frappé : combien le film fonctionne, et fonctionne même très bien, comme une série au sens contemporain. Les croisements de personnages et de lignes narratives multiples, les rebondissements ou annonces à la fin de chaque acte… Cette vigueur narrative, d’autant plus dopée par l’unité de lieu (le principal du récit se déroulant autour d’une petite rue), est la première force qui désamorce la possible pesanteur de ce tableau social sinistre.

Car le risque est là : on sent bien, dans la “Nouvelle objectivité” à laquelle ce film se rattache (tout autant qu’au Kammerspiel), une sorte de mission, de sacerdoce didactique d’artistes se sentant coupables d’avoir joué aux esthètes au début des années 20, alors que la crise frappait la population. Le tableau marxiste édifiant n’est du coup jamais très loin… Mais Pabst parvient, au-delà de romancer ce réquisitoire social, à le colorer et le complexifier de multiples détails (de jeu d’acteur, notamment), de visions sordides hallucinées (la prostitution chez le boucher, commerce de “viande” littéral) : autant de choix qui nuancent moins le didactisme outré du tableau (méchants riches, sournoise lesbienne, cité décadente à brûler) qu’ils ne lui donnent un devenir artistique. On n’est pas si loin, tout compte fait, de l’expressionnisme auquel le film semble a priori s’opposer, le réalisme n’étant au fond ici qu’une parure stylistique au dégoût que Pabst nourrit pour un monde qui, à l’écran, apparaît moins “objectif” que cauchemardesque.

Ce détournement, qui fait la richesse du projet, n’est certes pas sans poser question sur la sincérité de son engagement politique. Le film paraît un peu les fesses entre deux chaises dans sa façon d’annoncer une révolution tout en la rendant laide (saccage d’une Babylon qui tombe), en même temps qu’il épouse partiellement le moralisme de ce monde condamné (filles “perdues” montrées comme grossières ou vulgaires, héros qui a bien raison de mépriser la fille qu’il découvre nue – le problème ne tenait qu’au malentendu). On ne sait pas trop, par ailleurs, comment prendre cette fin, qui donne le sentiment de voir une ville se racheter comme après un déluge (ici l’incendie) tout en orchestrant une vision ogresque et infernale de plus (toutes ces vieilles têtes autour d’un bébé qui crie).

Les mutilations évidentes du film, dont les coupes schématisent ou accélèrent certains rebondissements, n’aident pas à prendre la juste mesure du ton et du dosage opérés par Pabst – notamment la façon exacte dont cette romance trop naïve peut dialoguer avec un tableau social qui se veut réaliste et sans illusions. Disons en tout cas que le film est plus fort quand il cauchemarde éveillé, et qu’il délire la noirceur du monde (le trajet d’Asta Nielsen, le moins social de tous, visage mortifié qu’on regarde progressivement se décomposer), que quand il se pense réaliste.

Die freudlose Gasse en VO.

La Cigarette Germaine Dulac / 1919

Lorsque Monsieur Guérande voit sa jeune épouse prendre des leçons de golf avec un playboy, il prend conscience de la grande différence d’âge entre lui et sa femme…

 

La Cigarette ressemble au négatif inversé de La Souriante Madame Beudet, tant thématiquement que formellement : pas trace d’avant-garde ou d’effets quelconques dans ce petit film (si l’on excepte un plan “musical” et quelques effets d’iris appuyés). Tout juste note-t-on une certaine précipitation du montage dans la première partie, peut-être due à l’état très endommagé de la copie, mais qui sied somme toute plutôt bien à cette héroïne enjouée (le rythme ralentissant en même temps que le mari dépérit).

Au-delà de la mise en scène tout à fait classique, c’est surtout un genre, celui du drame bourgeois mondain, et sa phobie centrale (le soupçon de tromperie), qu’adopte ici Dulac sans la moindre distance ironique. Et si l’on ferme les yeux sur l’orgie de cartons pas toujours nécessaires (longues explications finales inutiles), force est de constater que la réalisatrice est plutôt douée dans ce type de film qui semble pourtant à l’opposé du cinéma pour lequel elle militait. Le projet qu’elle déplie, renvoyant au ludisme des années 10 (poisons et suspense comme dans les Vampires, pitch fantasque comme chez les Danois), mais aussi au parfum des années 20 à venir (subtilité du jeu d’acteur, romantisme), souffre presque d’être une partition trop sagement, trop docilement jouée.

Le point de dissonance, et le plus intéressant, c’est évidemment cette momie posée au milieu du salon, visage émacié répondant à la jeunesse resplendissante de l’épouse (jusque dans un plan les plaçant côte à côte), comme un memento mori ou une vanité (au sens pictural) constamment posée là, tel le “ça” flippant et répugnant de la bourgeoisie, installé en évidence comme un lapsus au milieu des tentures de ces jolis salons. Dommage que le film exploite si peu la chose, et n’en fasse pas le nœud central de sa mise en scène : en respectant tous les codes du drame bourgeois d’alors, Dulac fait un film aussi sympathique qu’un poil inconséquent.

 

Quo Vadis Enrico Guazzoni / 1913

Durant le règne de Néron, un patricien romain tombe amoureux d’une esclave chrétienne nommée Lygia, qui le convertit au christianisme…

Légers spoilers.
 

Avec Quo Vadis, je clos mes visionnages du trio d’essentiels du colossal historique italien des années 10. J’en ressors avec la même circonspection que devant les deux autres : impression qu’à défaut de savoir déployer une mise en scène narrative, qui saurait exprimer des choses par elle-même, le film opte pour une logique de remplissage. Le spectaculaire est d’abord ici une affaire d’accumulation (de figurants, d’éléments de direction artistique) au sein de cadres surchargés qui ne disent rien, et qui ont bien du mal à nous impliquer (d’autant plus dans ce récit parcouru d’ellipses, et envahi d’intertitres). Contrairement à Pastrone (Cabiria) ou à Caserini et Rodolfi (Les Derniers jours de Pompéi), Guazzoni n’a pas forcément un sens aigu du cadre (ses tableaux sont très rapprochés, parfois même un peu étouffants), mais il fait preuve d’une plus grande attention aux personnages, dans les limites de ce que la course de l’adaptation littéraire permet (au point de sembler complètement oublier, dans le final, son couple principal). Sans vraiment se résoudre à exploiter le versant sadique de son projet (la violence – celle des punitions, des coups de fouet, des martyrs chrétiens – restera toujours hors-champ), le cinéaste donne le change par la force de l’imagerie, qui se réveille dans l’incendie de Rome (certains plans frôlent alors l’abstraction), ou dans certains moments chrétiens. Le film reste néanmoins limité, bloqué dans l’ignorance (ou le refus ?) du découpage classique qui progressait alors outre-Atlantique, tout en échouant à faire émerger une identité propre, ou une vision, de ce spectacle un peu bouffi.

 

Le Sel de Svanétie Mikhaïl Kalatozov / 1930

Isolée du pays par une chaîne de montagnes, la population montagnarde de Haute Svanétie conserve les vestiges de coutumes anciennes. Le climat rude, la misère, et le manque de sel rendent la vie difficile…

Quelques spoilers.
 

Le Sel de Svanétie, à l’image de Tempête sur l’Asie de Poudovkine, est de ces muets soviétiques qui, sous prétexte de raconter comment l’URSS vint sauver les contrées lointaines du capitalisme et de leurs croyances arriérées, en profitent surtout pour filmer avec fascination ces cultures intactes d’avant la félicité-communiste™. Le film d’ailleurs ne s’en cache pas tout à fait : à travers son portrait fantasmé d’un peuple cruel et sanglant, il célèbre aussi leur vie laborieuse, proche de la nature (on a parfois l’impression d’être chez Dovjenko), et montre déjà des habitants unis s’employer à chasser leurs maîtres à leur façon bizarre – bref, déjà communistes sans le savoir.

Le jeune Kalatozov, dès ce film précoce, laisse exploser son talent formel et son lyrisme, en une série de visions hallucinées qui dominent de leur génie visuel la production propagandiste d’alors. Que cette terre lointaine fasse chanter le cinéaste, le pouvoir Stalinien ne s’y trompa pas : il jugea, à raison, que le film ne mettait pas assez l’accent sur la révolution soviétique (qui vient sur le tard sauver ces sauvages au moyen d’une route), et qu’il idéalisait trop ce peuple archaïque. Kalatozov tomba en disgrâce pour un moment…

Est-ce que cela fait du Sel de Svanétie un film subversif, un trésor caché ? Pas vraiment. Comme plus tard dans sa Lettre inachevée, la puissance visuelle de Kalatozov n’a d’égal que le vide de ce qu’il a à dire, ne faisant ici qu’illustrer le récit conventionnel et maintes fois entendu de l’URSS moderne qui arrive en terres oppressées comme la cavalerie – récit dont il n’avait déjà visiblement rien à faire dans les années 30. Seule la fuite en avant outrancière des visions violentes que le cinéaste accumule de ce peuple (l’enterrement, la naissance, l’avalanche…) confère aux images du dernier tiers un véritable poids iconique, et sauve ce film splendide de l’oubli.

Sol’ Svanetii en VO.

Napoléon Abel Gance / 1927

De ses débuts à l’Ecole militaire de Brienne jusqu’à la Campagne d’Italie, l’histoire de l’ascension de Napoléon, dans les tumultes de la révolution française… [version de 7h]

Quelques spoilers.
 

Il est frappant de voir que le film de Gance impressionne précisément là où il est le moins assimilable au courant des “Impressionnistes” (là où il excite le moins, en somme, sa fibre d’avant-garde) : dans l’essentialisme des scènes, dans la force de configurations qui narrent, dans tout ce qu’on peut tirer d’un contre-champ de visage bien placé.

Car si ce qui dans le film tend vers l’expérimentation donne souvent aux scènes un élan, et une capacité à générer du plan iconique, la manière dont ces inventions finalement s’accomplissent est rarement convaincante : images composites, superpositions en séries, montage en accélération… Autant de notes d’intention formelles, dont l’effet se trouve presque toujours désamorcé par son caractère ostentatoire. Ces percées d’avant-garde semblant chaque fois radoter la même note : celle d’une saturation, d’une excitation, d’un emballement, qui ne raconte jamais grand chose d’autre que l’urgence du cinéaste à kidnapper une scène patiemment construite pour la mener à ses envies de paroxysme formel (un défaut qu’on pouvait aussi, à l’occasion, retrouver chez Epstein).

Exemplairement, si le passage d’un citoyen à l’autre lors de la Marseillaise semble tous les lier et les réunir avec fluidité, le clignotement que le montage finit par atteindre ne produit lui rien de plus qu’une acmé hystérique ; et si le visage du jeune Napoléon surimprimé aux batailles donne un sentiment réussi d’omniscience et de recul stratégique, l’accumulation de ces visages, qui bientôt pullulent à l’écran, finit par ne plus créer qu’une impression de chaos.

Heureusement, contrairement à la réputation du film, ces passages de paroxysme formel sont finalement courts et relativement rares. Le film, contre ses prétentions répétées à coller à la réalité historique (ce que soulignent régulièrement ses intertitres), est surtout occupé à créer du mythe, de l’image allégorique qui parle. Les scènes frappent d’abord par leur sentiment d’unité, construites autour d’une image phare (le drapeau français servant de voile dans la tempête, par exemple), dont le reste de la scène déplie ensuite toutes les dimensions, comme un mouvement symphonique partirait à chaque fois d’un simple motif mélodique.


 

Pour ces raisons, les premières scènes, au cadre sobre et limité (l’institut où Napoléon est élève, la chambre fermée des trois têtes pensantes de la révolution…) sont les plus réussies : plus le film est économe en signes, plus le talent de Gance semble frapper juste. C’est par ailleurs aussi dans ces passages que brille le charisme de ses acteurs (visage du gamin dur strié de neige, visage de l’adulte autiste strié de sang).

Le moment en Corse est déjà plus décousu. Et le grand final de la première partie, enfin, lasse par sa grande bataille assez peu compréhensible – un comble pour le récit d’un personnage qu’on nous avait présenté en grand stratège (dans une scène curieuse aux yeux clignotants le peignant en X-men). La difficulté alors à identifier les belligérants, l’absence de clarté spatiale (où sommes-nous, où va-t-on), ou encore de clarté militaire (offensive ? nouvelle charge ?), nous rendent spectateur passif d’une série d’images fortes mais déliées – même s’il est évident que c’est d’abord ce chaos baroque, à l’imagerie infernale, qui intéresse Gance dans ce moment.

Il est d’ailleurs assez curieux de voir le film jouir, fasciné et horrifié (et donc critique ?), d’une telle imagerie de boucherie, digne des traumas de la première guerre mondiale alors encore toute proche (et qui résonne ici partout : mains dépassant de la boue, corps envoyés à la mort par paquets…), alors que le film exprime pour le reste un patriotisme assez impersonnel, ou du moins inapte à inquiéter le roman national.


 

Si l’on met de côté son légendaire final en tri-écran, le deuxième volet du film m’est apparu plus calme, plus traditionnel (et ses expérimentations parfois plus hasardeuses, à l’image de ces surprenants passages en caméra portée, assez inédits durant le muet). Quoique toujours solidement mis en scène, le film se perd alors parfois en longueurs, dans l’ennui traînant des romances et amourettes (je me demande d’ailleurs si le personnage de Violine existe – et si ce n’est pas le cas, quel est l’intérêt de son ajout, sinon peut-être comme tentative pour le film de prendre un peu de distance et de recul sur le fanatisme dont il fait preuve).

Ces romances, cela dit, ont un avantage : exploiter à plein le caractère “petit nerd” de Napoléon, qui méprise ces orgies décadentes (comme un incel aujourd’hui mépriserait ses camarades qui font la fête), dans des passages évoquant fortement les grandes soirées libérées des années 20 (le film est tourné en pleines années folles).

Mais Gance reste toujours plus inspiré sur son versant politique (ce sont les scènes les mieux définies, les plus conceptuelles), et notamment sur sa vision de la révolution – même quand il pousse à l’extrême cette thèse discutable voulant faire de Napoléon, pourtant summum de l’absolutisme, le continuateur de la République (que par ailleurs il méprisait).

La scène cristallisant cette idée (celle de la Convention hallucinée – une visite de fantômes, comme dans J’accuse), il n’est cela dit pas interdit de la lire autrement : comme un pur délire de Napoléon qui se fantasme et se justifie continuateur de la République, au beau milieu d’une assemblée démocratique qu’on nous montre vidée, funèbre comme un cimetière. Bien que je doute que ce soit volontaire, plusieurs moments du film restent ainsi ouverts à qui voudrait voir en Napoléon un boucher taré – notamment ce fameux final, où la victoire se joue dans le rouge des batailles, au gré d’un “Napoléon riant” avec l’image fanatique de Joséphine, délire personnel s’étalant en surimpression sur les champs de bataille et ses cadavres.



 

Le pari de cette fin, celui du tri-écran, est parfaitement rempli. Car le procédé n’est alors plus seulement théorique : le lien formel évident qu’il a avec l’exaltation d’une armée qui se réveille et reprend confiance, et qui s’ouvre alors à un large champ de possibilités, à une vaste conquête du monde, lui donne tout son poids et sa légitimité. Plus encore qu’avec un cinémascope, le tri-écran écartèle l’espace de manière assez inédite : nous nous retrouvons pour une fois face à un moment de paroxysme formel qui fonctionne, de par son étrange lenteur (la séquence tient presque de l’hypnose), mais aussi parce que la saturation n’est alors plus le moyen, mais le sujet (devenu grand conquérant, Napoléon est partout). Gance peut alors donner libre court à son goût du compositing – une phrase finale (« dans son imaginaire il construit et déconstruit des mondes »), sur ces images Frankenstein faites de mille fragments, dit tout de même le parallèle évident entre les délires de grandeur de Gance, et ceux du personnage historique dans lequel il se projetait.

Impressionnant d’assise, de maîtrise, et d’une profondeur de mise en scène dépassant l’impact des “idées” et innovations locales qu’on a souvent mises en avant, ce double-film donne au fond surtout envie de voir Gance à l’œuvre sur un projet plus intime (pas qu’on doute de son intérêt personnel pour la figure de Napoléon, mais reste qu’il s’agit, comme J’accuse d’ailleurs, d’une sorte de “grand projet officiel”). Quand bien même les batailles prennent une place étonnament réduite dans la fresque totale (laissant une place bienvenue à l’humain), et que le film invente des manières inspirées d’approcher le mythe Napoléon (le choix de commencer par une guerre de boule de neiges), la vision personnelle de Gance se résume pour le reste à la note tenue et quelque peu monocorde, sur sept heures en cela parfois un peu longues, d’une intense fascination.

 

L’Escalier de service Paul Leni & Leopold Jessner / 1921

Un facteur intercepte le courrier de la servante dont il est épris, alors qu’elle attend désespérément des nouvelles de son amant…

Quelques spoilers.
 

Il est difficile d’entrer en bonnes dispositions dans ce film, tant son carton d’introduction est détestable. Se targuant de montrer la vie des petites gens au contraire du reste de la production (une prétention hautement discutable, quand bien même les années 10 étaient dominées par un cinéma bourgeois), l’intertitre s’empresse de préciser que ces pauvres gens sont comme des enfants, et qu’il faut donc faire un effort pour comprendre leur comportement, qui n’est évidemment pas le nôtre. On est zoo : rarement l’intérêt charitable pour les prolétaires aura aussi spectaculairement révélé le mépris de classe paternaliste dont il est l’habit.

De fait, l’acteur jouant le facteur interprète son personnage comme un attardé mental, ce qui donne libre cours à des postures tordues, ou arrêtées en suspension, comme le cinéma expressionniste allemand les affectionnait tant (expressionnisme qu’on retrouve pour le reste surtout au travers des décors de Paul Leni, très réussis). Le film a malheureusement peu de personnalité au-delà de sa vision du monde absolument sinistre : l’absence de dramaturgie forte (revendiquée comme un réalisme), et la lenteur généralisée, associées à une vision médiocre des relations humaines (on nage en plein fantasme d’incel : si son copain la quitte et que tu es gentil avec elle, elle voudra bien coucher avec toi), aboutit à une sorte d’académisme d’avant-garde pas très palpitant. C’est peu de dire que l’actrice, qui par son seul jeu structure et donne du relief à bien des scènes, porte le film à bout de bras.

Jessner sauve néanmoins les meubles par son choix avisé de ne pas trop s’étendre (c’est un moyen-métrage), et surtout par un final fulgurant, pour le coup marqué par de vraies idées de cinéma (cette cour si longtemps vide aux fenêtres soudain pleines par l’odeur du scandale alléchées, l’image mentale du meurtre accompli) – idées qui finissent, in extremis, par emporter le morceau.

Hintertreppe en VO.

Sherlock Junior Buster Keaton / 1924

Projectionniste dans un modeste cinéma, un homme rêve de devenir grand détective…

Quelques spoilers.
 

Passée une introduction un peu calme, Sherlock Jr. s’impose comme l’un des Buster Keaton les plus riches et les plus denses – un gag par plan, littéralement. D’autant que le film, par l’excuse du rêve, s’ouvre de nouveaux horizons : celui de mettre en scène un Keaton gagnant à qui tout réussit, à qui tout sourit (sans pour autant se départir de sa modestie, vu le ridicule que constitue, en soi, cette version idéalisée de lui-même) ; ou encore la possibilité de gags surnaturels (la valise ouverte) ou invraisemblables (les boules explosives), autorisés par la facticité de cette “fiction dans la fiction”.

Cette dimension méta, justement, c’est tout ce qui fait le sel d’un film qui vient se ranger, aux côtés du Mystère des roches de Kador et de quelques autres, dans le club très select des premières œuvres de cinéma ayant réfléchi le pouvoir de la salle obscure, de l’idéalisation et de l’oubli que permet la séance (très joli plan large de Keaton, dans la salle, s’approchant peu à peu de l’écran dans un élan colérique de spectateur trop impliqué, comme hypnotisé, jusqu’à se surprendre à s’y perdre).

Tout juste peut-on regretter que le montage méta virtuose qui débute alors, interrogeant la nature même des cuts au cinéma, joue d’une succession d’images aléatoires, sans queue ni tête (des décors vides sans rapports les uns avec autres, et sans autres personnages), plutôt que des accidents naturels d’une continuité et d’une histoire qu’on projetterait alors à l’écran. Plus généralement, cette mise en abyme, et le trouble qu’elle peut convoquer, se joue surtout en début et fin de la projection qu’on nous montre, mais très peu dans la mise en scène du “film-dans-le-film” lui-même, qui en constitue le gros morceau (et qui oublie alors un peu la salle et ses spectateurs).

Cette frustration sur de si petits détails trahit peut-être une gêne plus latente que j’ai face à ce cinéma, et que ce film confirme : il me faut bien reconnaître que Keaton, que j’ai pourtant toujours considéré comme le plus grand des burlesques muets (pour son stoïcisme existentiel, pour son sens de l’absurde, pour la précision ciselée et la poésie de ses gags, pour le frisson du réel capturé en un plan – ici encore via les prouesses au billard…), est un cinéaste qui peine au fond à m’émouvoir. Ses comédies alignent de sublimes trouvailles, chacune autour desquelles d’autres construiraient péniblement tout un film. Son jeu d’acteur seul est d’une finesse exquise. Mais j’ai du mal à sentir une vision plus intime ou mystérieuse transcendant cet opéra du chaos. Le monde, l’univers se déchaîne à l’image contre un jeune homme stoïque, certes : mais à quelles fins ?

Je reste, au fond, aussi dubitatif que Keaton découvrant à l’écran, dans le dernier plan, des bébés indiquant ce qu’il lui faut à présent faire lui-même avec sa partenaire de jeu : avec l’impression que ce n’est pas cet horizon convenu qui intéresse le personnage, ni son cinéaste – dont la personnalité, les rêves et les angoisses réelles, semblent comme dissimulées derrière la politesse existentielle d’un pince-sans-rire élégant, à la froide précision d’horloge.

Sherlock, Jr. en VO.