L'Inde fantôme

L’Inde fantôme Louis Malle / 1969

Au cours de l’année 1968, Louis Malle fait un voyage de six mois à travers l’Inde, caméra à la main. Il en tirera deux films – dont cette fresque, pour la télévision, segmentée en sept épisodes.

Quelques spoilers.
 

Pour comprendre le fonctionnement de cette superbe série documentaire, il faut peut-être revenir quelques années en arrière : au final de Chronique d’un été plus précisément (Rouch, Morin, 1961), et à sa spirale cauchemardesque. Ce documentaire arrivé à son terme, nous découvrions à l’image une salle de cinéma ayant elle aussi terminé sa projection, dans laquelle tous les personnages du film étaient réunis. Les deux réalisateurs débattaient alors avec eux de la véracité de ce qu’on venait de voir, de la fidélité de leurs portraits – de ce que la caméra, par sa présence, avait transformé. Étrange culpabilité du film, bientôt multipliée au carré par l’image aliénée des deux cinéastes discutant entre eux du débat qu’ils venaient d’avoir, s’éloignant au loin en continuant leur analyse, comme une parole cancérigène condamnée à bouffer le film. La maladie déjà consciente du cinéma direct, cette peur panique d’avoir fauté, d’avoir altéré le réel en l’enregistrant, semblait promettre le documentaire moderne à une paralysie totale.

L’Inde fantôme débute exactement là où Chronique d’un été finit : dans la stérilité d’une parole en boucle (l’interview des élites qu’on refuse de traduire), et dans l’impasse d’un réel que la présence d’une caméra transforme. Mais chez Malle, cette gêne n’est plus une fin : c’est un prologue, ouvrant à un constant va-et-vient entre l’image et ce qu’on y projette – un balancier qui fera narration pour les sept heures de film. En découle un ample récit, celui d’un regard sans cesse bousculé, qui devra faire le deuil du pays qu’il a rêvé.

 

Aux paradis perdus

Quelque chose de cette terre meurt, sous les assauts gigognes des anglais, du capitalisme, puis de la caméra qui s’imagine être leur prolongement : tout contact avec elle résonne d’une corruption au long cours dont il faut se laver. Mais cette angoisse dépasse largement le petit pré-carré du cinéma direct, dont les névroses se retrouvent ici projetées sur tout un pays. L’Inde à l’écran ne sera jamais iconique, ni romantique : la peur du folklore imprègne le moindre recoin du voyage. Chaque fois que Malle entre en contact avec une image évoquant le pays qu’il a fantasmé, l’émerveillement laisse place à une méfiance réflexe. L’épisode central (La tentation du rêve) est l’acmé paradoxale de cette souffrance : c’est dans ce segment paradisiaque que le ton est le plus mélancolique, défait, dépité. Malle renvoie à ses chimères d’enfance (l’Inde de Kipling) une constante injonction à grandir. De beaux animaux ? Ils n’existent plus, c’est une réserve. Un village traditionnel ? Les touristes ne tarderont pas à le dénaturer. Un moment de paix bucolique ? Elle cache une violente réalité économique.

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Épisode 4 • La Tentation du rêve

Cette « Inde fantôme » après laquelle Malle court, et qui sans cesse se dérobe à ses doigts, est pourtant bien affaire d’enfance : celle de l’humanité, dont on cherche les traces de survivance et de pureté. Derrière chaque porte ouverte, une déception (voire du dégoût, face à certaines communautés « dégénérescentes »), et la nécessité de plonger plus profond. Bientôt, le colon anglais ne suffit plus : dans le sixième épisode, l’Inde elle-même devient une construction ultérieure au paradis perdu. Malle se penche alors sur deux tribus aux origines mythiques (survivants pré-aryens, anciens soldats d’Alexandre), calfeutrées dans des poches de nature, dénuées de pudibonderie ou d’un système de castes, évidemment menacées par le pays qui les englobe. Leurs jeunes gens libres, attirés par la ville, y deviendront des intouchables – c’est-à-dire, précise Malle, « des prolétaires » : la nuit des temps, dont le flou autorise tous les fantasmes, abriterait un peuple d’avant l’économie.

C’est en ce sens que le film essaie parfois de voir dans ces origines un reflet de l’idéal communiste. « Un secret qu’on aurait perdu » dans « l’exploitation de l’homme par l’homme », explicite la voix-off du dernier épisode : le capitalisme serait d’abord la fin d’un Eden. On peut s’étonner de la forme découragée que prennent dans le film ces projections idéologiques, comme d’emblée déçues : Malle, qui fait souvent état de ses sympathies Maoistes, se cogne plusieurs fois au constat que ces gens sont heureux (dans leur servitude, dans l’acceptation du système des castes), déconfit de retrouver ses aspirations politiques dans la bouche des élites occidentalisées qu’il méprise. Tout comme les activistes qu’il interroge, le cinéaste doit se rendre à l’évidence d’une absence d’élan révolutionnaire, et plus encore d’envie de révolution armée : le futur Maoiste qu’on souhaite pour ce pays rural se voit sans cesse nié par la réalité.

C’est que l’Inde, telle qu’ici mise en scène, est une entité qui neutralise tout : les personnes, les concepts, ce qu’on veut de force projeter sur elle. Cette mésaventure, c’est évidemment celle du film : le long de son chemin, le cinéaste s’inquiète de voir son œil ne plus faire attention à ce qui habituellement le scandaliserait, et la longueur de son heptalogie nous oblige à expérimenter cette accoutumance. La structure de certains épisodes (La religion, par exemple) consiste ainsi à vivre l’étiolement progressif d’une approche raisonnée et analytique, que l’expérience de l’observation peu à peu épuise, au point de la rendre hors-sujet : désarmé, Malle finit presque toujours son récit en point d’interrogation, dans le constat impuissant d’une psyché nationale qu’il ne comprend pas. L’observation butant sur son objet (à l’image de ces visages face caméra, qui font le générique de chaque épisode) est le terreau d’un lancinant hypnotisme – comme devant ces danseuses (Choses vues à Madras) longtemps filmées sans plus arrêter la caméra, avant que le spectateur ne se rende compte que la voix-off a abandonné le navire, et qu’il dérive seul avec l’image depuis plusieurs minutes…

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Épisode 3 • La Religion

Cette toute puissance du pays sur l’œil analytique qui l’attaque est finalement le problème profond de L’Inde fantôme, qui n’est ni plus ni moins que l’histoire d’un échec. Dans ses meilleurs moments, le projet ressemble à un travail de Sisyphe, qui se force chaque fois à rappeler les réalités politiques et économiques des belles images qui défilent, à sortir du flottement dans lequel on s’est perdu – comme un lève-tard qui, encore blotti dans la tiédeur d’un songe, essaierait d’en abandonner l’étrange logique pour se réveiller ; en vain. Jusqu’à déposer les armes, et reconnaître sa défaite : la façon dont le dernier épisode, après un séjour amer à Bombay, retourne in extremis filmer une cérémonie religieuse rurale pour simplement s’y lover, sans même plus chercher à faire semblant de l’expliquer ou de la contextualiser, a quelque chose de beau dans son pathétisme. Mais la série documentaire, dans ses trois derniers épisodes, a aussi l’allure d’une gueule de bois. La déconfiture d’un regard désabusé, ayant rejeté ses rêves comme ses velléités d’analyse, n’a plus qu’à constater l’altérité du pays aimé : le seul rapport au réel devient alors trop souvent celui de l’information, face à des images qui, ne jouant plus des distances, n’ont plus que valeur d’illustration.

 

Le pays et la voix

Il faut un moment s’arrêter sur Malle lui-même : sur cette voix un peu molle, son calme désuet, la parole démunie d’un gars bonne pâte qui, refusant les extrapolations trop théoriques (par peur, semble-t-il, de reposer un pied dans les débats parisiens), s’en remet tout entier à un régime d’honnêteté dépassionné, sans censure préalable (« pourquoi les acteurs tamouls sont-ils laids, gras et trapus ? »). Ni violente, ni ironique – évoquant en fait la forme de certaines fictions de Malle, dans ce qu’elles peuvent avoir d’assez moyen, de peu saillant, voire d’un peu bête sous l’évidente érudition. C’est une voix de fatigue, douce et sans affect : les sentiments intimes (vanité des intentions, échecs et frustrations, fantasmes exotiques) sont exposés crûment, comme pour une fouille au corps qui se laisserait faire. La voix évite enfin de tirer des conclusions théoriques lorsque cela est impossible, de peur d’altérer la pureté du jugement premier : ses propos péremptoires sont un constat, et c’est de leur collage avec le constat tout aussi opaque des images récoltées que peut naître quelque chose de l’ordre du mystère, de l’informulé, de l’expérience cinématographique.

Le pendant de ces confessions est une haine du discours. Devant les entretiens, la voix de Malle s’ennuie souvent du devoir de traduction qui lui échoie, et se met rapidement à commenter la personne par-dessus ses paroles : remarques sur le visage de l’interviewé, son ton, sur ce qui chez elle va énerver, sur ce qu’on attendait et que l’on n’a pas eu – pendant que l’autre, inconscient, continue à parler pour rien à l’écran. La seule fois où le film semble adhérer à un discours et à ses certitudes (le jeune hippie du premier épisode), le montage corrige brutalement la donne comme on donnerait la fessée : une scène brutale montre le même homme trois semaines plus tard, hagard et malade, retournant penaud chez papa et maman – recraché par le pays qu’il adulait, et par le film avec lui, tel un corps étranger.

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Épisode 1 • La Caméra Impossible

Si la voix de Malle explicite régulièrement les intentions, celles-ci concernent son projet. Sur l’Inde, le film aura toujours des réticences à faire propos : les quelques tableaux édifiants (les confrontations de l’ancien et du contemporain, qui parsèment le dernier épisode) chercheront plutôt l’étrangeté que la démonstration. Aucun dispositif qui viendrait révéler quelque chose du pays, ni une manière de filmer qui ferait sens… Pour exemple la scène de procession religieuse du deuxième épisode, que Malle nous enjoint à observer sans cynisme : elle fut d’abord pour la petite équipe de tournage, nous dit-il, une véritable transe – sans que pourtant rien, dans la mise en scène très neutre de l’évènement, ne nous aide à l’appréhender ainsi. C’est une limite : dès que l’expérience du tournage cesse d’aiguiller le récit du film, la narration se perd. Il en va ainsi des lignes invisibles du système de castes (cinquième épisode) que le filmage échoue à rendre, sinon par quelques images symboliques que la voix-off passera le plus clair de son temps à « avouer » en les verbalisant, pour les désamorcer et les relativiser, dans un acte de contrition qui ne peut décidément se résoudre à émettre la moindre conclusion.

L’art des films n’existera ainsi que dans l’échange (cette relation entre la voix et le pays, qui évoque tant la relation de couple : attentes, incompréhensions, déceptions, colère, exaspération, bouderies, retrouvailles, et réconciliation) ; sorti de cette configuration, le film ne sait plus comment prendre prise. Ni captation hébétée, ni toile analytique, sa narration est plutôt l’affaire d’un geste long : par la façon dont les épisodes dialoguent entre eux, par l’épuisement progressif du voyage et de ses illusions, ou par l’entretien d’une fascination que la logique échoue à déconstruire. La peur première du cinéma direct, celle de transformer ce qu’on filme, a laissé place au spectacle ralenti d’un réel qui patiemment, méthodiquement, modifie et travaille l’observateur. Malle est ici la clé, le titre de son film ne doit pas être compris à l’envers : avant de raconter un pays, L’Inde fantôme est d’abord l’histoire du regard occidental qu’on a posé sur lui.

Titre complet : L’Inde fantôme, réflexions sur un voyage

Film en sept parties :   1 • La Caméra impossible
2 • Choses vues à Madras / 3 • La Religion / 4 • La Tentation du rêve
5 • Regards sur les castes / 6 • Les Étrangers en Inde / 7 • Bombay

Antonio Das Mortes

Antonio Das Mortes Glauber Rocha / 1969

On demande à Antonio Das Mortes, ex-tueur à gages, d’abattre publiquement un homme, Coreira, qui commence à trop agiter les foules…

 

Rocha serait-il une fraude, qui a simplement mieux su théoriser son cinéma que les autres ? L’acharnement baroque de Terre en transe, tout en dispersion Wellesienne, laissait la question en suspens : se complaisant dans le spectacle urbain d’un chaos politique, le film se montrait plus apte à épuiser son spectateur qu’à le faire penser.

Ici, l’abstraction des plaines du Sertão promet au moins un geste plus lisible, inventant pour le Brésil un décor assez inspiré (plateau surplombant le pays, comme si quelques dieux jouaient là en miniature, dans une arène de théâtre antique, ce qui agite la nation entière). Il reste que les premiers moments d’Antonio Das Mortes sont pénibles… Le cinéma de Rocha, sans même s’en rendre compte, reproduit tout ce qu’il conspue dans le cinéma brésilien d’alors : la complaisance pathétique à masturber les idoles (Lampião, et la figure de cangaceiro à travers lui), ou le manichéisme, qui prend ici la forme d’un didactisme débilitant (« Moi, partager mes terres avec ces fainéants ? » s’écrie le patron en guise de présentations : quand bien même Rocha filme des concepts plus que des personnes, son film a la subtilité d’une pièce de théâtre sous Mao). D’où ces protagonistes figés à l’image, immobilisés comme les pions d’un raisonnement déjà conclu : rien d’autre à expérimenter ici que l’illustration d’un propos.

Le film s’offre pourtant un peu d’air sur la longueur, et sait parfois nous surprendre : ces figures symboliques, sans pour autant se faire personnages, semblent peu à peu gagner une vie propre ; elles se font allégories errantes, hébétées et ahuries, abîmées dans des accès de violence. L’étrangeté de certains tableaux, et la liberté du montage (parallélismes, ellipses), permettent quelques court-circuits poétiques, ramenant dans le récit un sens du mystère et de l’ambiguïté. Ces escapades confirment que la véritable aventure d’Antonio Das Mortes est moins ce projet « d’esthétique de la faim », que la première de ses conséquences : le voisinage involontaire du film avec la série Z (pauvreté terminale d’un tournage aux épées plastiques, sérieux de pape et lyrisme ridicule, absurdité des enchaînements) – flirt inattendu qui, à son corps défendant, rend parfois l’ensemble sympathique.

On s’étonne néanmoins, dans ce film censé défendre les intérêts du peuple, de ce que celui-ci devient à l’écran. Rocha souffrait, visiblement, que ses films ne soient ni vus, ni aimés du grand public. Si la naïveté des cinéastes de l’époque sur ce point reste confondante (que pensait-il, qu’il suffit de mettre trois fusils et de faire western pour que les monologues atonaux deviennent soudain captivants ?), le principal souci n’est pas là. C’est que la figure du peuple reste strictement limitée à deux pôles : idéalisé en une transe dansante et joyeuse, encore en contact avec d’archaïques origines (c’est le fantasme Pasolinien), ou bien réduit à un public muet, sommé de s’asseoir sagement pour regarder les symboles discourir. Entre ces deux positions infantilisantes, et hors l’anonymat de la foule, point de salut… Il semble à rebours que l’ouverture du film, qui nous montrait un homme faire la leçon à une congrégation d’enfants (leur faisant patiemment réciter les dates d’une Histoire nationale dont Lampião serait l’aboutissement), résume de manière terrible le rapport du cinéaste à son public populaire absent.

O Dragão da Maldade contra o Santo Guerreiro en VO.

L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar

L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar Shōhei Imamura / 1970

Shohei Imamura filme et interroge une Japonaise, patronne d’un bar, sur sa vie, son histoire, en la mettant en parallèle avec les événements qui ont secoué le Japon depuis la seconde guerre mondiale.

Légers spoilers.

Le cinéma documentaire des années 60 a rêvé d’un captage immédiat du réel, sans détour ni filtre moral, pour enfin aller tâter la chair crue du monde. Par la magie d’une liasse de billets obligeant le sujet à répondre à n’importe quelle question, Histoire du Japon ressemble à la concrétisation brutale de ce fantasme, comme un enfant monstrueux des aspirations du cinéma direct : l’honnêteté de l’échange est désormais affaire d’un contrat littéralement signé (d’autant plus violent qu’on l’introduit par le biais des parents et du salaire, réactivant discrètement l’imagerie d’une famille « vendant » sa fille au cinéaste). Si la parenté du procédé avec certains aspects de la télé-réalité laisse songeur, le film sait désigner la violence de son propre dispositif (faisant du contrat le prélude au portrait cauchemardesque qu’il entend dresser du capitalisme d’après-guerre), et promet le spectacle d’un entretien singulier. Ce ne sera malheureusement pas le cas : l’hôtesse interrogée, symbole acide du miracle économique japonais (c’est pour cela, jusqu’à son exil américain, qu’elle a manifestement été choisie), manie un franc-parler lié à son milieu, à son histoire, à son métier, qui entre bien peu en friction avec la crudité des questions qu’on lui pose.

Ne reste alors que le rapport de cette parole populaire à l’Histoire, vaste programme opéré par un montage forcené, qui s’organise selon plusieurs modalités : confronter la voix officielle des actualités au « parler vrai » d’un témoin pragmatique, ne vivre la grande Histoire qu’à travers ses répercussions sur la petite, ou simplement appuyer le décalage béant qui existe entre les deux (depuis le récit des préoccupations intimes de l’héroïne, les grands évènements du siècle résonnent parfois comme un chaos bien lointain). Imamura se complait bien trop dans cette dernière voie : il flirte rapidement avec un voyeurisme déplacé, s’écartant régulièrement de la pureté de son dispositif premier (une Histoire / une parole) pour aller confronter la famille, les enfants, les anciens maris, toutes les personnes impliquées, non sans une déplaisante recherche d’efficacité (aller par exemple chercher des images de la mère, au moment-même où on apprend qu’elle coucha avec le mari de sa fille). Ces moments sont d’autant plus décevants qu’ils sont rarement payants : l’exposé glaçant du projet de divorce, pendant que le mari évolue insoucieux à l’arrière-plan du cadre, est le seul moment brillant qu’on retiendra de ces tentatives douteuses.

Les poubelles de l’histoire familiale dominent ainsi le film, et le rapport entre cette intimité et les images d’archive se fait souvent superficiel, l’un courant en parallèle de l’autre sans toujours créer de rapport bien riche ni rien construire, se contentant de ressasser le cynisme terminal de l’époque. Les quelques raccords signifiants qu’Imamura invente pour recoudre tout cela paraissent bien laborieux… Seule l’hôtesse, par le spectacle de sa force vitale (caractère affirmé, beauté fière), donne corps à cette confrontation, contrechamp aux horreurs du siècle dont elle est le produit ; le dispositif, prometteur, aura lui accouché d’une souris.

Nippon Sengoshi – Madamu onboro no Seikatsu en VO.

Les Damnés

Les Damnés Luchino Visconti / 1969

La puissante famille Von Essenbeck se réunit pour fêter l’anniversaire de son patriarche, magnat des aciéries de la Ruhr. Dans la soirée, ils apprennent l’incendie du Reichtag : les nazis viennent d’accéder aux pleins pouvoirs.

Légers spoilers.

En 2005, dans une lettre posthume à Fassbinder, Alain Bergala évoque une obsession chevillée à l’histoire du cinéma moderne : « Vous n’avez jamais cherché, contrairement à la plupart des cinéastes de votre génération, à retrouver une quelconque virginité de l’image. Vous n’y avez jamais cru. Pasolini a cru la retrouver, cette innocence non polluée des images et des corps, dans sa Trilogie, mais il l’a vite abjurée avant de s’attaquer à l’impur Salo. Godard continue toujours à la chercher avec une touchante obstination dans le paradis de Notre musique, même s’il le filme encerclé par des troupes américaines. Kiarostami préfère maintenant la chercher en solitaire, sur son 4×4, avec sa petite caméra DV ». On pourrait adjoindre à ce constat bien d’autres cinéastes, comme Rosselini (que cette quête mena à l’austérité absolue des projets télévisuels) ou encore Tarkovski (dont le cinéma, après Andreï Roublev, se décomposa dans un univers hagard d’eaux saumâtres) : des années 60 à la fin des années 80, le pourrissement devint l’affaire collective du cinéma européen.

C’est peu de dire que ce trajet marque la carrière de Visconti : dès ses premiers films, mus par l’érotisme d’une jeunesse que la caméra dévore des yeux (Ossessione, La Terre tremble, Rocco), le vice et la mort sont déjà une part non négociable du beau. Le ver est dans le fruit : à la splendeur d’une décadence encore vitalisée par les élans d’opéra (Senso) succède une déchéance plus calmement attristée, à l’épuisement mortifère (Le Guépard). Lorsque la filmographie pose ses valises à l’étape tardive des Damnés, le pourrissement en est presque devenu le sujet central. Visconti n’est d’ailleurs pas aveugle à cette progression, rejouant ici dans une auberge le grand bal du Guépard et sa farandole, la noblesse en moins – un bal cette fois ouvertement laid et grotesque, comme privé de cache-sexe : la grâce d’apparat a laissé place à une sexualité crue, qui courait déjà sous les robes de l’aristocratie sicilienne. Et l’éphèbe Viscontien, seul espoir de grâce, se confond désormais à l’inconfortable parenté du fantasme aryen.

Vient ainsi le moment problématique où ce dépérissement contamine jusqu’à l’énonciation, dans un jusqu’au-boutisme qu’on peut trouver courageux : l’habituel raffinement de Visconti s’abîme dans la nausée délavée d’un baroque verdâtre, la fluidité de la mise en scène s’ankylose de zooms. Le caractère chantant de ce cinéma pourrit à présent dans l’atonalité : comme dans Mort à Venise, le romantisme noir est déjà derrière nous, amputé de sa part d’idéal. Le film vénitien avait au moins l’amabilité d’arriver après la catastrophe, quand tout est détruit, déjà presque apaisé et réconcilié de savoir la fin proche. Rien de cela dans Les Damnés, qui se refuse même à rendre cette décadence séduisante, à en faire une transe dont on pourrait accompagner l’ivresse : le film est un amas ingrat de dialogues, d’intrigues et de manigances. Le vitalisme perdu du style fait naufrage sur une dernière image figée, aux corps vaincus et neutralisés, tout un style y achevant sa mue vers la nature morte.

On peut saluer la cohérence et la rigueur d’un tel projet, et son absence de complaisance (Visconti, quand bien même il fait le choix de l’outrance, répugne à nous faire jouir de cette chute). Mais là résident aussi les limites d’un film clos sur sa propre gangrène : rien d’autre à ressentir parmi les ruines qu’un ennui traînant, rien d’autre à regarder que le tableau déconfit d’un monde où plus rien ne nous tend la main. Tard dans le film, le retour inattendu d’un personnage lumineux (auquel on peut croire, dont on peut partager l’intériorité) redonne soudain au désastre ambiant une mesure de l’humanité, extirpant un moment le récit de sa capitulation endormie à la pourriture : apparaît alors l’impasse d’un film qui ne peut toucher que lorsqu’il trahit son programme.

La caduta degli dei en VO.
The Damned (Götterdämmerung) à l’international.

Soy Cuba

Soy Cuba Mikhail Kalatozov / 1964

À travers quatre histoires, la lente évolution de Cuba du régime de Batista jusqu’à la révolution castriste.
 

Planète Cuba : le film s’ouvre sur la mention de Christophe Colomb découvrant un monde étranger à tout ce qu’il a vu auparavant. Au-delà du tour de force plastique qu’on a souvent vanté, Soy Cuba consiste d’abord en la création de ce monde alien, espace nouveau ressenti par toute les pores, que le grand angle donne l’impression d’appréhender par 36 yeux : un constant horizon arrondi de petite planète, un ciel noir qui fait la nuit en plein jour, une lumière qui crame les terres jusqu’à aveugler. Cet exotisme fantastique ne fait qu’épouser l’étrangeté d’un univers-conglomérat tout aussi fantasmé : mix violent de nature glorifiée, d’un fatras d’armes et de pauvreté, de foules dont le mouvement noie – et d’une Amérique intruse, infection de sexe et de luxe.

Le cinéma de propagande, aussi savant soit-il, est toujours prisonnier d’une astreinte : il n’y est plus question de partager une vision du monde (une idéologie véritable, quand bien même elle serait fidèle aux idéaux de l’URSS, est un spectre d’infinies nuances qui s’imprime jusqu’aux plis les plus improbables, les plus inconscients d’une œuvre). Le film de propagande, lui, a pour principe de vendre une idée : un concept arrêté, circonscrit consciemment, qu’il faut méthodiquement traduire, illustrer, communiquer. Et comme dans tout film publicitaire, le rapport du cinéaste au spectateur s’en retrouve forcément vicié – d’autant plus qu’un autre danger menace ici de faire écran, celui du projet maniéré dont les plan-séquences n’ont pas toujours d’autre finalité que de montrer les muscles.

Si le lyrisme de Soy Cuba parvient malgré tout à nous atteindre, c’est donc au prix de cette vision cosmique qui englobe cieux et eaux, qui va de Colomb aux temps futurs, et dont l’utopie fascinée transcende les impératifs du tract soviétique, les dépassant sans avoir à les nier. Le politique, comme chez Dovjenko, devient alors non plus la fin mais l’outil d’une vision panthéiste, un moyen passager pour fusionner à nouveau avec l’âme d’une terre, si personnifiée et déifiée qu’elle en gagne sa propre voix-off.

Il n’est pas question de faire de Kalatozov un rebelle qui aurait enfoui, en passager clandestin, une dimension subversive pour pirater le film de propagande. Il s’agit plutôt d’observer ce qui dépasse involontairement, ce qui échappe et préoccupe : par exemple, ici, la question de la légitimité de la violence. Étrange geste en effet, pour traduire la commande, que de répéter le même schéma scénaristique en boucle (« je refuse d’utiliser la violence qui me dégoûte » / « l’ennemi que j’ai épargné s’en sert contre moi » / « j’ai bien eu tort »), comme si le film voulait à tout prix préparer notre regard à accepter que sa fibre lyrique s’appose à l’image d’une armée en marche, d’une armée qui tire. Et cela rate justement parce que la voix-off, qui rattache par sa présence-même la violence de cette révolution à un Cuba éternel (qui en fait une partie de son Histoire à présent, une part non négociable de l’ADN de ce peuple), se sent obligée d’argumenter dans le texte au moment fatidique. À travers elle, soudain, la personnalité du cinéaste se fait jour : ironiquement, c’est l’insécurité d’un réalisateur tentant maladroitement d’effacer les traces de son gêne qui révèle l’homme sous le programme.

(F)