Notes sur les films vus #20

Mirch Masala • Ketan Mehta (1987)
Scott Pilgrim • Edgar Wright (2010)

Toy Story 4 • Josh Cooley (Studios Pixar) (2019)
Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant • Peter Greenaway (1989)
Bacurau • Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (2019)
Ma vie avec John F. Donovan • Xavier Dolan (2018)
Guilty of romance • Sion Sono (2011)
X-Men : Dark Phoenix • Simon Kinberg (2019)

Notes sur les films vus #20

Mirch Masala • Ketan Mehta (1987)
Scott Pilgrim • Edgar Wright (2010)
Toy Story 4 • Josh Cooley (Studios Pixar) (2019)
Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant • Peter Greenaway (1989)
Bacurau • Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (2019)
Ma vie avec John F. Donovan • Xavier Dolan (2018)
Guilty of romance • Sion Sono (2011)

X-Men : Dark Phoenix • Simon Kinberg (2019)

Les Filles du docteur March Greta Gerwig / 2020

Dans la Nouvelle-Angleterre des années 1860, un père part pour la Guerre de Sécession, laissant ses quatre filles et sa femme derrière lui. Elles vont faire la connaissance du jeune Laurie…

Quelques spoilers.
 

En seulement deux films, Gerwig a atteint un niveau d’aisance et de maîtrise remarquable. Et il y a quelque chose de très touchant à voir la cinéaste, loin du parcours indé tout tracé qui semblait devoir être le sien, prendre le relais d’un film de noël populaire des années 90, d’ailleurs déjà réalisé par une femme (Gillian Amstrong), et qui réunissait lui aussi toute une nouvelle génération d’actrices (Claire Danes, Winona Ryder, Kirsten Dunst, sous le patronage de Susan Sarandon).

Accompagnée ici des nouvelles pousses de la dernière décennie (Emma Watson, Saoirse Ronan, Florence Pugh, cette fois sous le regard bienveillant de Laura Dern), Greta Gerwig reprend le roman dans l’idée de le déconstruire narrativement. On pourrait croire à un pas de côté maniériste, qui se sentirait obligé de détraquer le matériau d’origine pour se sentir légitime à l’adapter une fois de plus. Il n’en est rien : rien n’est au contraire plus prégnant ici que l’envie communicative de recréer le cocon familial, le jeu des flashbacks (et les contrastes qui en résultent) soulignant le souvenir chéri d’un foyer d’enfance débordant de chaleur, qui attire irrésistiblement le jeune voisin cloîtré dans sa demeure trop froide.

C’est donc une véritable capsule temporelle directement issue du néoclassicisme 90’ (filmage pellicule compris) que Gerwig nous offre en bouche, simplement rehaussée de cette douceur lunaire, tranquille et modeste, qui faisait déjà la patte de son premier long. Quant aux allers-retours temporels, s’ils diminuent certes la portée de certains passages iconiques qui demanderaient plus de temps (les pages brûlées, les cheveux coupés), ils créent de nouvelles rencontres et confrontations, substituant au ressenti mélancolique du temps qui passe un désir énergique et vivant de retour au foyer, une persistance intacte des désirs amoureux, ou l’impression d’une sororité seulement temporairement fragmentée, qui n’attend qu’un déclic pour se réunir à nouveau et au plus vite.

Le film n’est pas “génial”, et on peut dénombrer plusieurs facilités : le charme fou et déjà institutionnalisé de Chalamet, exploité ici tel quel, sans être un tant soi peu réinterprété ; les scènes d’enfance aux dialogues ininterrompus à quatre, cherchant un peu trop visiblement et artificiellement des effets de vivacité et de familiarité ; la relecture féministe du roman aussi, qui prend dans le dialogue la forme d’incises intéressantes mais trop visibles, trop peu subtiles ; ou encore cette musique paresseuse et terriblement académique de Desplat, qui livre ici l’un de ses plus mauvais scores. On pourra surtout regretter le petit pas de recul gêné du final (le refus du romantisme, l’esquive par la mise en abyme), comme inapte à totalement assumer le film de noël (ou à franchement oser, à l’inverse, le pas de côté), nous rendant difficile l’adhésion à une conclusion trop sucrée.

Mais tout cela n’est pas assez pour tempérer le charme du film. Il ne manque vraiment plus grand chose à Gerwig pour devenir une grande cinéaste – seulement un peu d’ampleur, encore un brin d’ambition et de risque surtout : la capacité, en fait, à ne plus se fondre avec cet évident plaisir dans un moule déjà existant (le produit typique Sundance pour son premier long, le film familial hollywoodien pour celui-ci), et à inventer ses propres formes. À moins que cette docilité joueuse face aux modèles, ce respect solaire pour un type de film qu’on a profondément aimé, et dont on souhaite retrouver la substance, ne constitue la marque secrète et innatendue de son cinéma en construction.

Little Women en VO.

Joker Todd Phillips / 2019

Gotham City, 1981. Arthur Fleck travaille dans une agence de clowns. Méprisé et incompris par ceux qui lui font face, il mène une morne vie en marge de la société, avec sa mère Penny. Un soir, il se fait agresser dans le métro par trois traders de Wayne Enterprise…

Légers spoilers.
 

Du film de Todd Phillips, je retiens d’abord l’impressionnante facture : ce monde seventies au réalisme déprimé croqué à coup de 6K et d’angles démesurés, ainsi que cette forme moins stylisée qu’a l’accoutumée, qui respire, et nous parle autrement que par surcharge iconique. C’est d’abord cette manière décalée de revisiter l’univers de Batman, cette manière de regarder la mythologie et ses codes de biais (personnage approché sous l’angle de l’intime et du social, nouvelles figuration de certains lieux emblématiques comme Arkham, famille Wayne vue depuis le côté de ceux qu’elle exploite, ou encore le jeune Bruce devenu personnage secondaire), qui rendent le film enthousiasmant.

Joker est un indéniable digesteur de son temps (incels et violence économique, désastre social et révolte qui gronde), et peut en cela se targuer d’être un film qui attaque de front les enjeux qui secouent le présent de son public. Néanmoins, le tableau assez saisissant qu’il fait de notre monde-Gotham, ou la façon dont le Joker y semble être le produit naturel et mystérieux de cette violence sociale, perdent progressivement de leur pouvoir de fascination au fur et à mesure que le personnage s’explique (par des raisons d’ailleurs plus psychologiques que sociales). Pour le dire autrement, le Joker passe du statut de phénomène inquiétant, comme l’expression de l’impensé (ou du refoulé) de la société qui l’abrite, à un personnage démontré, tant pour lui-même que pour les luttes qu’il cristallise : bien que se déclarant apolitique, le personnage clôt finalement son film par un discours certes idéologiquement confus, mais bourré d’intentions (à l’image du film lui-même, davantage occupé à collecter et étaler les signes politiques de l’époque, comme autant de preuves de sa sagacité à radiographier le présent, qu’à les articuler d’une manière politiquement intelligible).

Cette origin story dessine progressivement un personnage de moins en moins opaque, et un chaos de plus en plus rationnalisé. Joker, à l’exception de quelques scènes plus inspirées (celle, par exemple, de ce parterre de riches admirant un pauvre sur son écran de cinéma), se montre du coup bien moins dérangeant et saisissant que son évident modèle (The Dark Knight, qui lui lègue ses angoisses de déstabilisation sociale) – film dont il reste néanmoins, surtout au vu de la piètre qualité de la production hollywoodienne récente, un continuateur plus qu’honorable.

 
 

• Deux très bons textes pour compléter mon ressenti sur le film : celui d’Il a osé, qui s’interroge bien plus précisément que moi sur les implications politiques du film ; et celui de Matthieu Santelli, particulièrement bien vu sur ce qui sépare ce film de celui de Nolan, ou sur ce qui fait son aspect programmatique.
 

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)

Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Tolkien Dome Karukoski / 2019

Orphelin, le jeune Tolkien trouve l’amitié et l’inspiration au sein d’un groupe de camarades de son école. Mais la Première Guerre Mondiale n’est pas loin…

Légers spoilers.
 

Dans les grandes lignes, Tolkien ne surprend pas : il s’agit d’un biopic assez lisse, sans profondeur émotionnelle ni réelle prise de risque, rehaussé par le principe ludique un peu vain de récolter dans la vie de l’écrivain les indices qui pourraient évoquer son futur roman (la campagne d’enfance pour la Comté, l’Angleterre noire de la révolution industrielle pour le Mordor, etc.).

L’ensemble cependant se révèle étonnamment plaisant, et réussit même l’exploit de déjouer l’ennui propre au genre. C’est qu’à force de vouloir récolter les signes avant-coureurs du Seigneur des anneaux, le film se perd régulièrement dans le bain tiède et agréable de sa propre rêverie. Pour le dire autrement, la trilogie de romans n’y est pas tant le but, la finalité dérisoire vers laquelle chaque signe tendrait1, qu’un monde parallèle qui accompagne le personnage discret et rêvasseur – une sorte de réalité augmentée qui colore chaque étape de la vie de Tolkien d’évocation, de fantastique, d’un parfum particulier.

Évitant les circonvolutions pénibles propres à la plupart des biopics, le film ne tient ainsi pas tant à retranscrire les faits et leur chronologie (d’ailleurs souvent trahis), qu’à recréer des ambiance et des univers, à commencer par celui du groupe d’amis (quatuor adolescent enfoncé dans un salon de thé Harry Potterien, qui se présente lui aussi d’emblée comme une “réalité augmentée”, un âge d’or vu depuis la nostalgie des hommes adultes revenus du front : un cocon plein de chaleur, de couleurs, de complicités, et d’évocations). La guerre elle-même se retrouve approchée par le biais du merveilleux : quand bien même le film reste sage, ces visions rêveuses d’un conflit dégueulant de corps, d’un enfer de boue engourdi de brumes hallucinatoires, va chercher quelque chose de plus singulier que le pathétique ou le saisissement d’horreur.

Alors certes, l’ambition est absente de tout cela, le produit est sans aspérités et consommable, l’écriture des scènes toujours basique, et l’ensemble est à mille lieues de se confronter à l’œuvre de Tolkien en soi, ne serait-ce que dans son rapport amoureux au langage (souvent discouru par le film, jamais éprouvé par le spectateur) – le résultat de son travail d’écrivain est résumé à des figures et à de l’imagerie. D’une certaine façon, le film a la sagesse d’assumer sa relative superficialité en ce qu’il n’a aucune prétention à dissiper le mystère Tolkien, prudemment laissé tel quel – l’intégralité du récit s’aligne d’ailleurs sur cette pudeur, comme en témoigne la très jolie (car allusive, laissée secrète) histoire d’amour inavouée que lui porte l’un de ses amis.

Il reste que ce caractère bienveillant et ouvert au fantastique fait du film, en toute modestie, l’une des productions hollywoodiennes les plus digestes de ces dernières années – dans un contexte où Detective Pikachu apparait comme le sommet de l’offre de blockbusters estivale, on ramasse les miettes où l’on peut. On aimerait même y voir, avec un peu d’espoir, les premiers pas timides et tâtonnants d’un cinéaste qui, encore soumis à la discipline et aux académismes de ce genre de production, pourrait dans le futur explorer la note particulière qui est la sienne, lui donner toute sa dimension. Mais Dome Karukoski, venu de Finlande, n’en est pas à son premier long-métrage, et l’accueil tiède réservé jusqu’ici à ses films suggère qu’il faut voir là le maximum de ses honnêtes capacités d’imagier – plutôt qu’un jeune cinéma en puissance dont l’identité ne demanderait qu’à fleurir.

 
 

Notes

1(spoiler) C’est une plutôt bonne idée, ainsi, qu’a le film de se clore sur la prononciation du mot “Hobbit”, semblant alors articuler quelque chose qui existait déjà de manière sensible – comme une petite fleur poussant sur un gigantesque compost de fêlures, d’amours, et de sensations, qui font déjà univers en soi.
 

Pentagon Papers Steven Spielberg / 2017

Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s’associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d’État monumental, et combler son retard par rapport au New York Times…

 

Le décor du film, celui de journalistes au travail préparant la publication de révélations brûlantes, pousse inévitablement à comparer le film de Spielberg avec le récent Spotlight, film éminemment transparent, mais aussi plus humble.

Et à ce petit jeu, Pentagon Papers ne sort pas grandi… Bien sûr, le talent de Spielberg, la fluidité de sa narration et ses idées en cascade, sont sans comparaison avec la platitude du produit hollywoodien lambda : on s’installe devant l’écran comme devant le concert d’un vieux virtuose aguerri. Mais c’est là où le bât blesse : il est frappant de voir que ce génie ne sert ici que de bel habit à tout une somme d’académismes (avalanche de péripéties politiques compliquées, salles de travail en bordel où l’on s’éternise épuisés, réunion avec les pontes menaçants, spectacle de l’impression du journal…), académismes que jamais ce bel habit ne remet en question, ni ne dérange. La virtuosité au contraire souligne d’autant plus ce délicieux ronron – qui n’a pour lui, au mieux, que son écho très théorique avec l’actualité (servir d’objet anti-Trump ; gageons qu’il a tremblé).

Que reste-t-il alors ? Un autre sujet d’actualité, #metoo, reformulé ici via la peinture d’un féminisme qui s’éveille au soir de la vie de l’héroïne, qui évolue dans les hautes sphères du pouvoir. On a souvent, à raison, reproché à Spielberg d’être un progressiste de surface (et s’ignorant de surface), qui ne place les enjeux sociétaux – ici, l’affirmation d’une femme face au carcan des hommes – que dans la bouche de ses acteurs, dans les dialogues et les situations, dans l’exploration explicite des thématiques, comme on ferait ses gammes. Mais rien qui travaillerait les films dans leur inconscient, rien qui concernerait réellement la mise en scène.

Il en persiste quelque chose ici, dans le didactisme criant du film à ce sujet. Il reste que mettre une femme au centre de la mise en scène de Spielberg, au centre du film, au sens où elle en est l’enjeu, réveille un peu les habitudes de celui-ci. Les moments les plus vifs et inventifs du film en découlent, comme cette image de Streep encerclée d’une marée d’hommes en noir, se refermant sur elle à l’entrée d’une salle de réunion (de manière générale, Spielberg se montre extrêmement doué pour faire sentir, par le découpage, les micro-aléas et évolutions des rapports de pouvoir). Même si on a le sentiment que le film ne fait qu’effleurer son potentiel sur ce point (l’alliance entre la dame aisée et le pirate, formidable moteur humain, est pauvrement exploitée), c’est encore là que se situe sa part d’âme. Pour le reste, Spielberg, toujours plus coulant sur la pente d’une aisance à laquelle plus rien ne résiste, reste à patauger dans sa période mineure.

The Post en VO.