Once Upon a Time… in Hollywood Quentin Tarantino / 2019

En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus…

Spoilers.
 

On peut se réjouir d’avoir vu apparaître, avec le romanesque Django Unchained, une veine plus simple et linéaire dans le cinéma de Tarantino : plus émue et attachée aux personnages, moins portée sur la virtuosité ostentatoire, permettant à cette filmographie de ne pas se scléroser en réflexes fiers, et d’évoluer.

On peut tout autant se désoler, depuis ce même film, de voir le cinéaste perdre en maîtrise, en clarté, et envoyer des signaux contradictoires. À commencer par cette façon dont, pour la troisième fois consécutive, un film de Tarantino se clôt sur un massacre défouloir et joyeux, semblant soudain envoyer valser toute logique interne au récit, ou toute implication émotionnelle plus forte que le film aurait pu tisser.

Le fait que le final de Once Upon a time in Hollywood m’ait été spoilé ne m’a peut-être pas permis d’en vivre pleinement la dimension cathartique (n’ayant pas, de fait, vécu la tension et l’appréhension qui précède le meurtre annoncé de Sharon Tate) ; il reste que cette façon de se venger de l’histoire par le cinéma, pour la troisième fois en quatre films, commence à tourner à l’automatisme embarrassant (d’autant que la revendication du conte de fée, ici, par l’apparition du titre final, tempère un peu vite les implications de ce qu’on vient de voir1). En se photocopiant de film en film, ce geste autrefois singulier se banalise, se faisant simple mantra bêbête applicable à n’importe quelle situation, et non le résultat logique de ce qui travaille le film.

Beaucoup de choses, dans ce dernier opus de Tarantino, me laissent également perplexe : difficile d’éprouver de la sympathie, par exemple, pour ce duo composé d’un acteur égotique et d’une brute viriliste2, et dont les liens restent quelque peu ambigus au-delà de leur nature salariale (on est loin du buddy-movie ; pour tout dire, pendant une grande partie du film, on ne serait pas surpris de voir le cascadeur se retourner contre la star déchue). Le tableau touchant du crépuscule d’un âge d’or, et la possibilité d’un grand film mélancolique, ne sont pas si sensibles qu’on aurait pu l’attendre, Tarantino s’engonçant dans les villas de riches en butant du hippie – au mieux reste-t-il la nostalgie d’une époque (les auto-stoppeurs en série, le bel allumage collectif des néons).

Bref, si le savoir faire est toujours-là, et que le talent apparaît par intermittences (le western se muant progressivement en tournage aux prises à refaire), le film n’est que rarement touchant (deux moments tout au plus : la séance de Sharon Tate, la relation avec la gamine actrice), et n’est saisissant qu’à une occasion (la visite horrifique de la ferme hippie, qui appelle à la fois le slasher, le film de zombie, et le western spaghetti).

Le reste se déroule dans un relatif ennui, qu’on peut aussi voir comme une prise de risque. Évacuée, en effet, la promesse d’une grande fresque aux 10 rôles principaux : modestement resserré sur quelques personnages, et en même temps à une certaine distance d’eux (par cette manière un peu distraite de sauter de l’un à l’autre, des les abandonner pour six mois, de très peu lier leurs destinées, ou de ne pas réellement creuser leur personnalité), Tarantino semble bâtir un film-concept dont ils seraient les simples invités, et dont le propos profond nous échappe. Une réconciliation du Hollywood mourant relégué à la télévision, et du Nouvel Hollywood qui prit sa place (mais dont on voit bien peu) ? Un mélange doux-amer entre rêves illusoires (la prise réussie de DiCaprio pourrait tout autant être un fantasme d’ivrogne) et dure réalité ? À défaut d’être rigoureux, c’est-à-dire très clair, Tarantino nous laisse sur notre faim. Mais au moins est-il en recherche, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

 
 

Notes

1 • Sur la question du conte de fées, je vous renvoie au très beau texte de Benjamin, qui en offre une lecture tout à fait convaincante.

2 • Je dois avouer une certaine gêne, à travers le film, pour sa propension à remettre les femmes à leur place (on pourrait aussi parler, d’ailleurs, de sa manière de “mater” le mouvement hippie). Je n’avais jusqu’ici jamais agréé aux lectures misogynes du cinéma de Tarantino, qui me semblaient ne s’en tenir qu’à la surface des apparences, ou à des grilles de lectures simplistes trop rapidement posées sur des films plus complexes (je m’en expliquais entres autres ici). Mais pour une fois, le personnage de Cliff Booth pose question, le film n’étant pas très clair sur le regard qu’il pose sur lui (Tarantino avalise-t-il tout ce qu’il représente, ou son comportement ? Le trouve-t-il cool ? Par exemple sa manière, à la ferme, d’imposer son bon-vouloir par la violence ?). Les femmes en face de lui (hippies-enfants ou hippies-sournoises, Sharon Tate en innocente éthérée) n’ont plus le répondant nécessaire, elles ne sont plus des femmes fortes. De l’épouse italienne hystérique à l’ex-femme dont la mort est bien méritée (séquence brillante, par ailleurs), du piège de la proposition sexuelle dans lequel l’homme malin ne tombe pas, jusqu’au plaisir de dominer de toute sa force la jeune tueuse dans le massacre final, le film crée un tableau général paternaliste au goût pour le moins ambigu.

 

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)

Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)

Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Roma Alfonso Cuarón / 2018

Chronique d’une année tumultueuse dans la vie d’une famille de la classe moyenne à Mexico, au début des années 1970.

Légers spoilers.
 

À voir annoncé ce projet “de la maturité” (retour en terres mexicaines, récit intimiste et réaliste, noir et blanc), il y avait de quoi flipper : rien de plus lisse et dévitalisé que ces projets où la virtuosité des cinéastes est comme en rétention, attentive à jouer profil bas et l’humilité – le tout aboutissant généralement à un résultat constipé et bien peu instinctif, fait de grandes images composées, statiques et empesées.

Au final, c’est une demi-réussite. Côté pile, le talent de Cuarón a la bonne idée de ne pas venir se loger là où on l’attend. La figure-clé de son film, c’est le panoramique : c’est-à-dire un plan qui observe (comme un enfant attentif sagement assis dans un coin) le monde qui tourne autour de lui, les sons qui virevoltent de tous les côtés de sa tête. Le film est ainsi moins virtuose qu’il n’est ample (et à ce stade, c’est à se demander ce qui est passé dans la tête de Cuarón pour que ces plans larges et attentifs, ou ce travail tridimensionnel du son, aient pour destination le petit écran Netflix – on ne pouvait imaginer pire film pour ça, ça relève du suicide). Ainsi filmée, la maison familiale a vite fait de devenir un univers à part entière, un monde à elle toute seule, comme elle put l’être dans les souvenirs d’un gamin, et sur ce point le film est une authentique réussite.

Côté face, Cuarón reste un peu prisonnier de son vœu de chasteté, et en se refusant tout effet de virtuosité fière1, il ne conserve qu’une impression de contrôle assez suffocant : le film est très construit, bien attentif à être patient, plein de rimes savantes, et pour tout dire franchement ennuyeux (la seule étrangeté de passage, c’est-à-dire les combats de kung-fu, tient de la bizarrerie toute mesurée, revendiquée, elle ne réveille en rien le film). Le problème principal ici, ce qui donne cette impression d’un cinéma comme neutralisé, c’est évidemment que Cuarón ne se mouille pas, c’est-à-dire qu’il n’est pas très au clair sur ce qu’il pense de cette maison, de cette petite bourgeoisie, de ce passé doré. La forme continuelle que prend le politique, dans le film, c’est celle de l’allusion, du moment venu montrer patte blanche (monsieur en sa belle voiture par-ci, une manifestation decontextualisée par là), et d’aussitôt repartir, sans vraiment rien avoir construit de cohérent – et sans jamais avoir pris position.

Il n’est pas tant question d’engager le film à être explicitement politique… Par cette attention douce que la caméra prête au cocon familial blessé, sans être aveugle aux rapports de classe, mais en refusant tout autant de l’être aux liens profonds unissant Cleo à cette famille, le film se calle sur la vision du monde de son héroïne, qui ne veut pas rentrer dans ce petit jeu et avoir à trancher. Le problème de Cuarón, c’est plutôt le flou qu’il entretient sur ce paradoxe-même, refusant de faire le portrait clair d’un personnage embrassant avec bonheur sa condition de domestique, ou d’une tendresse qui s’exprimerait en contrebande de rapports salariaux clairement actés pour ce qu’ils sont. Sous le spectacle d’un cinéaste en pleine maîtrise auteuriste, la gêne flotte ainsi constamment : sais-tu bien exactement, réalisateur, ce que tu es entrain de filmer ? Une femme de ménage peut-elle faire totalement partie d’une famille si elle y est payée ? Quid de cette tension un peu vulgaire entre sa pauvreté, et l’aisance d’employeurs dont elle doit réparer les peines de cœur ? Une patronne gentille qui s’occupe de toi n’est-elle plus tout à fait ta patronne ?

D’une façon ou d’une autre, Cuarón ne parvient pas à dissiper ces non-dits, il les laisse moisir, et le film, qui semblait justement vouloir transcender ce manichéisme (l’idée qu’une domestique indigène ne soit qu’une exploitée), finit à force d’évitements par faire comme si ce rapport de domination posé là, en évidence, au milieu de la pluie d’amour de cette famille recomposée, ne posait pas question – exactement comme un enfant pour qui la bonne serait un élément indissociable de son quotidien, et rien de plus. Et le spectateur de passer ainsi le film, épuisé, à tenter de s’émouvoir par-delà ce gêne ambiant et ces signaux contradictoires, chaque possible belle scène se trouvant lestée de ce malaise non résolu – et de l’impression, constante, d’un film qui n’a pas grand chose à dire, sinon que son cinéaste est un “grand auteur”.

 
 

Notes

1 • Les moments de virtuosité fière se comptent sur les doigts d’une main. L’un (l’accouchement) semble particulièrement déplacé, au sens où il transforme le drame intime de son personnage en tour de manège formel. L’autre (un plan étrange d’aller-retour à la plage, qui n’est pas sans rappeler certains jeux vidéo, Limbo en tête) est au contraire saisissant, en ce qu’il se présente comme l’aboutissement paradoxal de cette douceur générale qui a baigné le récit – moment épiphanique où toute l’épaisseur sonore et sensorielle du film semble soudain comprendre ce qu’elle faisait là.
 

Notes sur les films vus # 16

Plaire, aimer et courir vite • Christophe Honoré (2018)
Le Rayon vert • Éric Rohmer (1986)
Morocco • Josef von Sternberg (1930)
Mission : Impossible - Fallout • Christopher McQuarrie (2018)
L’Île au trésor • Guillaume Brac (2018)
Le Policier • Nadav Lapid (2011)
Les Grands ducs • Patrice Leconte (1996)

Paranoïa • Steven Soderbergh (2018)

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)

L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)
Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)
L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)

Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)

Notes sur les films vus # 14

Coco • Lee Unkrich et Adrian Molina (Pixar) (2017)
Wonderstruck • Todd Haynes (2017)
Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles • Chantal Akerman (1976)
L’Amour extra-large • Peter et Bobby Farrelly (2001)
Star Wars 8 : Les Derniers Jedi • Rian Johnson (2017)
Le Bannissement • Faute d’amour • Andrey Zvyagintsev (2006-2017)
Blade Runner 2049 • Denis Villeneuve (2017)
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? • Robert Aldrich (1962)