L'Ange

L’Ange Patrick Bokanowski / 1982

Des silhouettes masquées gravissent un escalier, en faisant diverses rencontres à chaque palier.

Légers spoilers.

C’est un film étonnamment aimable et accessible qu’a réalisé Patrick Bokanowski – à moins que le cinéma contemporain, par ses recherches formelles, ait tant piqué à l’expérimental que celui-ci nous semble à présent familier… L’ange, aux images volontiers évocatrices, n’aura en tout cas aucun mal à parler au spectateur profane, qu’il invite au voyage par l’entremise du film d’horreur : réveil hébété à la cave, secrets à l’étage ou derrière la porte, propriétaire occupé à quelque rituel pervers, cauchemar kafkaïen aux messieurs bien vêtus, expériences obscures de mystérieux appareils, et échappée finale vers la lumière, comme on fuit une séquestration. Le film témoigne surtout, par sa forme électrique, d’un sens appuyé de l’image traumatique : les flashs douloureux qui le parcourent, à la lisière de l’abstraction, suggèrent le refoulement de souvenirs encore cryptiques, visions ressassées et obsessionnelles dont les images brûlent comme un papillon à l’ampoule.

Puissant dans le registre de l’allusion, le film est moins convaincant dans celui de la satire. Sa peinture phobique de la bourgeoisie, au-delà d’user d’une imagerie passablement éculée, adopte un mode plus pépère de théâtre abstrait ou de mime, auxquels la caméra ne sait pas bien donner corps : dans ces tableaux trop limpides, les images perdent vite leur pouvoir pour devenir de simples traductions symboliques. C’est un peu tout l’enjeu du film que de conserver un équilibre entre la pure poésie optique (la tendance Brakhage) et le surréalisme d’un cinéma-rébus (Maya Deren, pour aller vite). Il n’y parvient pas toujours : la rationalisation des images à rebours, soudain justifiées par la situation (l’inondation, par exemple, qui émerge très naturellement d’un montage paniqué, se voit ensuite expliquée par les faits), a bien du mal à ne pas résonner comme un échec.

Une autre manie vient lester le film : sa propension à insister chaque image. Certains gestes sont tant fétichisés qu’ils finissent décomposés, comme si à force d’observer trop fort son objet, le cinéma régressait à ses origines chrono-photographiques. Cette scansion visuelle sait parfois prendre sens (comme lors du final, qui requiert un long chemin de croix pour mériter la lumière), mais on devine aussi, dans cette manière d’épuiser le potentiel de chaque plan, une façon moins glorieuse de souligner l’originalité de la trouvaille, plutôt que de danser le mystère auquel elle ouvre. Dans ces moments s’exprime alors le cinéma d’avant-garde qu’on aime le moins : celui pour qui l’expérimentation n’est plus un mode opératoire, mais une fin en soi, un spectacle, un militantisme.

Il serait au fond possible de lire L’Ange comme la prophétie de ce clan cinématographique, le clan de l’expérimental : celui pour qui tout début de figuration ou de récit relève d’une aliénation, où les comédiens ne sont que pantins et masques faux, enfermés dans leurs situations narratives comme à l’asile, cherchant vainement la vérité dans l’écrit. Et sans en partager les vues, on peut éprouver la beauté du présage : cette promesse qu’un jour ce stade infantile sera dépassé, et qu’au bout de l’escalier, au bout de son évolution, le cinéma trouvera l’abstraction ; que ses figures s’y brûleront, qu’il sera forme pure, et qu’enfin il deviendra ce qu’il aurait dû rester dès ses débuts – de la lumière.

[extrait]

Les Huit diagrammes de Wu-Lang

Les Huit diagrammes de Wu-Lang Liu Chia-Liang / 1983

Sous la Dynastie Sung, la famille Yang dirige l’armée impériale qui protège le royaume chinois contre les Mongols. Trahi par un subordonné, Yang Yeh et ses sept fils sont vaincus lors d’une sanglante bataille. Deux d’entre eux survivent au massacre…

Quelques spoilers.

Ce film est une trainée de haine. Les combats n’y sont plus ce face à face ritualisé et codé, mais un acharnement, le récit s’ouvrant sur la lâcheté et le chaos d’un traquenard. Tel un tour dangereux échappant à l’apprenti sorcier, ce piège sanglant enfante en retour une violence féroce, insatiable, incontrôlable, dont le film ne parviendra plus à éteindre le feu.

Les Huit diagrammes de Wu-Lang est d’abord le spectacle de cette folie meurtrière. Celle, littérale, du premier frère traumatisé pour qui l’affrontement continue à jamais, pénétrant avec lui l’intérieur du foyer, l’amenant à se battre contre tout et n’importe qui (contre les siens, contre sa mère). Et celle, plus ambiguë, de cet autre frère lucide mais rongé par la violence, comme par un cancer dont la progression détruit tout autour de lui (les mannequins de la salle d’entraînement, l’allié de passage, la cabane qui continue de s’écrouler tout au long de la nuit…), et dont il ne parvient à taire le débordement que par l’amputation (de sa lance, de ses cheveux) ou le domptage (étrange scène aliénée où le jeune homme en vient à se battre contre la surface des eaux).

Ce n’est pas un hasard si les ennemis du film sont affublés d’une arme servant à contraindre les mouvements, neutralisant les héros forcenés comme dans une camisole : même après en avoir bloqué deux bras et une jambe, le pied restant se bat encore, tel le membre fou d’un possédé… Tous les combats du film brodent ainsi sur le motif de l’excroissance (jusqu’à se colorer d’une dimension phobique : voir la scène du vieux moine piégé qui, à chaque fois qu’il s’extraie du traquenard pour demander de l’aide, se crée deux fois plus d’ennemis). Mais cette dégénérescence est plus généralement celle du film : chaque combat, plus rapide et savant que le précédent, mène à un final où leur virtuosité se fait si boursoufflée qu’elle confine à la bouffonnerie.

L’impression que le genre atteint ici ses limites n’est pas sans fondement. Film de 1983, Les Huit diagrammes de Wu Lang ressemble à s’y méprendre à un Shaw des années 60-70 (non sans en redoubler la distance théâtrale, dont la facticité se fait parfois gênante). Un chant du cygne du kung-fu pian vieille école, en somme, auquel la réalité acheva de donner des allures de requiem (mort de l’acteur principal en plein tournage, échec commercial retentissant qui signa l’arrêt de mort de la Shaw Brothers). Difficile alors de ne pas lire dans les mésaventures du récit celles d’un genre qu’on achève : aux survivants du massacre, on offre pour seules issues de devenir fou (céder aux sirènes du kung-fu comedy, alors dominant sur les écrans), ou de devenir moine (se retirer du jeu, ce que fit le studio en fermant son département cinéma deux ans plus tard).

C’est sur cette piste monastique que le film déçoit. Comme souvent, les productions de la Shaw peinent à ménager les nécessités du divertissement et leurs ambitions narratives : le dernier combat y est souvent un tour de force un peu sec impropre à résoudre, par sa forme ou par sa nature, ce qui a pu travailler le film. Si les codes les plus rigides de la Shaw sont ici négociés (l’arrivée d’une musique durant certains affrontements, par exemple, permet d’y dessiner quelques lignes émotionnelles plus sinueuses), et si l’on sent un scénario désireux de synthétiser tous ses enjeux lors du final, le film échoue à se cogner de front au sujet tardif qu’il s’est choisi : les rapports du profane et du sacré. Question qui travaillait d’ailleurs déjà les wu xia pian de King Hu, notamment A Touch of Zen. Or, pour que le film achève sa mue vers le religieux autrement que par les mots, King Hu avait du se résoudre à dépasser le cadre du genre (quitte à flirter dans son final avec l’expérimental), et à littéralement s’exiler de Hong Kong pour pouvoir se le permettre !

Si Liu Chia-Liang se donne les moyens du compromis entre le meurtrier et le moine (l’invention d’un nouveau style de combat sans mise à mort, l’assimilation de l’ennemi à une simple nuisance animale), il ne parvient pas à totalement assumer l’ambivalence d’un tel mariage (chargeant d’ailleurs un personnage, celui du maître boudhiste, de cristalliser cette gêne à l’écran par ses refus répétés d’intégrer au monastère ce “corps étranger” pétri de haine). Le final se trimbale ainsi quelques images d’une ambigüité féroce, comme ce religieux qui, une fois l’ennemi pacifiquement neutralisé au bâton, l’envoie à sa sœur dont la lame vengeresse en arrache le visage… Quelle valeur a le bouddhisme s’il sert de bras armé aux pulsions personnelles ? Malgré tous les éloges qu’il mérite, le film aurait mérité un final réellement travaillé par ce hiatus, fût-ce pour en chanter le malaise, et non seulement occupé à déchaîner sa propre virtuosité.

Wu Lang ba gua gun en VO.
Eight Diagram Pole Fighter à l’international.

Walden

Walden Jonas Mekas / 1969

Journal filmé en six bobines de Jonas Mekas, entre 1964 et 1968.
 

La grande œuvre de Mekas est assez décevante, dans le sens où elle n’est exempte ni de facilités, ni de complaisance. Les 2h40 autoritaires semblent à elles seules claironner le chef-d’œuvre, et on partage certes l’excitation d’une certaine hauteur de vue. Réminiscence d’un voyage en Lituanie n’avait pas cette ampleur temporelle, cette hétérogénéité de situations, cette ambition à dresser le grand portrait de son époque. Mais le style, la personnalité qu’on pouvait y apprécier a minima, je ne les ressens finalement pas tant s’accomplir que cela dans Walden, ou en tout cas bien en deçà de mes espérances.

La beauté du cinéma de Mekas s’y confirme, pourtant : ce captage agité est moins affaire d’enregistrement (ce qu’on attend d’un home movie), que la figuration presque fantastique d’un flot de souvenirs empli de fantômes. La forme, qui poétise les scories de la pellicule cheap, est moins l’affaire d’une collection que d’un emballement : on s’arrête comme en suspension sur une image marquante, et déjà le temps s’excite et s’accélère, la situation file entre les doigts, les visages s’effacent et brûlent de lumière… L’esprit qui se souvient évoque le papillon qui s’approcherait d’une lampe, et se brûlerait chaque fois un peu plus.

La linéarité chronologique du journal filmé, qu’on pourrait penser être un frein à cette dimension de “film-cerveau”, est en fait le meilleur allié d’un cinéma mental : ne suivant aucune structure signifiante, les faits s’alignent gaiement de manière aléatoire, non coordonnée, les ellipses énormes créant des raccords peu compréhensibles. En découle l’impression générale d’un esprit bouillonnant qui passe du coq à l’âne via des liens mystérieux que lui seul comprend, sur un mode “marabout – bout de ficelle” permettant quelques splendides envolées.

Mekas parvient aussi à faire un ensemble de toutes ces vues, par la façon dont le film se déprime petit à petit à l’idée de la perte. Perte de la Lituanie passée via la disparition progressive d’un rapport à la nature (dans laquelle toutes les stars du ciné indé semblent vouloir s’exiler), la dernière bobine devenant totalement urbaine, citadine, voire mondaine ; mais perte d’une certain innocence aussi, un peu à la façon dont les enfants vieillissent et quittent le foyer, le laissant froid : la bulle familiale et ses quelques amis finissent par se mêler au monde, à se disperser dans la ville, et la forme même se normalise – par l’intermédiaire d’une voix-off qui se met à raconter les situations, puis carrément à analyser la forme même du film (on s’en serait bien passé).

Tout cela étant posé, le film appelle deux observations :

1) Le cinéma de Mekas ne peut se déployer que par le va-et-vient entre la prise stable et la prise accélérée. Les bobines 2 et 3, entièrement épileptiques, sont par exemple irregardables. Mais ce n’est pas qu’affaire formelle : cette tension maintenue entre le figuratif et l’abstrait, cet équilibre jamais posé, c’est aussi ce qui permet d’approcher les situations sous l’angle de la perception intime, d’avoir quelque chose à dire sur elles. Devant l’interminable spectacle de cirque, où devant les meetings tête à claque de la bande underground, la caméra toute-accélérée ou toute-normale ne fait plus que témoigner : elle acte de ce qui est arrivé, ou transmet quelque chose qu’elle aimerait porter à notre connaissance, mais n’en digère rien.

2) C’est le son qui chez Mekas dicte le point de vue – et par là-même, notre implication dans le film. Chez lui, l’œil a l’ambition d’être cette pure rétine, innocente de toute mise en scène, instinct premier, éblouissement fébrile : l’ambition est de nous ramener à cette simplicité du premier rapport visuel au monde (en ça, on est pas loin de Brakhage). Le son, par contre, confère aux scènes une direction, un sens. Le choix de ne pas articuler ce rapport image/son au détail, de laisser courir le son de manière nonchalante, n’est certes pas sans charme. Cela donne des effets assez fulgurants lors des directs : la voix semble d’abord plus ou moins coller aux évènements, puis soudain l’image passe à autre chose alors que le son continue tranquillement, ne voyant pas que le souvenir est déjà entrain de s’effacer, qu’on perd les images, qu’on est mortel et que le temps file.

Mais c’est aussi souvent assez peu rigoureux, et pas très loin parfois d’une logique sonore de clip : occupons l’oreille pendant que mon film de vacances défile. En ressort un certain manque de considération pour le spectateur (le bruit de train oppressant qui pourrit un grand nombre de scènes, sans rien créer, sans rien ouvrir, juste pour la pose), ou des facilités assez grossières (ramener en catastrophe une petite musique au piano dans les dernières minutes, pour valider assez misérablement le lyrisme d’une fille qui pose, histoire de faire final). La carence d’un travail sonore est criant dans l’interminable mariage mondain de la 5è bobine, où justement il n’y aucun point de vue (sinon un regard ironique qui ne s’assume pas) : les musiques de grande réception défilent comme celles d’un CD thématique qu’on aurait laissé tourner en boucle, oublié dans la chaîne hifi, et dont les titres s’enchaîneraient paresseusement sur une image qu’ils ignorent. Et l’œil finit fatalement par glisser, lui aussi…

Au final, je retiens des pépites, de superbes envolées, mais un projet trop souvent foireux, trop auto-indulgent, qui me laisse encore une fois cette impression d’un cinéaste dont le public n’a été que son propre milieu, et qui, à force de se penser soi-même comme une altérité, n’a pas vécu cette confrontation fondamentale avec l’autre. Il faut entendre les litanies tartes de la voix-off, les « je pense donc je filme », ou encore l’inacceptable « personne n’est forcé de regarder »… Qu’on se comprenne bien : je n’attaque pas le film parce qu’il est difficile. Il est certes un peu dur, mais tout à fait praticable : l’Histoire du cinéma nous a proposé des choses autrement plus hardcores. Le film me déçoit parce que, par auto-complaisance et faute de bons coups de pieds au cul, le talent de ce cinéaste y reste à l’état d’ébauche, de potentiel, de promesse non tenue. Le film me déçoit parce que c’est du gâchis.

Originellement titré Diaries Notes and Sketches. (F)

up russ meyer

Up ! Russ Meyer / 1976

Dans un paysage montagnard et désert, la plantureuse Margo Winchester, au tour de poitrine impressionnant, est attaquée par un voyou : elle se défend et parvient à tuer son agresseur. Elle est recueillie par le policier Homer Johnson...
 

Chair toujours aussi joyeuse et réjouissante chez Meyer, qui va ici de pair avec une série de délires (nazis, cluedo, dialogues sur-littéraires décalés) parfois presque trop calculés. Ce décalage absurde n’est pas vraiment le dommage collatéral (la part folle, énergique) d’un film qui irait trop loin sans regarder à la dépense : c’est au contraire une originalité travaillée et bien mise au centre, voire un peu fièrement célébrée dans sa bizarrerie surlignée. Sans nier le plaisir pris, on peut y préférer un humour plus débridé, instinctif ou naïf, d’autant que dans ses moments moins inspirés, le film flirte avec l’effet Pécas (gags à bruitages, musique pouet pouet qui souligne le côté bouffon – dis-je sans voir jamais vu de film de Max Pécas…).

C’est néanmoins bouder son bonheur tant le film est rythmé et plein d’idées, rigoureux mais déconneur, faisant preuve d’une sensualité indéniablement efficace (les garçons ne sont pas en reste). Dommage que la dimension érotique du film serve parfois de prétexte à de longs ventre-mous, dans le tiers central notamment, lorsque les scènes de sexe s’enchaînent un peu automatiquement, et que seules les incursions un peu forcées de la narratrice viennent pointer toutes les dix minutes à l’écran, pour que l’ensemble reste autre chose qu’un simple film de fesses.

Une chose interroge, également : cette omniprésence du viol, du sexe forcé, ou consenti en échange de service. Faster Pussycat me semblait dessiner un univers de femmes puissantes, presque déifiées, face auxquelles l’agressivité de la sexualité masculine apparaissait pathétique. Il en reste d’ailleurs quelque chose ici, par le recours systématique à ces sexes en carton-pâte, qui rendent les élans virils grotesques et dérisoires. Mais malgré cela, Meyer ne résout pas vraiment le paradoxe d’une dialectique (celle de tout cinéma érotique de l’époque) qui, tout en chantant la puissance des femmes, crée des films tout entiers consacrés à en user pour satisfaire l’œil d’un public masculin. Ambiguïté d’ailleurs pas dénuée de richesse, mais je crains que s’il s’en tient à ce statu-quo sans en explorer l’étrangeté, son cinéma finisse par lasser.

Mega Vixens en VF. (F)