Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)

Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Les Tam-tams se sont tus Philippe Mory / 1972

Un sculpteur de masques africains assiste, désabusé, à la dérive d’une jeune villageoise qui s’occidentalise en ville…

 

Voici un film parfaitement détestable, sur un thème pourtant voisin de Djéli (tension entre ruralité et grande ville, entre les traditions africaines et le modernisme des blancs).

Dans une des premières scènes, un dialogue déplore de « vivre dans une société dont la seule ambition est de ressembler aux blancs pour se croire civilisée ». Le film ne fait pourtant que cela, tant il semble être l’enfant docile du cinéma occidental de l’époque, se conformant à ses pires canons (le film nonchalant et torché des années 70, avec ses héros revêches vaguement hérités des nouvelles vagues, et son verbiage politique satisfait), poussant sa logique complexée et servile jusqu’à faire doubler ses acteurs gabonais par des voix aux accents bien parisiens. Verbeux et narcissique (il faut voir Mory, avec sa voix de vieux beau, se mettre lui-même en scène en personnage lucide et désabusé faisant la leçon à ses contemporains…), simpliste et manichéen sous son flot de paroles, exsudant un machisme certain, le film est aussi pauvre et mesquin que l’époque qu’il pense avoir percé à jour.

Par ailleurs, il laisse songeur sur un point : la première façon dont les cinémas d’Afrique subsaharienne décontenancent le cinéphile occidental, c’est par leur littéralité – la façon dont le propos y semble clignotant, verbalisé, mais également simple et élémentaire, exempt de tout détour ou circonvolution coquette. En comparant ce film de Mory aux autres œuvres du sous-continent, on voit combien cette littéralité, dans tous ces autres films, n’est que le symptôme d’une manière générale d’approcher le monde : une façon pleine et frontale d’attaquer le réel, un rapport absolument direct aux personnages et au récit. Cette déchirure entre tradition et modernisme, les personnages de Djéli la vivent, eux, ils n’en font la leçon à personne !

C’est seulement parce que ces films sont cohérents (parce que cette frontalité habite chacune de leurs dimensions) qu’une expérience esthétique peut y avoir lieu. Les Tams-tams se sont tus, en louvoyant sans cesse, détraque cette belle alchimie, et n’a plus pour lui que son message : sous les broderies de son apparente complexité, censée l’élever au-dessus de la masse, il apparaît paradoxalement comme un film platement didactique.

 

Djeli, conte d’aujourd’hui Fadika Kramo-Lanciné / 1981

Fanta et Karamoko, venus du même village, sont allés étudier à la moderne Abidjan. Ils s’aiment et veulent se marier. Mais à leur retour en vacances, ils découvrent que leur parents et les traditions le leurs interdisent…

Quelques spoilers.
 

Le film de Fadika Kramo-Lancine m’évoque en partie le cinéma d’Oumarou Ganda, dans sa manière “élémentaire” de réduire chaque moment à l’essentiel, puis de les faire s’enchaîner comme des cubes narratifs limpides, fermement filmés. C’est évidemment un peu misérable que de chercher automatiquement à rattacher un film d’Afrique subsaharienne à l’un des seuls autres que j’ai vus du continent, alors qu’ils ne viennent même pas du même pays… Disons en tout cas que je retrouve ici une forme qui me semble particulièrement coller à la tradition orale africaine, comme un manteau sur mesure taillé aux manières de raconter du continent – des captations plus platement réalistes auraient eu tendance à transformer chaque échange (comme toujours très signifiants, très explicites) en démonstration de propos.

Le propos ici, ou tout du moins le sujet, est justement une tarte à la crème : amour véritable contre mariage de raison, ruralité traditionnelle contre ville occidentalisée… Le tout sous les yeux d’une nouvelle génération urbaine dont l’habitus (affreux plans d’Abidjan) n’est pas franchement filmé avec amour1. Mais ce marronnier de l’époque, Kramo-Lancine parvient à lui donner tout son poids. Son film n’est convaincant que par intermittences (entre deux plans forts, Djéli est souvent trop commun), mais sa manière particulière parvient à transformer des situations très simples en moments aiguisés (le face à face final, notamment, est saisissant). Le village lui-même, dont les péripéties calmes et lisibles ont d’abord quelque chose d’inoffensif et d’indolent, finit peu à peu par sembler étouffant, au diapason du caractère insoluble de la situation – qui n’est d’ailleurs résolue que par un deus ex machina peu encourageant (un homme plus vieux vient imposer son avis, il aurait tout aussi bien pu imposer le contraire ; rien n’a au fond changé, cela reste un patriarche qui décide pour les autres).

Enfin, peut-être est-ce le fait d’un œil occidental non habitué, mais les interférences constantes entre le village sorti d’un autre siècle (que visiblement l’on regrette, comme en attestent les premières scènes rêvant de griot) et les irruptions de modernité (qui parcourent le film comme un fil rouge parasite : ici une voiture, là un bâtiment en ciment au coin du plan…), sont particulièrement troublants. Le film en a visiblement conscience, s’ouvrant sur le plan énigmatique d’une famille riche, urbaine, et occidentalisée, observant la tradition en action (un trio de musiciens posés au milieu du salon). Un moment saillant auquel le film, comme souvent, ne sait pas réellement donner suite, nous laissant seuls face à cette image étrange d’une tradition mise sous verre, à la fois respectée (le film, c’est l’un de ses côtés aimables, passe de longs moments à écouter la musique) et déjà condamnée au folklore.

[extrait]

 
 

Notes

1 • En cela (libérer la jeunesse tout en constatant que c’est au prix de déchirer l’âme du pays), le film évoque beaucoup celui de Naruse – on ne peut plus à l’opposé dans la manière (essentialisation à l’os pour l’un, mille dentelles narratives pour l’autre), mais assez proche dans le sentiment paradoxal qu’il laisse au spectateur.