Toute une nuit sans savoir Payal Kapadia / 2021

Quelque part en Inde, une étudiante en cinéma écrit des lettres à l’amoureux dont elle a été séparée. À sa voix se mêlent des images et souvenirs d’une jeunesse en révolte…
 

Bien qu’il puisse sembler nettement plus expérimental qu’All We Imagine as Light, Toute une nuit sans savoir en partage de nombreux traits : la forme fragmentaire et hétérogène, l’histoire d’amour empêchée par les divisions sociales, l’esthétique pellicule… Et tout comme All We Imagine as Light, il flirte avec un certain nombre de conventions : celle du documentaire politico-intimiste à voix-off affectée, la manie des stases sonores sourdes décrétant une profondeur hypnotique à des images d’archives qui n’en ont pas toujours, ou encore ces faux “documents trouvés” qui hurlent leur artificialité dès les premiers mots (le texte conjuguant maladroitement velléités poétiques et nécessité de communiquer au spectateur toutes les informations sur le contexte).

De par son côté hétéroclite et fureteur, le film parvient néanmoins souvent à trouver la tangente et à produire une note qui lui est propre, notamment lorsqu’il se fait moins démonstratif (par exemple par les vues impressionnistes, sourdes et flottantes comme un souvenir, qui nous font visiter le quotidien de la fac, transformant ce monde universitaire en un cocon intime et silencieux, encourageant un séduisant et dangereux repli sur soi). Quand bien même le film approche avec trop de sérieux les sempiternelles luttes étudiantes, dont la caméra semble ignorer l’occasionnel autisme et ridicule (manifs où l’on crie des noms de cinéastes, difficultés de montage relatées comme une tragédie, assemblées générales verbeuses…), la gravité et la violence à laquelle ces jeunes font face, comme la vitesse de la chute politique à laquelle ils assistent, se chargent rapidement de donner du poids à leur révolte.

C’est d’assez loin l’aspect le plus saisissant du film qui, par son image charbonneuse et son goût du nocturne, semble peindre un monde qui tombe peu à peu dans la nuit, et le crépuscule d’une démocratie qui meurt en direct – une sorte d’apocalypse qui donne au film une vraie portée tragique (comme le remarque pertinemment Vincent Poli dans les Cahiers, on croirait visionner une bouteille à la mer, envoyée à l’Occident qui regardait ailleurs, avec le parfum terrible d’un appel à l’aide reçu après la catastrophe advenue).

L’ensemble joue ainsi sans cesse avec notre estime, passant de coquetteries déplacées à des scènes réellement terrifiantes (cette vidéo de caméra de surveillance), de moments sincères de désespoir intime à des discours satisfaits… Il y a là beaucoup de promesses que le long-métrage à venir, plus égal (même si peut-être parfois moins original) parviendra mieux à concrétiser.

A Night Of Knowing Nothing en VO.

Fleurs de papier Guru Dutt / 1959

Réalisateur à succès, Suresh Singh est cependant malheureux : sa femme Veena, considérant son métier indigne, l’empêche de voir sa fille. Un jour, alors qu’il essaye d’aller voir son enfant en cachette à l’école, il fait la connaissance de Shanti, une jeune femme qui y travaille…

Quelques spoilers.
 

J’ai beau déjà le savoir, je ne m’y habitue pas : plus je découvre de films de l’âge d’or du cinéma indien, plus je suis frappé par l’égo démesuré de ses réalisateurs (au-delà des influences cinématographiques glorieuses dont ils se revendiquent). C’est Uday Shankar se représentant en génie visionnaire, c’est Raj Kapoor qui pleure la beauté de son visage ou la pureté de son cœur de Charlot, c’est la grandiloquence DeMille de Mehboob Khan qui ambitionne de signer le grand manifeste de l’Inde indépendante… Et c’est donc Guru Dutt, qui après L’Assoiffé se peint à nouveau ici en martyr et en poète maudit, seul humain non corrompu d’une société qui ne comprend rien à l’art, dans un mouvement satisfait et gentiment réactionnaire (la scène du maquillage). Il n’y a ici plus aucune tentative de distance entre Dutt et son personnage quasi-autobiographique (voire prophétique) d’artiste viré de l’industrie dès ses premiers échecs, et qui sombrera dans l’autodestruction. De là à dire qu’il fait un film entier pour justifier devant le public son goût pour l’alcool…

Tout cela handicape évidemment la portée du film, qui déploie une forme infiniment fine pour raconter un récit passablement bête. Qu’importe : la puissance lyrique de la mise en scène emporte tout. Dans un découpage d’une richesse folle, qui arrive à faire de chaque petite scène une configuration qui parle, et de chaque plan une idée (au point que le film semble parfois aller trop vite, interrompant ses élans sans assez en profiter), Guru Dutt abat les dernières réticences que pouvait inspirer son égo-trip – jusqu’à ce sommet d’une scène amoureuse chantée qui ne repose sur strictement rien (deux personnages immobiles au milieu d’un studio vide, alors que leurs pensées chantent leur désir), et que le découpage et les jeux de lumière suffisent pourtant à transformer en aventure. Les chansons plus généralement, même les plus accessoires (la leçon faite aux petits, ou celle de Johnny Walker – étonnamment supportable dans ce film, en fils de riche désenchanté), brillent par une qualité qui nous ferait presque oublier qu’aucune n’est dansée, la précision de la mise en scène se chargeant seule de faire chorégraphie.

Le récit ne fait pourtant, derrière son geste méta, que rejouer le schéma narratif de Devdas, que le réalisateur du film doit mettre en scène (un couple séparé de force, entraînant la destruction de l’amant dans la boisson). Ce qui compte ici n’est donc pas tant l’originalité d’un scénario complaisant (bon réal qui ne touche pas son actrice, bon père empêché par sa méchante ex-femme de voir sa fille), que la façon dont chaque cliché se trouve réinvesti, comme revitalisé. Certes, rien n’empêche de voir dans ce geste une pure démonstration de force, une parade un peu vide des capacités du cinéaste ; mais le projet, tout savant qu’il soit, ne m’a jamais paru boursouflé – chaque choix parle. Au gré de la chute de son personnage, Dutt finit par moins utiliser l’univers des plateaux de cinéma comme un sujet, que comme un moyen plus universel de parler de la jeunesse et de ses capacités qui filent, et du souvenir des jours glorieux dans lequel on erre, tel le fantôme de sa propre vie.

Kaagaz ke phool en VO.

 

L’Arbre aux papillons d’or Thiên Ân Pham / 2023

Après la mort de sa belle-sœur dans un accident de moto à Saigon, Thien se voit confier la tâche de ramener son corps dans leur village natal. Il y emmène également son neveu de 5 ans, Dao, qui a miraculeusement survécu à l’accident…

Légers spoilers.
 

La caméra d’or a beau prétendre célébrer l’apparition de nouvelles voix dans le paysage cinématographique mondial, c’est peu de dire que L’Arbre aux papillons d’or évoque un type de films déjà vu cent fois – besogné avec un soin d’élève copiste qui poursuit, sans rien en interroger, l’armada de normes du cinéma de festival. On est pourtant loin d’être devant l’avatar le plus pingre de cette mouvance : les jeux de profondeur et de surfaces de la mise en scène pallient la platitude clinique de l’image numérique, les jeux temporels infusent savamment le récit d’onirisme… Et quand le film laisse entrer un peu d’humanité et d’imprévu (tout ce qui concerne la relation entre l’oncle et son neveu), il sait parfois percer la carapace du bel objet contemplatif. Mais il y a une certaine fatigue, pour ma part, à me taper une série de codes si attendus (ville néon vulgaire et campagne immersive et bruissant comme chez Weerasethakul, dialogues pudiques ou renfermés, plans que le montage épuise jusqu’à leur dernière goutte sans raison…). Les plan-séquence savants, à ce stade, ont moins un effet esthétique que purement performatif, n’hésitant pas à durer trois minutes de plus pour le simple plaisir d’une référence picturale coquette. Et le spectateur de subir une énième fois la complaisance d’un cinéma d’auteur qui n’interroge pas une seconde l’épreuve que seront ses 3h de visionnage, qui n’en réfléchit en rien la légitimité… Difficile de rentrer en bonnes dispositions dans tout cela, et sans nier le talent évident, sans nier les idées, il est dur de sortir de la salle avec autre chose qu’une impression de radotage compétent.

 

Bên trong vỏ kén vàng en VO.

All We Imagine as Light Payal Kapadia / 2024

Sans nouvelles de son mari depuis des années, Prabha, infirmière à Mumbai, s’interdit toute vie sentimentale. Anu, sa jeune colocataire, fréquente elle en cachette un jeune homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer…

Quelques spoilers.
 

All we imagine as light semble reprendre le flambeau du néoréalisme indien, que Satyajit Ray et ses pairs avaient autrefois inauguré dans les décors de l’Inde rurale, et que la cinéaste applique ici au chaos urbain de Mumbai.

L’un des traits historiques du néoréalisme, ce fut l’absence de tri du réel, que les films invitaient à expérimenter dans toute sa texture, dans son caractère aléatoire et hétéroclite, pour en cueillir la poésie immanente. Et c’est d’abord cela qu’on retient du film, face à cette métropole ogre dont le bordel sale, clignotant, bruyant, semble constamment sur le point d’étouffer la moindre respiration, et sur lequel pourtant le film navigue comme on jazzerait, sautillant, insouciant et impur, égrenant ici quelques notes de musique distraites, là un moment de contemplation, plus loin quelques jeux curieux de lumière… Le titre du morceau berçant le film, Homeless Wanderer, une balade musicale à l’étrange et placide tranquillité, résume tout le paradoxe de la façon dont le film se cogne à la misère – la dureté de ce monde traversé étant par ailleurs comme adoucie par l’expérience féminine qui nous y introduit (et par les incises qui bousculent, par leur biais, les codes du cinéma indien : nudité, baisers, frustrations charnelles).

Le film perd un peu de ses pouvoirs dans son dernier tiers campagnard, qui fait comme rupture : en se présentant comme une solution aux problèmes du récit (l’endroit où l’on va pouvoir boire loin des regards, où l’on va enfin pouvoir faire l’amour, où les masques vont tomber….), la ruralité semble par contraste accuser la ville des maux et des problèmes de ses personnages, quand le film avait si bien su peindre le chaos anonyme de la métropole comme une stase ambiguë, au réconfort paradoxal. On peut aussi regretter que le plan final, à la zenitude comique un peu fabriquée, referme le film sur un horizon plus convenu que le regard complexe qu’il avait jusque-là déployé.

Mais il y a aussi, dans ce cadre naturel retrouvé, une réponse à toutes les nostalgies de la ruralité d’enfance dont tant de personnages et figurants de ce labyrinthe urbain, tour à tour, se seront faits l’écho : un exil campagnard qui n’est pas qu’une manière de prendre des vacances du chaos, mais aussi une façon de se reconfronter à l’origine, de boucler l’ample expérience humaine du film, aussi petit dans ses moyens qu’immense dans les territoires sensoriels arpentés.

 

Three Godless Years Mario O'Hara / 1976

Aux Philippines, durant l’occupation japonaise, le triangle amoureux qui lie Rosario à son fiancé, un guérillero philippin, et au soldat japonais qui l’a violée…

Spoilers.
 

Comme les quelques autres films philippins que j’ai vus de la période, Three Godless Years semble bénéficier, malgré son sujet des plus sérieux (un drame historique sur l’occupation japonaise), de l’influence massive du cinéma de genre et bis. Le film en reprend les situations crues et amorales (la fille violée tombant amoureuse de son violeur), mais aussi les images rituelles, archaïques ou mentales (la ronde des femmes aux ciseaux) dont l’outrance donne toute la mesure des choix impossibles, et du dérèglement humain, qui caractérisent un temps de guerre.

Pourtant, contre les principes mêmes du cinéma de genre, et contrairement à tant d’œuvres décrivant la traversée des enfers d’un pays en guerre (Apocalypse Now, Requiem pour un massacre…), Three Godless Years rechigne à mettre ces horreurs au centre du film, les reléguant pour la plupart dans les images d’archives. Tout est à l’image de ce premier bombardement elliptique, résumé à ses lueurs éclairant des moments épars de terreur dans la maisonnée : une horreur par détours, et par l’intime. Le film n’a jamais besoin d’un tas de morts, ni de tortures, pour faire ressentir les tourments intérieurs et les déchirements de cette “période sans dieu”.

La dernière partie, qui laisse plus volontiers cours à cette violence (quoique là encore ellipsée : on ne verra par exemple pas la mise à mort de l’héroïne), et qui essaie de racheter la foi de ses spectateurs, n’est pas forcément ce que le film a de plus brillant. Voir tous ces gens qui viennent de commettre un massacre dans l’après-midi se rassembler à l’église, sur les lieux même du crime, pour prier leur Dieu une bougie à la main, est une image qu’on a du mal à vivre, au corps défendant du film, autrement que comme une terrible et ironique hypocrisie.

Il est plus généralement difficile de juger Three Godless Years sur son positionnement politique, de faire le tri entre ce qu’il conforte ou confronte du récit officiel la période (au-delà des larges incompréhensions dues à mon inculture historique). Tout est ambigu, de l’image de l’envahisseur japonais à celle du guérillero résistant, en passant par celle de l’Américain (un colon comme un autre ?). Même pour un film se focalisant sur le drame des femmes tondues, Three Godless Years semble particulièrement conciliant avec l’occupant nippon, ne peignant pas un seul guérillero (l’amoureux excepté) autrement que comme un sadique… Impossible pour moi de comprendre ce que tout cela révèle, mais il sourde dans le regard du film quelque chose de trouble qui le rend, à mes yeux, encore plus fascinant.

Tatlong taóng walang Diyos en VO.
Parfois traduit Trois personnes et trois ans sans Dieu en VF.

Charulata Satyajit Ray / 1964

À Calcutta, en 1880, alors que son mari la délaisse pour s’impliquer dans un journal politique, Charulata se réfugie dans les arts. Se rendant compte de la solitude de la jeune femme, son mari invite son cousin Amal à l’aider dans ses aspirations littéraires…

Spoilers.
 

Charulata est une nouvelle de mes tentatives concernant Satiajit Ray – cinéaste qui, hormis la sensibilité et les humeurs climatiques de son premier long, m’a souvent prodigieusement ennuyé, m’ayant toujours donné l’impression de déplier des fables morales où tout semble tracé d’avance. Et l’on retrouve, dans les premiers moments de Charulata, ce côté assez férocement théorique, cette démonstration dépassionnées d’idées froides (une femme bourgeoise et recluse s’ennuie, son mari l’ignore) qui ne semblent avoir aucune existence sensible par-delà leur propre discours. Puis soudain, par l’arrivée du cousin, qui réveille tant le quotidien de l’héroïne que le rythme pépère du film, Charulata se gonfle d’une grande émotion, d’une attention soudaine à l’imperceptible. Le sentiment amoureux silencieux : voilà donc peut-être bien ce qui manquait au cinéma de Satyajit Ray, ce qui permet de faire vibrer ses images et de faire chanter sa mise en scène (jusqu’à parfois pousser littéralement la chansonnette), la délicatesse du découpage se faisant poésie à l’image – littéralement, d’ailleurs, tant le sentiment qui se développe en creux se noue autour d’un double éveil à la littérature. Le film, par ailleurs, permet de faire joliment dialoguer cette révolution intérieure de l’héroïne avec les prémisses d’une révolution politique… Bref, si Charulata n’est pas sans défauts (il n’en finit plus d’en finir, jusqu’à ce maladroit final aux images arrêtées – je pense que le film aurait très bien pu se clore avec le départ nocturne d’Amal), je retrouve enfin là, dans ces images du quotidien, la sensibilité qui m’avait plu dans La Complainte du sentier, et une compréhension enfin déverrouillée du cinéma de Satyajit Ray, qui sera peut-être la clé me permettant d’apprécier d’autres de ses films.

 

Kisapmata Mike De Leon / 1981

Dadong, policier à la retraite, apprend que sa fille unique, Mila, est enceinte et va se marier…

Quelques spoilers.
 

Bien plus simple et convaincant que le bavard Sister Stella L., Kisapmata reformule le fascisme d’Etat sous la forme d’un récit de terreur domestique, et permet de mieux comprendre le cinéma de Mike De Leon. Il s’y lit une volonté de s’emparer de sujets politiques et sociaux (les méfaits d’un pouvoir vertical, le foyer-pays comme une prison à barbelés, l’inceste), mais de s’en saisir sans la dentelle et les prétentions du cinéma auteuriste. Le film, au contraire, garde le côté élémentaire et accessible du cinéma populaire, et plus fondamentalement la manière frontale du cinéma de genre (son drame est résumé à deux/trois décors, comme dans une série B, et sa fin clôt directement les festivités dès l’intrigue arrivée à son terme). La claustration psychologique prend ici les atours du thriller, débordant même parfois en visions plus fantastiques, et le langage de la mise en scène, malgré sa mesure, reste celui du film d’horreur. Sans que le résultat soit impressionnant, le film a assez de personnalité pour valoir la vision.

 

Uski Roti Mani Kaul / 1969

Chauffeur de car, Sucha Singh sillonne les routes poussiéreuses de la campagne du Pendjab, tandis que Balo, sa femme, passe de longues heures à l’attendre à l’arrêt de car avec son déjeuner…

 

J’aurais bien du mal à juger honnêtement d’Uski Roti : la tête plein de soucis n’ayant rien avoir avec le film, j’ai été totalement incapable d’y rentrer (je ne saurais même pas dire, après l’avoir vu, ce qu’il raconte exactement, ou s’il y avait deux ou plusieurs personnages). J’ai juste compris que cela parlait de la condition des femmes, en prenant l’alimentation pour fil rouge… Mon décrochage, cela dit, tient aussi sans doute aux défauts d’un premier film bien moins convaincant que les deux autres longs que j’ai vus de de Mani Kaul : si la rigueur du découpage est déjà là, ce film ne semble pas avoir beaucoup plus à offrir que l’influence manifeste d’une aridité Bressonienne qui écrase tout, aboutissant à la caricature d’un cinéma d’auteur muet et statique ou des statues inexpressives débitent des dialogues abstraits. Il n’y a rien ici qui puisse se faire sans une participation excessive du spectateur, n’offrant en retour que quelques rares beaux moments (un repêchage de corps vu par ceux qui l’observent, une tempête de sable…)

 

Parfois traduit Notre pain quotidien en VF.