L’Échiquier du vent Mohammad Reza Aslani / 1976

La propriétaire d’une grande et belle demeure est morte. Sa fille et son second époux s’en disputent la propriété…

Légers spoilers.
 

Chassé-croisé venimeux autour d’un héritage que tout le monde convoite, L’Échiquier du vent prend place dans le huis-clos d’un grand manoir mortifère (cadre élégant qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Cris et chuchotements – le film est globalement innervé du cinéma moderne de son temps). Un édifice d’autant plus clos sur lui-même que la lumière du jour n’y perce que par intermittences (scènes de nuit, souterrains, volets fermés…), que le personnage principal est cloué à un fauteuil roulant, et que la caméra aligne les plans méthodiquement installés. Un “échiquier” en effet, à l’image de cette table qu’on dresse, ou de ce lustre qu’on prépare : le film semble constamment vouloir dresser le décor, méticuleusement, à son assemblée de scorpions prêts à s’entre-dévorer, comme on préparerait une maison de poupées empoisonnée, fournissant armes et accessoires. Le cadre sans âge (le plan final, sur la ville, semble soudain sauter d’un siècle) achève de donner à ce petit drame des allures de théâtre symbolique, où chaque décor (à commencer par ce grand double-escalier où tous les personnages se postent) résonne comme une scène antique, complétée par son chœur de lessiveuses qui commentent et cancanent l’intrigue. Tout cela confère au film une superbe identité, qu’il ne semble cela dit pas réellement pressé d’exploiter au-delà du simple dépliement de son pitch (qui résonne de diverses influences, des Diaboliques de Clouzot au Cœur révélateur de Poe), et dont le propos féministe m’est resté assez cryptique (il y a peut-être là un parallèle que je suis incapable de faire avec l’indépendance entrevue des femmes en Iran, que ce soit dans les années 70 du tournage, ou dans les années 20 du récit). Il faut attendre le long final, qui se colore de démesure et d’une imagerie plus infernale, pour que le film semble enfin se réveiller un peu du programme parfait, mais aussi passablement ennuyeux, qu’il a mis en place.

 

Shatranj-e bad en VO.

Notules # 27

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
The Card Counter Paul Schrader USA / Royaume-Uni 2021
Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé France 2020
Le Diable n’existe pas Mohammad Rasoulof Iran 2020
Les Bodin’s en Thaïlande Frédéric Forestier France 2021
Détective Pikachu Rob Letterman USA / Japon 2019
Le Calendrier Patrick Ridremont France / Belgique 2021
Les Perles de la couronne Sacha Guitry France 1937
À l’approche de l’automne Mikio Naruse Japon 1960
Dellamorte Dellamore Michele Soavi Italie 1994
Cinema Paradiso Giuseppe Tornatore Italie 1988
Mondocane Alessandro Celli Italie 2021
Death Valley Matthew Ninaber Canada 2020
Minor Premises F.A. Eric Schultz USA 2020
Macabro Marcos Prado Brésil 2019

Notules # 26

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Loi de Téhéran Saeed Roustayi Iran 2019
Old Joy Kelly Reichardt USA 2006
Ouvre les yeux Alejandro Amenábar Espagne 1997
Le Prince Sebastián Muñoz Chili 2019
Serre-moi fort Mathieu Amalric France 2021
La Pièce rapportée Antonin Peretjatko France 2020
Les Amours d’Anaïs Charline Bourgeois-Tacquet France 2020
Présidents Anne Fontaine France 2021
Le Tour du monde en 80 jours Samuel Tourneux France 2020
The Breakfast Club John Hughes USA 1985
Le Jour du dauphin Mike Nichols USA 1973
The Black Marble (Flics-Frac !) Harold Becker USA 1980
Frances Graeme Clifford USA 1982
La Proie (Midnight In The Switchgrass) Randall Emmett USA 2021
Host Rob Savage Royaume-Uni 2021
Marionnette Elbert Van Strien Pays-Bas / Luxembourg / Royaume-Uni 2020
Masquerade Shane Dax Taylor USA 2021
Diamante Daniele Falleri Italie 2021

Notes sur les films vus #21

Le Lac aux oies sauvages • Diao Yinan (2019)
Contagion • Steven Soderbergh (2011)

À propos d’Elly • Asghar Farhadi (2009)
Donnybrook • Tim Sutton (2020)
Point Break • Kathryn Bigelow (1991)
Glass • M. Night Shyamalan (2019)
La Coquille et le Clergyman • Germaine Dulac (1928)
La Reine des neiges II • Jennifer Lee & Chris Buck (Studios Disney) (2019)

La Maison est noire Forough Farrokhzad / 1963

La vie à Babadaghi, une leproserie de Tabriz.

 

Dense et virtuose, le documentaire de Forough Farrokhzad laisse la même impression qu’un tour de prestidigitateur : on a vu beaucoup de talent, une maestria de montage certaine, une intuition fulgurante dans la manière d’approcher ces visages qu’on ne veut pas voir – mais on ne sait pas exactement à quoi on vient d’acquiescer.

La figure-clé du film et de son montage, c’est le court-circuit : en comparaison (inévitable) avec L’Ordre de Jean-Daniel Pollet (1973), qui organisait un patient face à face du spectateur avec le visage lépreux (nous confrontant à la défiance de cet humain qui se trouve toujours là, derrière ces traits), le film de Farrokhzad semble lui terriblement impudique, alignant comme autant de variantes déconnectées de leurs humains les visages dégradés, les plans gores balancés plein cadre, le tout saupoudré d’effets de montage esthètes ou de poésie déclamée avec une certaine emphase. Il n’y a aucune auto-restriction, aucune économie face à ces images problématiques.

Et c’est évidemment un mauvais procès à faire au film que de s’arrêter là : la question n’est pas tant de savoir si ces visages sont délicatement maniés, que de savoir à quelle fin ils le sont. Or le film, qui les expose pourtant en surnombre, n’en fait jamais une fin en soi (c’est-à-dire un spectacle, que ce soit par quelque effet de reportage choc, ou par une pudeur compassée et hypocrite de cinéma d’auteur). Ce que La Maison est noire s’évertue plutôt à mettre en avant, c’est l’adoration paradoxale de ces patients condamnés pour le Dieu qui les a créés, la voix-off posant des mots de jardin d’Éden sur ce qui semble être un enfer. C’est d’autant plus troublant, en fait, que la petite société recrée au sein de la maison lépreuse (mariages, repas, école…) est d’abord ce qu’on retient du film. Autrement dit, s’il faut chercher un côté dérangeant à ce documentaire, c’est peut-être plutôt celui d’être un film consacré à la société humaine en général (humains perdus sur Terre, dans leur souffrance, vivant tout de même ensemble et adorant leur dieu) : d’être un film où la question lépreuse n’est au fond qu’un moyen, l’outil d’une parabole qui regarde ailleurs.

Kẖạneh sy̰ạh ạst en VO.

 
 

• Et un grand merci à Castorp pour la recommandation (vu avec beaucoup de retard, donc !).
 

Notes sur les films vus #19

Went the Day Well? • Alberto Cavalcanti (1942)
Le Ballon blanc • Jafar Panahi (1995)
Vif-Argent • Stéphane Batut (2019)
La Déesse agenouillée • Mains criminelles • Roberto Gavaldón (1946-1951)
Chicken and Duck Talk • Clifton Ko (1988)
Be with me • Eric Khoo (2005)
De quelques évènements sans signification • Mostafa Derkaoui (1974)
Un nouveau jour sur Terre • Peter Webber, Lixin Fan, Richard Dale (2017)

La Brique et le miroir Ebrahim Golestan / 1965

La journée s’achève pour Hasheme, chauffeur de taxi, quand il accepte une derniere cliente. Arrivée a destination, celle-ci s’enfonce dans la nuit, abandonnant un bébé dans la voiture…

Légers spoilers.
 

Voici un film annoncé comme « le pionnier du cinéma moderne iranien », avec un récit qui colle aux basques d’un chauffeur de taxi… Devant un tel topo, on s’imagine un film au parfum documentaire dans les rues de Téhéran, cochant paresseusement les cases de l’œuvre-clé qui amène le cinéma de son pays vers plus de réalisme en tournant en extérieurs et en se confrontant aux problématiques sociales. Bref, le genre de passage obligé pour chaque cinématographie quelque part au tournant des années 50-60, qui produit des films clones aussi impeccables et utiles en leur temps que parfaitement oubliables.

Quelle surprise alors, dès l’excellente ouverture (la maison en ruine), de découvrir au contraire un film ambitieux, maîtrisé et rigoureux, qui va plutôt chercher son bonheur et son exigence du côté du cinéma moderne hardcore (tendance Antonioni, le silence et la lenteur en moins), en aspirant sans cesse à la grande scène (le climax à la maternité, notamment, est assez sidérant, et vaut à lui seul la vision du film). Je ne sais pas si le fameux « cinéma motafavet » iranien est à l’image de cet essai – il reste qu’on devine sans mal, devant de telles racines, pourquoi les cinéastes nationaux, vingt ans plus tard, faisaient autre chose que le world cinema fadasse qui sévissait alors dans le reste du tiers-monde.

Deux choses, cependant, empèsent dangereusement le film. La première, c’est la maladie académique du cinéma moderne : cette volonté pompeuse et sentencieuse de constamment vouloir faire propos. Chaque élément passant dans le cadre, chaque arrière-plan choisi (hop, une fresque religieuse collée au mur de l’appartement, sans raison) – tout prétend à faire signe, comme si le film se préparait déjà à sa dissection scolaire dans quelque cours d’analyse filmique.

La seconde, c’est ce goût décidément propre au cinéma iranien, quelque soit le cinéaste et la période, pour les dialogues relous qui ne vont nulle part : palabres et litanies interminables, discussions qui tournent en boucle sans rien construire, arguments qui s’accumulent sans s’écouter… Je ne sais pas s’il y a là un trait culturel au pays, ou une tradition purement cinématographique, mais combien de possibles grands films iraniens m’ont assommé par cet art consommé de parler pour ne rien dire. Ce film, qui y ajoute le pompeux d’une écriture théâtrale savante, et qui y mêle (bonus !) les prises de tête de couple typiques de la période, ne s’en relève pas vraiment.

Khesht va Ayeneh en VO.

Bashu, le petit étranger Bahram Beyzai / 1985-1989

Bashu, un petit garçon, vit dans une ville frontalière pendant la guerre Iran-Irak. Ayant perdu sa famille et sa maison dans un bombardement, il s’enfuit et échoue dans le nord du pays, où les gens sont blancs et où l’on ne parle pas sa langue. Une mère de famille décide de lui venir en aide…

Légers spoilers.

C’est peu de dire que Bashu est une surprise. Sa relative invisibilité dans le panthéon du cinéma iranien, son synopsis de fable gonflante, ou son squattage récurrent des séances pour enfants, laissaient redouter un film world-cinema comme il y en eut tant dans les années 90 : un petit machin poético-naturaliste bien sage, avec option folklore et message en pack.

Bashu n’est pas cela. Ne serait-ce que parce que son jeune héros, loin d’être le personnage didactique qu’un pensum sur la tolérance demanderait (c’est-à-dire un gamin comme un autre justement, un égal, seulement victime du racisme et des barrières de la langue), est filmé par Beyzai comme un enfant sauvage : un garçon rétif aux intuitions animales, mutique et imprévisible, pris d’humeurs et de fièvres étranges, peu au fait des règles sociales. Entre les mains d’un tâcheron, cela relèverait du réflexe raciste ; en l’état, le film en tire surtout la peinture d’un pur produit de la guerre, qui en surgit ex nihilo (nous ne saurons rien de son passé), et qui semble presque moins exister pour lui-même que comme une projection, une incarnation de l’altérité totale qu’il représente pour ces paysans iraniens. Même lorsqu’on découvre au milieu du film qu’il sait lire (Bashu et les enfants du village se découvrent soudain cette langue commune, par delà leurs dialectes respectifs), l’étrangeté est que justement rien ne se passe, que rien ne change : Bashu continuera à formuler des réponses muettes et à communiquer en musique, et les autres à ne pas vraiment le comprendre – le film achevant d’en faire un enfant certes présent mais habitant son propre monde parallèle, celui du trauma, dont les rêveries et visions ne font que cohabiter avec la réalité des autres.

Bashu a une autre particularité : il ne ne ressemble pas beaucoup à ce qu’on connaît, en France, du cinéma iranien – ces films de Kiarostami, Makhmalbaf, ou Panahi, qui lui sont pourtant quasi-contemporains. S’il en partage les tropismes (« prends garde, pays, un enfant te regarde  »), il est étranger à la veine moderne qui était plus volontiers celle de ses collègues (tout ce qui va, disons, d’une fibre néoréaliste à un amour des dispositifs). Point ici de contemplation du réel, qu’on interrogerait dans sa chair ou qu’on laisserait parler de lui-même : la forme narrative si particulière de Bashu, ce serait plutôt celle de la comptine.

Il n’est pas question, par ce terme, de justifier quelque complaisance pour le neuneu, mais de souligner la singularité d’une narration en segments clos, dont les situations se résument à trois traits : la façon naïve qu’a le garçon de raconter la guerre par exemple, dans l’un de ses moments de crises (« Maman a pris feu et papa s’est enfoncé dans le sol  ») ne dépareille au fond pas tellement de la manière dont le film lui-même nous en a fait prologue (un désert explose et en sort un camion : point).

La comptine, c’est ainsi cette façon qu’a Beyzai de réduire les situations au strict minimum des éléments souhaités (quitte à sacrifier au vraisemblable et à la logique), pour ensuite les manier en de rondes et apparentes équations, qui surlignent moins le symbolisme qu’elles ne l’ouvrent. Les visions éparses qu’a le gamin de sa mère morte, par exemple, dépassent le bel effet lacrymal : parce qu’elle est voilée de la tête aux pieds, son étrange immobilisme la transforme en fantôme, ombre noire inquiétante dans laquelle il est assez étrange, voire macabre, de voir le garçon chercher du réconfort – suggèrant déjà à l’enfant qu’il doit en faire le deuil. De même, quand la relation entre l’orphelin et la paysanne se scelle, c’est toujours par des configurations animales (la grange-piège, le filet) qui ne dissocient pas l’apprivoisement d’une certaine forme de prédation… Les paraboles que sécrète le film aiment ainsi à conserver leur part d’opacité, venant anoblir ça et là, par de majestueuses compositions visuelles, un objet ou un moment mystérieusement élus.

Beyzai ne tient pas toujours le cap de cette narration si singulière, tenté qu’il est parfois par un didactisme de fable (méchants voisins), ou le cédant aux puissances faciles du pathétique (le garçon finit la moitié des scènes en pleurs). Les vélléités poétiques, et la naïveté qui leur sert d’excuse, ne sont pas loin non plus. Mais le reste du temps, son film parle ; et pose sur son actualité brûlante, celle de la guerre Iran-Irak, d’improbables habits de ballade ancestrale.

Bashu, gharibeye koochak en VO.
Le film a été tourné en 1985 mais, interdit pendant 4 ans, il ne sort qu’en 1989.
[extrait]