Godzilla Gareth Edwards / 2014

Le physicien Joseph Brody a perdu sa femme il y a 15 ans quand un incident nucléaire a irradié la région de Tokyo. La thèse officielle parle de tremblement de terre mais le scientifique est sceptique, et mène son enquête avec son fils…

Légers spoilers.
 

Ce curieux blockbuster confirme que Gareth Edwards est l’un de seuls vrais cinéastes à avoir émergé de la débâcle Hollywoodienne des années 2010. L’un des seuls, en tout cas, à être travaillé par une vision : conflits d’échelles et gigantisme, décors qui se meuvent face aux humains réduits à l’état d’insectes. Plus encore que dans le film originel d’Honda, les monstres ici sont indissociables de la nuit, des fumées, de la chose à peine entrevue, entraperçue, comme autant de souvenirs traumatiques, toujours laissés dans leur brume quelque peu taboue (même le Godzilla enfin visible du final, couché en plein jour, vient se confondre avec les débris grisâtres des immeubles).

Reste cependant encore et toujours cette question : comment faire de ces visions un film ? Le facteur humain manque une fois de plus désespérément à l’appel, de manière d’autant plus gênante ici qu’Edwards court après des archétypes censés nous émouvoir (famille séparée, sens du sacrifice) qui ne font que surligner le vide. Quand les rapports humains sont pris dans de pures configurations d’espace et de désastre (Binoche vivant la chute de la centrale de l’intérieur de son couloir, le gamin anonyme à protéger dans le métro…), ils fonctionnent immédiatement mieux, en ce qu’ils servent alors uniquement ce qui intéresse le film, à savoir la catastrophe (de la même façon que Rogue One fonctionnait davantage, sur ce plan, parce que le scénario renvoyait ses personnages sacrifiés au statut de déchets de l’histoire, de données littéralement oubliables).

On lit souvent qu’Edwards devrait travailler ses scénarios, mais il ferait mieux d’assumer le statut de spectateur de ses personnages, de se contenter de situations mettant en scène leur impuissance, plutôt que de les montrer s’agiter à vide dans des péripéties dont sa caméra n’a manifestement rien à foutre – le signe le plus parlant étant que ces personnages n’ont aucun pouvoir sur les évènements (voir combien le film tente laborieusement de justifier, à chaque étape, la présence et l’utilité d’un héros qui ne sert littéralement à rien). Bref, le film devrait s’occuper à ronger le seul os qui le préoccupe vraiment : l’apocalypse.
 

Rogue One Gareth Edwards / 2016

Onze ans ont passé depuis la chute de la République. L’alliance rebelle, mise au courant de la construction d’une arme dévastatrice, tente d’en récupérer les plans.

Légers spoilers.

Star Wars était la dernière diégèse à résister un tant soit peu aux névroses de l’époque : la dernière à ne pas encore être passée à la moulinette de ce filtre "adulte" (comprenez : réaliste, terne, frigide) qui permet depuis 15 ans au cinéma hollywoodien égaré, et à son public adolescent, de se rassurer sur le fait que oui, promis, ils ont bien du poil au menton. Rogue One restera comme le premier épisode à y avoir cédé : le film adopte une intrigue beaucoup plus prosaïque (concrète, militaire, stratégique), et des personnages sortis du schéma légendaire ou héroïque.

Et là vient une surprise. Car ce qui est frappant, et réjouissant, c’est que cette approche a l’effet inverse de l’anesthésie redoutée : elle met en lumière au contraire combien le merveilleux résiste, sans cesse mis en valeur qu’il est par sa manière de dépasser, comme une mauvaise herbe tenace, de l’enclume des conventions de son temps (pseudo-réalisme sentencieux, désenchantement crépusculaire, héroïne sortie d’un Young adult). L’obsession de Gareth Edwards pour les jeux d’échelle n’y est pas pour rien : il faut se rappeler ce moment, dans le tout premier Star Wars, où un petit vaisseau plongeait dans les couloirs de l’Étoile noire, et où en quelques images, une "planète" ronde (telle qu’on pourrait la voir dans le ciel) devenait un sol nervé de bâtisses et de corridors à taille humaine. Ce vertige du gigantesque et du minuscule est l’un des moteurs du merveilleux ; et par ses visions apocalyptiques (fuir la destruction d’une cité entière), ludiques (la planète avec "porte d’entrée") ou rêveuses (l’étoile noire somnambule en plein jour, flottant dans le ciel bleu), Edwards en retrouve toute la saveur.

La normalisation redoutée n’a donc pas eu lieu, mais Rogue One n’est pas sans problèmes. Son originalité est de se vivre comme un épisode secondaire (sans générique canonique, par exemple), ce qui résonne jusque dans son intrigue (des soldats anonymes, qui font un boulot ingrat, doivent se sacrifier au profit de la grande Histoire). Ainsi, même si le principe-même du scénario est de relier les points avec la saga, le film n’est pas pris dans l’ouragan référentiel qui écrasait Abrams (« comment retrouver la recette secrète de Star Wars »), et peut se permettre d’être autre chose : quelque chose comme une série B sans goût trop prononcé, où la mise en scène très lisible et fonctionnelle d’Edwards, une fois ses grandes visions mises de côté, témoigne d’une surprenante et agréable humilité.

Mais mis à part le final, où cette contrition s’exprime en une stupéfiante acmé martyre, le film a bien du mal à cueillir les fruits de son positionnement. La complexité morale promise en lieu et place de la légende (les bonnes causes méritent-elles de se salir les mains ?) laisse vite place à l’ennui, et le regard plus prosaïque posé sur la mythologie des films n’empêche pas celui-ci d’exalter, une fois de plus, la dimension religieuse de la Force avec une désagréable bigoterie. Le facteur humain, surtout, manque cruellement à l’appel, ne survivant qu’au travers du jeu usé et douloureux de Diego Luna, et échouant pour le reste à incarner tout ce qui devrait l’être (la relation père-fille, le film de groupe et d’équipe, les pertes successives d’une mission suicide : rien de tout cela ne parvient réellement à prendre corps).

Rogue One reste une bonne nouvelle dans l’histoire de Star Wars : ce matériau trentenaire, ici réellement malmené, prouve qu’il a assez d’identité pour devenir un genre à lui tout seul – comme les James Bond en leur temps –, et qu’il est capable de conserver son ADN malgré les modes et les cinéastes. Ce qui est plutôt de bon augure, vu l’usine à films que Disney compte désormais faire de la franchise…

Rogue One : A Star Wars Story en titre complet (VO et VF).