Notules # 15

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Lettre William Wyler USA 1940
L’Obsédé William Wyler USA 1965
Palombella rossa Nanni Moretti Italie 1989
Au feu les pompiers ! Miloš Forman Tchécoslovaquie 1968
Les Trois Âges Buster Keaton USA 1923
Le Spécialiste Sergio Corbucci Italie 1969
D’où viens-tu Johnny Noël Howard France 1963
Brèves amours Camillo Mastrocinque, Giuliano Carnimeo Italie / France 1959
L’Apparition Xavier Giannoli France 2018
Nul homme n’est une île Dominique Marchais France 2018
Le Collier rouge Jean Becker France 2018
Lady Bird Greta Gerwig USA 2018
Les Heures sombres Joe Wright Royaume-Uni 2018
La Malédiction des Winchester Michael et Peter Spierig USA / Australie 2018
Le Labyrinthe – Le remède mortel Wes Ball USA 2018
Le Jour de mon retour (The Mercy) James Marsh Royaume-Uni 2018

Rhapsodie satanique Nino Oxilia / 1917

Alba d’Oltrevita, une aristocrate vieillissante, promet son âme au diable pour qu’il restaure sa jeunesse. Celui-ci pose comme condition qu’elle renonce à l’amour.

Légers spoilers.

Il y a bien des choses qui menacent d’étouffer le charme de Rhapsodie Satanique. Le film en effet n’est pas d’une élégance folle : la narration pataude, peu autonome, se repose essentiellement sur les cartons, et la mise en scène est lourde (cadres étouffants, compositions pauvres, enchaînements sans grâce). On imagine, par exemple, ce qu’un grand cinéaste aurait pu faire du compte à rebours macabre qui clôt la première partie…

Si le film enchante néanmoins, c’est par la façon dont, venant clore la première période du cinéma muet (diableries et mysticisme, forme courtes, jeux outrés de couleur), il s’en offre presque comme un chant du cygne, une ample poétisation de ses manières. Un peu comme si, en un seul film, on nous confirmait soudain la validité de toute cette poésie fantomatique qu’on aime à projeter sur la période (ce charme spectral du muet, habituellement terni du soupçon de l’anachronisme – celui de fantasmer cette étrangeté depuis le présent, de la déduire artificiellement du gouffre de temps qui nous sépare des films, ou du fétichisme de leur scories).

Ici, pas d’ambigüité : le bréviaire de la maison hantée (cette manière si particulière de mêler merveilleux, macabre et nostalgie) règne sur le film entier – nous sommes, on nous le dit d’emblée, au « château des illusions ». L’imagerie, hystérique (chaos de balançoires, parodie mortifère de mariage), s’accompagne d’un récit moins occupé à dérouler les péripéties, qu’à rêvasser des situations. La grande fête en extérieur ressemble ainsi d’abord à un fantasme de jeunesse, tableau parfait et ellipsé, comme on s’en souviendrait de loin, en l’idéalisant (et pour cause : comme toute requête au diable, c’est une impasse illusoire, un crève-cœur nostalgique) ; plus tard dans le film, le ressassement du remords de l’héroïne, en une suite d’images hagardes ne cherchant pas réellement à s’enchaîner les unes aux autres, restitue à merveille l’ivresse du deuil… Loin de la forme longue du muet, plutôt apte à déplier longuement chaque situation, le film séduit ici par son côté baladeur et hallucinatoire.

Le plus bel outil de ces rêvasseries, c’est la couleur. Arrivant au terme des recherches ayant occupé les années 1900-1910 (Pathé, Méliès…), Rhapsodie satanique combine, comme d’autres films de son temps, le meilleur des deux mondes : le teintage (une couleur unie pour toute l’image) y côtoie quelques touches colorées locales (peintes à la main ou au pochoir), qui s’y ajoutent comme si elles en dérivaient. La couleur semble ainsi comme latente : d’un intérieur doré découlent des nuances rougeâtres ; le bleu profond de la nuit, à la fenêtre verte, tend vers le fantastique… Ces teintes fantômes pénètrent les scènes homogènes sans qu’on s’en aperçoive, y brûlent parfois d’une fièvre électrique, puis se font oublier et repartent tout aussi discrètement ; la couleur vacille, la couleur rêvasse1.

Ce goût des illusions culmine en un plan climax, celui du miroir, où toutes les poésies du film se mêlent (hallucination des reflets multiples, jeux de lumière et de couleur, fantastique qui sourde, imagerie de la mariée déchue), pour achever de précipiter le récit dans le mystère des reflets de l’eau. Rhapsodie Satanique est un film court, très inégal, dont les maladresses et grossièretés éclatent dès qu’il sort de la voie singulière qu’il s’est choisie (le passage des deux frères, par exemple, au récit plus platement linéaire). Mais rarement on aura senti film si bien identifier et cultiver ce qui, dans la nature même de ses images, l’intéresse vraiment.

Rapsodia satanica en VO. [extrait]

 
 

Notes

1 • Il est amusant de voir que la restauration participe involontairement à ce mouvement. Plusieurs plans ont été perdus, et sont remplacés à l’écran par du noir, alors que continue la musique (d’époque), un peu comme si on fermerait les yeux pour quelques secondes. Un effet qui achève de donner l’impression de voir ce film à travers les vapeurs du sommeil…

Notules # 13

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Herbes flottantes Yasujirō Ozu Japon 1959
Les Cents Cavaliers Vittorio Cottafavi Italie 1964
Le Jour où la terre s’arrêta Robert Wise USA 1951
L.A. Confidential Curtis Hanson USA 1997
Equus Sidney Lumet Royaume-Uni 1977
Vanity Fair (TV) Andrew Davies & Marc Munden Royaume-Uni 1998
Gouttes d’eau sur pierre brûlantes François Ozon France 2000
Bleeder Nicolas Winding Refn Danemark 1999
Le Grand méchant renard Benjamin Renner & Patrick Imbert France / Belgique 2017
Une vie violente Thierry de Peretti France 2017
Nothingwood Sonia Kronlund France 2017
À voix haute Stéphane De Freitas & Ladj Ly France 2017
Ce qui noue lie Cédric Klapisch France 2017
La Colle Alexandre Castagnetti France 2017
Nos patriotes Gabriel Le Bomin France 2017
Comment j’ai rencontré mon père Maxime Motte France 2017
Message from the King Fabrice Du Welz France / USA 2017
Overdrive Antonio Negret France / USA 2017
Baby Driver Edgar Wright Royaume-Uni / USA 2017
Captain Underpants David Soren (Dreamworks) USA 2017
Departure Andrew Steggall Royaume-Uni 2017
Rara Pepa San Martín Chili 2017
Berlin Syndrome Cate Shortland Australie 2017
The Hero Brett Haley USA 2017

Notules # 10

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Abbatoir 5 George Roy Hill USA 1972
La Porte du diable Antohny Mann USA 1950
Conan le barbare John Milius USA 1982
Histoire d’une femme Eugenio Perego Italie 1920
Deux étoiles dans la voie lactée Shi Dongshan Chine 1931
L’Histoire officielle Luis Puenzo Argentine 1985
D’une pierre deux coups Fejria Deliba France 2016
Frantz François Ozon France 2016
Clash Mohamed Diab Égypte 2016
Aquarius Kleber Mendonça Filho Brésil 2016
Instinct de survie Jaume Collet-Serra USA 2016
Miss Peregrine et les enfants particuliers Tim Burton USA 2016
Where to Invade Next Michael Moore USA 2016
L’Âge de glace 4 : La Dérive des continents Steve Martino et Mike Thurmeier (Blue Sky) USA 2012
Bastille Day James Watkins USA 2016
Mother’s day Gary Marshall USA 2016

Le Chevalier blanc Giacomo Gentilomo / 1957

Le jeune Siegfrid est confié à un ermite à la mort de sa mère. Devenu adulte, il forge lui-même son épée, et part combattre le dragon qui lui permettra d’acquérir l’invulnérabilité…

 

Le Chevalier blanc, pour le cinéphile, ne manque pas d’accroches : on y adapte moins la légende de Siegfried que le film de Fritz Lang (sa première partie, tout du moins), dont on devine l’héritage par de nombreux traits. Que ce soit l’importance de la forêt qu’on croirait sortie d’un studio, la poésie artisanale des effets (transparences du héros invisible, mollesse absurde du dragon carton-pâte), ou même par la figure de l’aryen – Siegfried, en bon nazi, méprise ainsi le vieillard qui l’a sauvé et élevé : « Toi, tu serais mon père ? As-tu déjà regardé ton reflet dans un torrent ! Est-ce qu’une brebis pourrait engendrer un ours ? ».

Et pourtant, malgré cet évident modèle, il n’est pas si simple d’appréhender la narration de ce petit film de rien, de comprendre la parfaite béatitude dans laquelle il plonge. La délicieuse expérience de sa vision interroge sur ce qu’il fut pour le public, à sa sortie. Comment fut réellement vécue, à l’époque, cette période molle et transitoire du cinéma de genre ? Ces années au croisement d’un cinéma classique mourant (montage et rythme pâteux, imagerie propre et fignolée, foi naïve dans les archétypes), et d’une production bis qui n’avait pas encore déchaîné ses pulsions, quand bien même on en devine çà et là l’avènement (lumière parfois digne d’un Bava, flots de sang du dragon…)

Avait-on conscience alors de la charge kitsch de ces films (Siegfried en tunique et brushing, sifflant bonjour à l’oiseau sur la branche) ? Les voyait-on comme un déclin, comme l’aplatissement du cinéma Hollywoodien ? Car c’est ici le modèle, épuisé certes, mais indéniablement prégnant (c’est d’ailleurs à cette époque qu’Hollywood envahit Cinecittà) : rien que le choix d’un Bas Moyen-Âge, clair, propre et raffiné (au contraire du monde archaïque Langien), témoigne à l’image de cette filiation. Mais pensait-on alors continuer, épuiser, ou dépasser ce cinéma ?

Dans ce flottement réside peut-être la force du film : une étrange osmose entre ce qu’il est, et ce qu’il montre. Lui aussi, comme le Moyen-Âge, est pour le regard futur une sorte d’entre-deux, une suspension entre deux moments forts du monde, comme inconscient de sa propre singularité. Un cinéma un peu absent, tout entier comme le village de Brigadoon, sagement bloqué dans l’éternité de ses traditions, glacé dans sa stabilité formelle. Cette narration neutralisée (plans calmes et statiques, souvent larges, facticité rassurante de la direction artistique) évoque même le Moyen-âge dans son art, et sa manière de raconter les histoires : cette façon de tout mettre à plat, de “résumer” (d’aligner les moments nécessaires au récit, comme sur une fresque) plutôt que de chercher la figuration réaliste, vraisemblable ou saisissante des événements.

Il n’est pas seulement question ici d’un nanar réjouissant, qu’on regarderait avec distance et tendresse. Sous le kitsch indéniable du Chevalier blanc, sous son académisme latent et sa totale absence d’ambition (qui font que j’ose à peine en conseiller la vision), il fleurit pour le spectateur patient, pour qui sait du film saisir la pensée, le rythme et le phrasé, un authentique plaisir de cinéma.

Sigfrido en VO.

 

• Soyez prévenus, le DVD français (pourtant édité par Artus Film, éditeur prommeteur) propose une copie immonde : recadrée, et extrêmement pixelisée (il faut en passer par un traitement vidéo des trames pour atténuer la chose)…
 

Notules # 6

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Mia Madre Nanni Moretti Italie 2015
Notre petite sœur Hirokazu Kore-eda Japon 2015
Le Grand jeu Nicolas Pariser France 2015
Seul sur Mars Ridley Scott USA 2015
Les Mille et Une Nuits

Les Mille et Une Nuits Miguel Gomes / 2015

Dans un pays d’Europe en crise, un réalisateur se propose d’écrire des fictions inspirées de la misérable réalité dans laquelle il est pris. Mais incapable de trouver un sens à son travail, il s’échappe lâchement et donne sa place à Schéhérazade…

 

En essayant d’écrire sur Les Milles et une nuits, ce triple-film devant lequel on s’est tout de même pas mal ennuyé, on vient fatalement à en faire l’éloge. Curieux tour de magie.

Cette contradiction n’est pas étrangère à une particularité du cinéma d’auteur contemporain, indissociable de sa réception critique. Guillaume Orignac, dans ce qui est par ailleurs un beau texte sur le troisième volet, a l’honnêteté de verbaliser clairement ce que beaucoup de ses confrères éludent : « L’Enchanté a cette paradoxale qualité de donner raison dans les détails à ses détracteurs tout en leur donnant radicalement tort dans l’ensemble. Et, à moins de vouloir se retrouver aux côtés du diable qui se cache où l’on sait, on préfèrera suivre une pente amoureuse plutôt que celle, procédurière, consistant à épingler des défauts inhérents à un projet aussi généreusement fantasque ». Mais là est la déviance : sous l’invitation (recevable) à apprécier d’abord un film pour son mouvement d’ensemble, se cache aussi une pente plus dangereuse, qui déplace l’appréciation du film à l’amour de son projet.

Or le projet des Milles et une nuits est inattaquable : il est absolument magnifique. Tant pour l’adaptation oblique du matériau d’origine, que pour les multiples pièges qu’on y évite avec une virtuosité de ballerine : en refusant de faire de la fiction un début (un récit qui abuserait de notre amour des histoires pour discourir politique en douce, méprisant celles-ci d’un même geste), refusant tout autant d’en faire une fin (esquiver le politique par une fuite dans l’imaginaire), Gomes redonne à la fiction sa dimension organique, simple étape transitoire entre deux états du réel : un pétrissage du présent, restituant au pays la narration de ses propres mésaventures – puisque, de fait, son Histoire lui a été confisquée par d’autres. C’est peu de dire qu’on offre ici une vision du peuple plus saine et forte que celle du cinéma social d’usage : excepté le premier segment troïka, où la satire (sans férocité, trop théorique) engage le film sur un registre symbolique bien plat, la trilogie de Gomes ne donne jamais l’impression d’une voix qui viendrait discourir sur le peuple (qui fournirait son analyse sociologique d’en haut, fut-ce sous forme fantaisiste, après être allé jouer au journaliste en bas) : tout est fait au contraire pour que la fiction reste une trouée inquiète, un work in progress glouton, qui avale tout ce qui passe à proximité avant de le restituer au réel, par une circulation (documentaire / fiction, récit / faits réels, personnages / acteurs) renvoyant sans cesse la tentative artistique se confronter à ce dont elle est partie.

En cela, la concrétisation du projet bute sur une part de son identité, qu’on peut aussi comprendre comme un réflexe éthique : inclure dans le récit l’impuissance à le raconter (c’est justement l’objet du prologue amusé). Comme si l’apocalypse était aussi celle des histoires, et que le sort jeté au peuple portugais avait d’abord frappé, comme à Babel, la parole de ses conteurs. C’est à la fois la faiblesse des films (fragiles, inégaux), et le charme fou du geste que de se présenter ainsi mutilé (moments superbes, ainsi, où le récit semble refleurir dans le chaos, comme une mauvaise herbe vivace) : aussi impressionnant soit le segment médian de toute la trilogie (la séquence au tribunal, colonne centrale soutenant l’œuvre par sa fermeté formelle et narrative), on sent bien que le projet ne pourrait se contenter d’être ça, de simplement raconter le désastre et l’éclatement du haut de sa maîtrise, et qu’il faut aussi souffrir la catastrophe pour pouvoir en peindre la renaissance.

Tout cela doit-il pour autant justifier la moindre carence, et nous empêcher d’aller observer le film au détail ? Non, et c’est bien là le problème : les mésaventures du récit, ses plaies, son désarroi, ne sauraient s’incarner par un flou de l’énonciation. Retournons à l’exemple du troisième volet qui, résumé pour ses deux tiers au chant des pinsons (beau geste que de soudain stopper la voracité du récit : c’est le projet), se perd dans une heure d’interminable observation ingrate (on tente concrètement de réaliser ce projet : c’est la réalité du film). Faut-il alors excuser Gomes d’une tape dans le dos pour son excès de bonté, pour son attention sympathique à ces hommes ? Ou peut-être faut-il se rendre compte que l’ennui n’est jamais anodin mais toujours un symptôme, celui d’un regard trop hasardeux pour offrir accroche à notre participation. Et qu’ici, en l’occurrence, le projet d’enchantement à l’œuvre (couper la voix de Schéhérazade pour écouter les oiseaux chanter, se faire patient pour rendre l’oreille disponible) entre en collision avec le dressage, la compétition, le conditionnement, les cages, la manie – autant d’oppressions et de laideur que Gomes se montre inapte à prendre en charge dans la mise en scène de cette écoute, ne digérant la chose qu’in extremis, par une issue dont la tragédie miniature élargit un peu tard les horizons du segment.

Ce reproche (qu’on pourrait adresser à d’autres passages) peut sembler injuste, tant l’ambition forcenée de cette trilogie est loin de l’auto-indulgence de certains auteurs contemporains qui se contentent d’une proposition, en se réclamant pour le reste de l’aridité d’un cinéma moderne dont ils ont rarement la rigueur (exemple encore cette année de Jauja : toute une génération de cinéastes élevés dans le moule autiste d’une réception de festival, et de son public masochiste trop occupé à disserter les dispositifs). On est même loin, pour revenir à Gomes, de l’inélégance structurelle de Tabou – où, pour accentuer la lumière d’une deuxième heure vitaliste, le cinéaste ne trouvait rien de plus fin que de nous infliger une première partie propre à se donner la mort. Les Milles et une nuits est bien plus généreux que cela ; mais parce qu’il est vécu (y compris par l’auteur de ces lignes) comme un film majeur de l’année, il doit être entendu comme le signal d’avertissement d’une mutation esthétique en cours. Célébrer le « geste » au détriment de sa capacité à se réaliser à l’écran n’est pas sans conséquence : car observer au détail, c’est moins être maniaque qu’être fidèle à ce que le film profère concrètement, dans la chair de ses réflexes et de son inconscient. Il n’est pas question ici d’être diverti, d’être « occupé » par le film quels qu’en soient le coût ou le sens, ni de remplir le vide : il est simplement question, dans vingt ans, de pouvoir encore discuter d’autre chose que de notes d’intention.

Film en trois parties : L’Inquiet • Le Désolé • L’Enchanté.
As mil e uma noites : O Inquieto • O Desolado • O Encantado en VO.