L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar

L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar Shōhei Imamura / 1970

Shohei Imamura filme et interroge une Japonaise, patronne d’un bar, sur sa vie, son histoire, en la mettant en parallèle avec les événements qui ont secoué le Japon depuis la seconde guerre mondiale.

Légers spoilers.

Le cinéma documentaire des années 60 a rêvé d’un captage immédiat du réel, sans détour ni filtre moral, pour enfin aller tâter la chair crue du monde. Par la magie d’une liasse de billets obligeant le sujet à répondre à n’importe quelle question, Histoire du Japon ressemble à la concrétisation brutale de ce fantasme, comme un enfant monstrueux des aspirations du cinéma direct : l’honnêteté de l’échange est désormais affaire d’un contrat littéralement signé (d’autant plus violent qu’on l’introduit par le biais des parents et du salaire, réactivant discrètement l’imagerie d’une famille « vendant » sa fille au cinéaste). Si la parenté du procédé avec certains aspects de la télé-réalité laisse songeur, le film sait désigner la violence de son propre dispositif (faisant du contrat le prélude au portrait cauchemardesque qu’il entend dresser du capitalisme d’après-guerre), et promet le spectacle d’un entretien singulier. Ce ne sera malheureusement pas le cas : l’hôtesse interrogée, symbole acide du miracle économique japonais (c’est pour cela, jusqu’à son exil américain, qu’elle a manifestement été choisie), manie un franc-parler lié à son milieu, à son histoire, à son métier, qui entre bien peu en friction avec la crudité des questions qu’on lui pose.

Ne reste alors que le rapport de cette parole populaire à l’Histoire, vaste programme opéré par un montage forcené, qui s’organise selon plusieurs modalités : confronter la voix officielle des actualités au « parler vrai » d’un témoin pragmatique, ne vivre la grande Histoire qu’à travers ses répercussions sur la petite, ou simplement appuyer le décalage béant qui existe entre les deux (depuis le récit des préoccupations intimes de l’héroïne, les grands évènements du siècle résonnent parfois comme un chaos bien lointain). Imamura se complait bien trop dans cette dernière voie : il flirte rapidement avec un voyeurisme déplacé, s’écartant régulièrement de la pureté de son dispositif premier (une Histoire / une parole) pour aller confronter la famille, les enfants, les anciens maris, toutes les personnes impliquées, non sans une déplaisante recherche d’efficacité (aller par exemple chercher des images de la mère, au moment-même où on apprend qu’elle coucha avec le mari de sa fille). Ces moments sont d’autant plus décevants qu’ils sont rarement payants : l’exposé glaçant du projet de divorce, pendant que le mari évolue insoucieux à l’arrière-plan du cadre, est le seul moment brillant qu’on retiendra de ces tentatives douteuses.

Les poubelles de l’histoire familiale dominent ainsi le film, et le rapport entre cette intimité et les images d’archive se fait souvent superficiel, l’un courant en parallèle de l’autre sans toujours créer de rapport bien riche ni rien construire, se contentant de ressasser le cynisme terminal de l’époque. Les quelques raccords signifiants qu’Imamura invente pour recoudre tout cela paraissent bien laborieux… Seule l’hôtesse, par le spectacle de sa force vitale (caractère affirmé, beauté fière), donne corps à cette confrontation, contrechamp aux horreurs du siècle dont elle est le produit ; le dispositif, prometteur, aura lui accouché d’une souris.

Nippon Sengoshi – Madamu onboro no Seikatsu en VO.

Walden

Walden Jonas Mekas / 1969

Journal filmé en six bobines de Jonas Mekas, entre 1964 et 1968.
 

La grande œuvre de Mekas est assez décevante, dans le sens où elle n’est exempte ni de facilités, ni de complaisance. Les 2h40 autoritaires semblent à elles seules claironner le chef-d’œuvre, et on partage certes l’excitation d’une certaine hauteur de vue. Réminiscence d’un voyage en Lituanie n’avait pas cette ampleur temporelle, cette hétérogénéité de situations, cette ambition à dresser le grand portrait de son époque. Mais le style, la personnalité qu’on pouvait y apprécier a minima, je ne les ressens finalement pas tant s’accomplir que cela dans Walden, ou en tout cas bien en deçà de mes espérances.

La beauté du cinéma de Mekas s’y confirme, pourtant : ce captage agité est moins affaire d’enregistrement (ce qu’on attend d’un home movie), que la figuration presque fantastique d’un flot de souvenirs empli de fantômes. La forme, qui poétise les scories de la pellicule cheap, est moins l’affaire d’une collection que d’un emballement : on s’arrête comme en suspension sur une image marquante, et déjà le temps s’excite et s’accélère, la situation file entre les doigts, les visages s’effacent et brûlent de lumière… L’esprit qui se souvient évoque le papillon qui s’approcherait d’une lampe, et se brûlerait chaque fois un peu plus.

La linéarité chronologique du journal filmé, qu’on pourrait penser être un frein à cette dimension de “film-cerveau”, est en fait le meilleur allié d’un cinéma mental : ne suivant aucune structure signifiante, les faits s’alignent gaiement de manière aléatoire, non coordonnée, les ellipses énormes créant des raccords peu compréhensibles. En découle l’impression générale d’un esprit bouillonnant qui passe du coq à l’âne via des liens mystérieux que lui seul comprend, sur un mode “marabout – bout de ficelle” permettant quelques splendides envolées.

Mekas parvient aussi à faire un ensemble de toutes ces vues, par la façon dont le film se déprime petit à petit à l’idée de la perte. Perte de la Lituanie passée via la disparition progressive d’un rapport à la nature (dans laquelle toutes les stars du ciné indé semblent vouloir s’exiler), la dernière bobine devenant totalement urbaine, citadine, voire mondaine ; mais perte d’une certain innocence aussi, un peu à la façon dont les enfants vieillissent et quittent le foyer, le laissant froid : la bulle familiale et ses quelques amis finissent par se mêler au monde, à se disperser dans la ville, et la forme même se normalise – par l’intermédiaire d’une voix-off qui se met à raconter les situations, puis carrément à analyser la forme même du film (on s’en serait bien passé).

Tout cela étant posé, le film appelle deux observations :

1) Le cinéma de Mekas ne peut se déployer que par le va-et-vient entre la prise stable et la prise accélérée. Les bobines 2 et 3, entièrement épileptiques, sont par exemple irregardables. Mais ce n’est pas qu’affaire formelle : cette tension maintenue entre le figuratif et l’abstrait, cet équilibre jamais posé, c’est aussi ce qui permet d’approcher les situations sous l’angle de la perception intime, d’avoir quelque chose à dire sur elles. Devant l’interminable spectacle de cirque, où devant les meetings tête à claque de la bande underground, la caméra toute-accélérée ou toute-normale ne fait plus que témoigner : elle acte de ce qui est arrivé, ou transmet quelque chose qu’elle aimerait porter à notre connaissance, mais n’en digère rien.

2) C’est le son qui chez Mekas dicte le point de vue – et par là-même, notre implication dans le film. Chez lui, l’œil a l’ambition d’être cette pure rétine, innocente de toute mise en scène, instinct premier, éblouissement fébrile : l’ambition est de nous ramener à cette simplicité du premier rapport visuel au monde (en ça, on est pas loin de Brakhage). Le son, par contre, confère aux scènes une direction, un sens. Le choix de ne pas articuler ce rapport image/son au détail, de laisser courir le son de manière nonchalante, n’est certes pas sans charme. Cela donne des effets assez fulgurants lors des directs : la voix semble d’abord plus ou moins coller aux évènements, puis soudain l’image passe à autre chose alors que le son continue tranquillement, ne voyant pas que le souvenir est déjà entrain de s’effacer, qu’on perd les images, qu’on est mortel et que le temps file.

Mais c’est aussi souvent assez peu rigoureux, et pas très loin parfois d’une logique sonore de clip : occupons l’oreille pendant que mon film de vacances défile. En ressort un certain manque de considération pour le spectateur (le bruit de train oppressant qui pourrit un grand nombre de scènes, sans rien créer, sans rien ouvrir, juste pour la pose), ou des facilités assez grossières (ramener en catastrophe une petite musique au piano dans les dernières minutes, pour valider assez misérablement le lyrisme d’une fille qui pose, histoire de faire final). La carence d’un travail sonore est criant dans l’interminable mariage mondain de la 5è bobine, où justement il n’y aucun point de vue (sinon un regard ironique qui ne s’assume pas) : les musiques de grande réception défilent comme celles d’un CD thématique qu’on aurait laissé tourner en boucle, oublié dans la chaîne hifi, et dont les titres s’enchaîneraient paresseusement sur une image qu’ils ignorent. Et l’œil finit fatalement par glisser, lui aussi…

Au final, je retiens des pépites, de superbes envolées, mais un projet trop souvent foireux, trop auto-indulgent, qui me laisse encore une fois cette impression d’un cinéaste dont le public n’a été que son propre milieu, et qui, à force de se penser soi-même comme une altérité, n’a pas vécu cette confrontation fondamentale avec l’autre. Il faut entendre les litanies tartes de la voix-off, les « je pense donc je filme », ou encore l’inacceptable « personne n’est forcé de regarder »… Qu’on se comprenne bien : je n’attaque pas le film parce qu’il est difficile. Il est certes un peu dur, mais tout à fait praticable : l’Histoire du cinéma nous a proposé des choses autrement plus hardcores. Le film me déçoit parce que, par auto-complaisance et faute de bons coups de pieds au cul, le talent de ce cinéaste y reste à l’état d’ébauche, de potentiel, de promesse non tenue. Le film me déçoit parce que c’est du gâchis.

Originellement titré Diaries Notes and Sketches. (F)