La Porte du paradis Michael Cimino / 1980

Deux anciens élèves de Harvard se retrouvent en 1890 dans le Wyoming. L’un d’eux est devenu membre d’une association de gros éleveurs, en lutte contre les petits immigrants venus d’Europe centrale…

 

La Porte du paradis me confirme l’impression que m’avait laissé The Deer Hunter : celle d’un cinéma assez lent, avançant lourdement, étonnamment sobre et patient malgré sa débauche de moyens, et en cela assez loin des démonstrations de force fières (les grandes fresques opératiques de De Palma ou de Coppola) qui furent l’un des aspects irritants du Nouvel Hollywood.

Il reste que, la plupart du temps, le film semble se battre contre le gigantisme de sa propre production, à laquelle Cimino doit sans cesse rendre tribut : s’il y a un cortège de figurants (le défilé des caravanes, par exemple), il faut une minute de plans divers les donnant à voir, quand bien même cela ne raconte rien. La mise en avant de l’effort de reconstitution humaine (centaines de figurants dégorgeant du plan, costumes bien étudiés pour chacun) se fait constamment contre la possibilité de sélectionner ou d’exprimer des choses. L’image naturaliste, rarement hiérarchisée, laisse cette profusion de signes à égalité, dans un foisonnement visuel et sonore (le film consiste grosso-modo à alterner des moments de silence et de cris) qui rend la plupart des séquences inopérantes – la fête aux patins fatigue plus qu’elle n’enthousiasme, les pourparlers aux Heaven’s gate ne font qu’alterner déclamations et réactions outrées, le combat final perd de sa violence à n’être qu’un chaos de signes peu lisibles. Ce foisonnement cache parfois plus simplement la pauvreté des scènes, toujours extrêmement dilatées et dépliées sur tout leur long (voire cette grande valse initiale à l’université, qui a du mal à cacher qu’elle ne fait pour le principal qu’opposer dix fois aux danses mécaniques un même contre-champ de jeune fille souriant niaisement, disant dix fois la même chose).

Il y a là comme un mariage bizarre entre le modèle des grosses productions hypertrophiées, impuissantes et décadentes du Hollywood sixities, et la dépression plus politique et assumée, plus poétique aussi, qui fut propre à la décennie qui suivit. Et c’est là, au fond, que le film a réellement quelque chose à proposer sur la façon dont il regarde les États-Unis et leur histoire. Car au-delà d’acteurs qui par endroits réveillent le film (une excellente Isabelle Huppert loin de ses habituels rôles froids, un ambigu John Hurt qu’on aurait aimé plus présent), et derrière le pitch finalement assez simple qui finit par émerger de cette mêlée (quatre personnages principaux tout au plus), la première qualité de La Porte du paradis tient à ce sentiment de longue et lente décantation, comme si la grosse production, à l’image du déraisonnable pays, devait nous transmettre une image d’épuisement et de dégoût progressif d’eux-mêmes, jusqu’à ce final kitsch et défait semblant tout droit sortir de l’Amérique Reaganienne des années 80. Ce lent mouvement d’ensemble est plutôt efficace, mais c’est bien la seule chose qui peut justifier ces peu palpitantes 3h37 de film…

Heaven’s Gate en VO.

Apocalypse Now (Final Cut) Francis Ford Coppola / 1979

Cloîtré dans une chambre d’hôtel de Saïgon, le jeune capitaine Willard se voit confier une mission qui doit rester secrète : éliminer le colonel Kurtz, un militaire aux méthodes quelque peu expéditives, et qui sévit au-delà de la frontière cambodgienne…

Légers spoilers.
 

Apocalypse now, après quarante ans, commence à ressembler à ces projets d’étudiants jamais finis, dont on a vu 75 versions de montage, et pour lesquels on est plus capables de prendre la moindre décision cohérente. Il en va un peu de même quand il s’agit d’en donner un avis…

Cette édition « final cut » fut surtout l’occasion pour moi de redécouvrir un film qui ne m’avait jusqu’ici jamais vraiment plu, me laissant l’impression traînante d’un réal d’abord occupé à mesurer sa bite à chaque plan, tout en nous assurant que ce qui le préoccupe, c’est combien la guerre c’est mal.

Que cela tienne au vieillissement de mon regard cinéphile ou aux effets de ce nouveau montage, je redécouvre ici un film tout de même plus digeste, qui pêche certes toujours par manque d’économie (une volonté constante de gonfler le plan de toute la plus-value possible en termes de production), mais qui a la qualité de d’abord être porté sur l’hallucination (ce que traduit, entre autres, ce goût des surimpressions). Apocalypse Now pourrait ainsi s’apprécier comme un “livre d’images” du Vietnam – un peu à la manière superficielle, mais sincère, dont on peut apprécier le Dracula du même réalisateur : un film moins troublant et habité que talentueux à créer des images pour un concept, pour une idée, pour le matériau auquel il s’attaque.

Faisons les comptes : les coupes de cette dernière version oscillent entre le bienvenu (l’hélico des bunnies crashé, qui n’apportait pas grand chose) et les moins heureuses (la lecture des lettres, qui posait Brando en Dieu bizarre entouré d’enfants). Le chapitre final, si mes souvenirs sont bons, se fait ici plus homogène (majoritairement nocturne et harassé), quoique aussi plus didactique, presque trop limpide et lisible dans son déroulement. Quant à la plantation française, elle reste ce court-métrage de fantômes toujours aussi convaincant à mon goût (passé sa très mauvaise mise en musique…), qui surprend enfin la logique de surenchère un peu sèche qui guidait jusqu’ici le récit.

Mais tous ces débats relèvent au fond du détail, qui ne changent pas grand-chose au fait que Coppola peine, à mon sens, et ce malgré l’amas d’images baroques qu’il nous propose, à produire un film réellement habité (au point que les quelques secondes suspendues toutes simples au milieu de la jungle, lors de la cueillette aux mangues, me travaillent et me troublent bien plus que le déchaînement imagier, certes virtuose, des trois heures de film). Avis évidemment à nuancer, puisque c’est un souci que j’ai avec la plupart des productions du Nouvel Hollywood, dans lesquelles j’ai bien du mal à voir autre chose qu’une lignée de films démonstratifs… Il reste qu’il sera difficile de me retirer l’idée qu’Apocalypse Now aura été plus monstrueux et troublant de par son ambition, son tournage, et son inifinie post-production, que pour lui-même.

Notules # 16

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Fête et les invités Jan Němec Tchécoslovaquie 1966
Voyage au bout de l’enfer Michael Cimino USA 1978
Brainstorm Douglas Trumbull USA 1989
Les Charlots en délire Alain Basnier France 1979
Heaven is still far away Ryūsuke Hamaguchi Japon 2016
Dogman Matteo Garrone Italie 2018
Under the Silver Lake David Robert Mitchell USA 2018
L’Empire de la perfection Julien Faraut France 2018
Deadpool 2 David Leitch USA 2018
Patser / Gangsta Adil El Arbi et Bilall Fallah Belgique 2018
Demi-soeurs Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne France 2018
Le Cercle littéraire de Guernesey Mike Newell Royaume-Uni 2018

Notules # 12

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Split M. Night Shyamalan USA 2017
Silence Martin Scorsese USA 2017
Jackie Pablo Larraín USA 2016
La La Land Damien Chazelle USA 2016
Moonlight Barry Jenkins USA 2016
Logan James Mangold USA 2017
Asssassin’s Creed Justin Kurzel USA 2016
Baby Boss Tom McGrath USA 2017
Mal de pierres Nicole Garcia France 2016
Seuls David Moreau France 2016
Le Gang des tractions arrière Jean Loubignac France 1950
Fausse alerte Jacques de Baroncelli France 1945
De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites Paul Newman USA 1972
Missile to the Moon Richard E. Cunha USA 1958
Wallace & Gromit : Sacré Pétrin Nick Park et Steve Pegram Royaume-Uni 2008
Butterfly Kiss Michael Winterbottom Royaume-Uni 1995

Notules # 10

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Abbatoir 5 George Roy Hill USA 1972
La Porte du diable Antohny Mann USA 1950
Conan le barbare John Milius USA 1982
Histoire d’une femme Eugenio Perego Italie 1920
Deux étoiles dans la voie lactée Shi Dongshan Chine 1931
L’Histoire officielle Luis Puenzo Argentine 1985
D’une pierre deux coups Fejria Deliba France 2016
Frantz François Ozon France 2016
Clash Mohamed Diab Égypte 2016
Aquarius Kleber Mendonça Filho Brésil 2016
Instinct de survie Jaume Collet-Serra USA 2016
Miss Peregrine et les enfants particuliers Tim Burton USA 2016
Where to Invade Next Michael Moore USA 2016
L’Âge de glace 4 : La Dérive des continents Steve Martino et Mike Thurmeier (Blue Sky) USA 2012
Bastille Day James Watkins USA 2016
Mother’s day Gary Marshall USA 2016