Notes sur les films vus # 14

Coco • Lee Unkrich et Adrian Molina (Pixar) (2017)
Wonderstruck • Todd Haynes (2017)

Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles • Chantal Akerman (1976)
L’Amour extra-large • Peter et Bobby Farrelly (2001)
Star Wars 8 : Les Derniers Jedi • Rian Johnson (2017)
Le Bannissement • Faute d’amour • Andrey Zvyagintsev (2006-2017)
Blade Runner 2049 • Denis Villeneuve (2017)
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? • Robert Aldrich (1962)

Notes sur les films vus # 11

Your Name • Makoto Shinkai (2016)
Lettre de Sibérie • Chris Marker (1957)
Ram-Leela • Sanjay Leela Bhansali (2013)
La Dame de pique • Yakov Protazanov (1916)
La Dernière maison sur la gauche • Wes Craven (1972)
Close-Up • Abbas Kiarostami (1990)
La Reine des neiges • Chris Buck, Jennifer Lee (2013)

Les Damnés

Les Damnés Luchino Visconti / 1969

La puissante famille Von Essenbeck se réunit pour fêter l’anniversaire de son patriarche, magnat des aciéries de la Ruhr. Dans la soirée, ils apprennent l’incendie du Reichtag : les nazis viennent d’accéder aux pleins pouvoirs.

Légers spoilers.

En 2005, dans une lettre posthume à Fassbinder, Alain Bergala évoque une obsession chevillée à l’histoire du cinéma moderne : « Vous n’avez jamais cherché, contrairement à la plupart des cinéastes de votre génération, à retrouver une quelconque virginité de l’image. Vous n’y avez jamais cru. Pasolini a cru la retrouver, cette innocence non polluée des images et des corps, dans sa Trilogie, mais il l’a vite abjurée avant de s’attaquer à l’impur Salo. Godard continue toujours à la chercher avec une touchante obstination dans le paradis de Notre musique, même s’il le filme encerclé par des troupes américaines. Kiarostami préfère maintenant la chercher en solitaire, sur son 4×4, avec sa petite caméra DV ». On pourrait adjoindre à ce constat bien d’autres cinéastes, comme Rosselini (que cette quête mena à l’austérité absolue des projets télévisuels) ou encore Tarkovski (dont le cinéma, après Andreï Roublev, se décomposa dans un univers hagard d’eaux saumâtres) : des années 60 à la fin des années 80, le pourrissement devint l’affaire collective du cinéma européen.

C’est peu de dire que ce trajet marque la carrière de Visconti : dès ses premiers films, mus par l’érotisme d’une jeunesse que la caméra dévore des yeux (Ossessione, La Terre tremble, Rocco), le vice et la mort sont déjà une part non négociable du beau. Le ver est dans le fruit : à la splendeur d’une décadence encore vitalisée par les élans d’opéra (Senso) succède une déchéance plus calmement attristée, à l’épuisement mortifère (Le Guépard). Lorsque la filmographie pose ses valises à l’étape tardive des Damnés, le pourrissement en est presque devenu le sujet central. Visconti n’est d’ailleurs pas aveugle à cette progression, rejouant ici dans une auberge le grand bal du Guépard et sa farandole, la noblesse en moins – un bal cette fois ouvertement laid et grotesque, comme privé de cache-sexe : la grâce d’apparat a laissé place à une sexualité crue, qui courait déjà sous les robes de l’aristocratie sicilienne. Et l’éphèbe Viscontien, seul espoir de grâce, se confond désormais à l’inconfortable parenté du fantasme aryen.

Vient ainsi le moment problématique où ce dépérissement contamine jusqu’à l’énonciation, dans un jusqu’au-boutisme qu’on peut trouver courageux : l’habituel raffinement de Visconti s’abîme dans la nausée délavée d’un baroque verdâtre, la fluidité de la mise en scène s’ankylose de zooms. Le caractère chantant de ce cinéma pourrit à présent dans l’atonalité : comme dans Mort à Venise, le romantisme noir est déjà derrière nous, amputé de sa part d’idéal. Le film vénitien avait au moins l’amabilité d’arriver après la catastrophe, quand tout est détruit, déjà presque apaisé et réconcilié de savoir la fin proche. Rien de cela dans Les Damnés, qui se refuse même à rendre cette décadence séduisante, à en faire une transe dont on pourrait accompagner l’ivresse : le film est un amas ingrat de dialogues, d’intrigues et de manigances. Le vitalisme perdu du style fait naufrage sur une dernière image figée, aux corps vaincus et neutralisés, tout un style y achevant sa mue vers la nature morte.

On peut saluer la cohérence et la rigueur d’un tel projet, et son absence de complaisance (Visconti, quand bien même il fait le choix de l’outrance, répugne à nous faire jouir de cette chute). Mais là résident aussi les limites d’un film clos sur sa propre gangrène : rien d’autre à ressentir parmi les ruines qu’un ennui traînant, rien d’autre à regarder que le tableau déconfit d’un monde où plus rien ne nous tend la main. Tard dans le film, le retour inattendu d’un personnage lumineux (auquel on peut croire, dont on peut partager l’intériorité) redonne soudain au désastre ambiant une mesure de l’humanité, extirpant un moment le récit de sa capitulation endormie à la pourriture : apparaît alors l’impasse d’un film qui ne peut toucher que lorsqu’il trahit son programme.

La caduta degli dei en VO.
The Damned (Götterdämmerung) à l’international.

Soy Cuba

Soy Cuba Mikhail Kalatozov / 1964

À travers quatre histoires, la lente évolution de Cuba du régime de Batista jusqu’à la révolution castriste.
 

Planète Cuba : le film s’ouvre sur la mention de Christophe Colomb découvrant un monde étranger à tout ce qu’il a vu auparavant. Au-delà du tour de force plastique qu’on a souvent vanté, Soy Cuba consiste d’abord en la création de ce monde alien, espace nouveau ressenti par toute les pores, que le grand angle donne l’impression d’appréhender par 36 yeux : un constant horizon arrondi de petite planète, un ciel noir qui fait la nuit en plein jour, une lumière qui crame les terres jusqu’à aveugler. Cet exotisme fantastique ne fait qu’épouser l’étrangeté d’un univers-conglomérat tout aussi fantasmé : mix violent de nature glorifiée, d’un fatras d’armes et de pauvreté, de foules dont le mouvement noie – et d’une Amérique intruse, infection de sexe et de luxe.

Le cinéma de propagande, aussi savant soit-il, est toujours prisonnier d’une astreinte : il n’y est plus question de partager une vision du monde (une idéologie véritable, quand bien même elle serait fidèle aux idéaux de l’URSS, est un spectre d’infinies nuances qui s’imprime jusqu’aux plis les plus improbables, les plus inconscients d’une œuvre). Le film de propagande, lui, a pour principe de vendre une idée : un concept arrêté, circonscrit consciemment, qu’il faut méthodiquement traduire, illustrer, communiquer. Et comme dans tout film publicitaire, le rapport du cinéaste au spectateur s’en retrouve forcément vicié – d’autant plus qu’un autre danger menace ici de faire écran, celui du projet maniéré dont les plan-séquences n’ont pas toujours d’autre finalité que de montrer les muscles.

Si le lyrisme de Soy Cuba parvient malgré tout à nous atteindre, c’est donc au prix de cette vision cosmique qui englobe cieux et eaux, qui va de Colomb aux temps futurs, et dont l’utopie fascinée transcende les impératifs du tract soviétique, les dépassant sans avoir à les nier. Le politique, comme chez Dovjenko, devient alors non plus la fin mais l’outil d’une vision panthéiste, un moyen passager pour fusionner à nouveau avec l’âme d’une terre, si personnifiée et déifiée qu’elle en gagne sa propre voix-off.

Il n’est pas question de faire de Kalatozov un rebelle qui aurait enfoui, en passager clandestin, une dimension subversive pour pirater le film de propagande. Il s’agit plutôt d’observer ce qui dépasse involontairement, ce qui échappe et préoccupe : par exemple, ici, la question de la légitimité de la violence. Étrange geste en effet, pour traduire la commande, que de répéter le même schéma scénaristique en boucle (« je refuse d’utiliser la violence qui me dégoûte » / « l’ennemi que j’ai épargné s’en sert contre moi » / « j’ai bien eu tort »), comme si le film voulait à tout prix préparer notre regard à accepter que sa fibre lyrique s’appose à l’image d’une armée en marche, d’une armée qui tire. Et cela rate justement parce que la voix-off, qui rattache par sa présence-même la violence de cette révolution à un Cuba éternel (qui en fait une partie de son Histoire à présent, une part non négociable de l’ADN de ce peuple), se sent obligée d’argumenter dans le texte au moment fatidique. À travers elle, soudain, la personnalité du cinéaste se fait jour : ironiquement, c’est l’insécurité d’un réalisateur tentant maladroitement d’effacer les traces de son gêne qui révèle l’homme sous le programme.

(F)