Walden

Walden Jonas Mekas / 1969

Journal filmé en six bobines de Jonas Mekas, entre 1964 et 1968.
 

La grande œuvre de Mekas est assez décevante, dans le sens où elle n’est exempte ni de facilités, ni de complaisance. Les 2h40 autoritaires semblent à elles seules claironner le chef-d’œuvre, et on partage certes l’excitation d’une certaine hauteur de vue. Réminiscence d’un voyage en Lituanie n’avait pas cette ampleur temporelle, cette hétérogénéité de situations, cette ambition à dresser le grand portrait de son époque. Mais le style, la personnalité qu’on pouvait y apprécier a minima, je ne les ressens finalement pas tant s’accomplir que cela dans Walden, ou en tout cas bien en deçà de mes espérances.

La beauté du cinéma de Mekas s’y confirme, pourtant : ce captage agité est moins affaire d’enregistrement (ce qu’on attend d’un home movie), que la figuration presque fantastique d’un flot de souvenirs empli de fantômes. La forme, qui poétise les scories de la pellicule cheap, est moins l’affaire d’une collection que d’un emballement : on s’arrête comme en suspension sur une image marquante, et déjà le temps s’excite et s’accélère, la situation file entre les doigts, les visages s’effacent et brûlent de lumière… L’esprit qui se souvient évoque le papillon qui s’approcherait d’une lampe, et se brûlerait chaque fois un peu plus.

La linéarité chronologique du journal filmé, qu’on pourrait penser être un frein à cette dimension de “film-cerveau”, est en fait le meilleur allié d’un cinéma mental : ne suivant aucune structure signifiante, les faits s’alignent gaiement de manière aléatoire, non coordonnée, les ellipses énormes créant des raccords peu compréhensibles. En découle l’impression générale d’un esprit bouillonnant qui passe du coq à l’âne via des liens mystérieux que lui seul comprend, sur un mode “marabout – bout de ficelle” permettant quelques splendides envolées.

Mekas parvient aussi à faire un ensemble de toutes ces vues, par la façon dont le film se déprime petit à petit à l’idée de la perte. Perte de la Lituanie passée via la disparition progressive d’un rapport à la nature (dans laquelle toutes les stars du ciné indé semblent vouloir s’exiler), la dernière bobine devenant totalement urbaine, citadine, voire mondaine ; mais perte d’une certain innocence aussi, un peu à la façon dont les enfants vieillissent et quittent le foyer, le laissant froid : la bulle familiale et ses quelques amis finissent par se mêler au monde, à se disperser dans la ville, et la forme même se normalise – par l’intermédiaire d’une voix-off qui se met à raconter les situations, puis carrément à analyser la forme même du film (on s’en serait bien passé).

Tout cela étant posé, le film appelle deux observations :

1) Le cinéma de Mekas ne peut se déployer que par le va-et-vient entre la prise stable et la prise accélérée. Les bobines 2 et 3, entièrement épileptiques, sont par exemple irregardables. Mais ce n’est pas qu’affaire formelle : cette tension maintenue entre le figuratif et l’abstrait, cet équilibre jamais posé, c’est aussi ce qui permet d’approcher les situations sous l’angle de la perception intime, d’avoir quelque chose à dire sur elles. Devant l’interminable spectacle de cirque, où devant les meetings tête à claque de la bande underground, la caméra toute-accélérée ou toute-normale ne fait plus que témoigner : elle acte de ce qui est arrivé, ou transmet quelque chose qu’elle aimerait porter à notre connaissance, mais n’en digère rien.

2) C’est le son qui chez Mekas dicte le point de vue – et par là-même, notre implication dans le film. Chez lui, l’œil a l’ambition d’être cette pure rétine, innocente de toute mise en scène, instinct premier, éblouissement fébrile : l’ambition est de nous ramener à cette simplicité du premier rapport visuel au monde (en ça, on est pas loin de Brakhage). Le son, par contre, confère aux scènes une direction, un sens. Le choix de ne pas articuler ce rapport image/son au détail, de laisser courir le son de manière nonchalante, n’est certes pas sans charme. Cela donne des effets assez fulgurants lors des directs : la voix semble d’abord plus ou moins coller aux évènements, puis soudain l’image passe à autre chose alors que le son continue tranquillement, ne voyant pas que le souvenir est déjà entrain de s’effacer, qu’on perd les images, qu’on est mortel et que le temps file.

Mais c’est aussi souvent assez peu rigoureux, et pas très loin parfois d’une logique sonore de clip : occupons l’oreille pendant que mon film de vacances défile. En ressort un certain manque de considération pour le spectateur (le bruit de train oppressant qui pourrit un grand nombre de scènes, sans rien créer, sans rien ouvrir, juste pour la pose), ou des facilités assez grossières (ramener en catastrophe une petite musique au piano dans les dernières minutes, pour valider assez misérablement le lyrisme d’une fille qui pose, histoire de faire final). La carence d’un travail sonore est criant dans l’interminable mariage mondain de la 5è bobine, où justement il n’y aucun point de vue (sinon un regard ironique qui ne s’assume pas) : les musiques de grande réception défilent comme celles d’un CD thématique qu’on aurait laissé tourner en boucle, oublié dans la chaîne hifi, et dont les titres s’enchaîneraient paresseusement sur une image qu’ils ignorent. Et l’œil finit fatalement par glisser, lui aussi…

Au final, je retiens des pépites, de superbes envolées, mais un projet trop souvent foireux, trop auto-indulgent, qui me laisse encore une fois cette impression d’un cinéaste dont le public n’a été que son propre milieu, et qui, à force de se penser soi-même comme une altérité, n’a pas vécu cette confrontation fondamentale avec l’autre. Il faut entendre les litanies tartes de la voix-off, les « je pense donc je filme », ou encore l’inacceptable « personne n’est forcé de regarder »… Qu’on se comprenne bien : je n’attaque pas le film parce qu’il est difficile. Il est certes un peu dur, mais tout à fait praticable : l’Histoire du cinéma nous a proposé des choses autrement plus hardcores. Le film me déçoit parce que, par auto-complaisance et faute de bons coups de pieds au cul, le talent de ce cinéaste y reste à l’état d’ébauche, de potentiel, de promesse non tenue. Le film me déçoit parce que c’est du gâchis.

Originellement titré Diaries Notes and Sketches. (F)

Soy Cuba

Soy Cuba Mikhail Kalatozov / 1964

À travers quatre histoires, la lente évolution de Cuba du régime de Batista jusqu’à la révolution castriste.
 

Planète Cuba : le film s’ouvre sur la mention de Christophe Colomb découvrant un monde étranger à tout ce qu’il a vu auparavant. Au-delà du tour de force plastique qu’on a souvent vanté, Soy Cuba consiste d’abord en la création de ce monde alien, espace nouveau ressenti par toute les pores, que le grand angle donne l’impression d’appréhender par 36 yeux : un constant horizon arrondi de petite planète, un ciel noir qui fait la nuit en plein jour, une lumière qui crame les terres jusqu’à aveugler. Cet exotisme fantastique ne fait qu’épouser l’étrangeté d’un univers-conglomérat tout aussi fantasmé : mix violent de nature glorifiée, d’un fatras d’armes et de pauvreté, de foules dont le mouvement noie – et d’une Amérique intruse, infection de sexe et de luxe.

Le cinéma de propagande, aussi savant soit-il, est toujours prisonnier d’une astreinte : il n’y est plus question de partager une vision du monde (une idéologie véritable, quand bien même elle serait fidèle aux idéaux de l’URSS, est un spectre d’infinies nuances qui s’imprime jusqu’aux plis les plus improbables, les plus inconscients d’une œuvre). Le film de propagande, lui, a pour principe de vendre une idée : un concept arrêté, circonscrit consciemment, qu’il faut méthodiquement traduire, illustrer, communiquer. Et comme dans tout film publicitaire, le rapport du cinéaste au spectateur s’en retrouve forcément vicié – d’autant plus qu’un autre danger menace ici de faire écran, celui du projet maniéré dont les plan-séquences n’ont pas toujours d’autre finalité que de montrer les muscles.

Si le lyrisme de Soy Cuba parvient malgré tout à nous atteindre, c’est donc au prix de cette vision cosmique qui englobe cieux et eaux, qui va de Colomb aux temps futurs, et dont l’utopie fascinée transcende les impératifs du tract soviétique, les dépassant sans avoir à les nier. Le politique, comme chez Dovjenko, devient alors non plus la fin mais l’outil d’une vision panthéiste, un moyen passager pour fusionner à nouveau avec l’âme d’une terre, si personnifiée et déifiée qu’elle en gagne sa propre voix-off.

Il n’est pas question de faire de Kalatozov un rebelle qui aurait enfoui, en passager clandestin, une dimension subversive pour pirater le film de propagande. Il s’agit plutôt d’observer ce qui dépasse involontairement, ce qui échappe et préoccupe : par exemple, ici, la question de la légitimité de la violence. Étrange geste en effet, pour traduire la commande, que de répéter le même schéma scénaristique en boucle (« je refuse d’utiliser la violence qui me dégoûte » / « l’ennemi que j’ai épargné s’en sert contre moi » / « j’ai bien eu tort »), comme si le film voulait à tout prix préparer notre regard à accepter que sa fibre lyrique s’appose à l’image d’une armée en marche, d’une armée qui tire. Et cela rate justement parce que la voix-off, qui rattache par sa présence-même la violence de cette révolution à un Cuba éternel (qui en fait une partie de son Histoire à présent, une part non négociable de l’ADN de ce peuple), se sent obligée d’argumenter dans le texte au moment fatidique. À travers elle, soudain, la personnalité du cinéaste se fait jour : ironiquement, c’est l’insécurité d’un réalisateur tentant maladroitement d’effacer les traces de son gêne qui révèle l’homme sous le programme.

(F)