La Chute d’un corps Michel Polac / 1973

Marthe et son amant d’une nuit sont les témoins de la chute d’une jeune fille sur la terrasse de leur appartement. L’homme qui occupe le logement de l’étage supérieur, à la tête d’une secte, manipule Marthe afin d’obtenir son silence sur cet incident…

Légers spoilers.
 

Il faut vraiment faire un effort pour ne pas d’abord violemment rejeter un film qui semble à ce point crouler sous les modes de son époque : de la musique électro tartinée indifféremment jusqu’aux effets datés du générique, du tableau paranoïaque attendu aux scènes semi-documentaires ou vaguement psychédéliques, de sa fin meta qui ne veut rien dire à ce filmage informe et torché (montage lâche, dialogues pas écrits, mise en scène approximative fondée sur la captation – tout le début, par exemple, est relativement incompréhensible)… Bref, il domine l’impression que Polac a appelé les copains pour faire un tournage, sans avoir le talent nécessaire pour produire autre chose que le film ultra-générique de la période, en ne laissant par ailleurs transparaître qu’une connaissance du monde limitée à son propre milieu (tableaux de riches qui s’emmerdent), ou à des automatismes vieillis (le harceleur qui arrive évidemment à ses fins). Pourtant, il faut bien reconnaître qu’un caractère onirique assez efficace finit par émerger de ce continuum foireux, arythmique et hagard, de ce 16mm glauque – et aussi, il faut bien le dire, de quelques belles intuitions de mise en scène : le quotidien urbain finit par ressembler à une sorte de SF aliénée, à quelque chose de fondamentalement étrange. Il reste qu’il y a toujours une facilité, ou quelque chose d’artificiel, à voir ces films de remise en doute dépressive utiliser le cadre d’une vie bourgeoise inepte, d’emblée malade et rejetable par le spectateur, pour ensuite lui proposer une alternative qui paraîtra forcément séduisante (d’autant que ce film confirme au final, peut-être sans le vouloir, que la secte est surtout pour la bourgoisie une autre manière chic de s’emmerder).

 

Gentlemen cambrioleurs James Marsh / 2018

Célèbre voleur dans sa jeunesse, Brian Reader, veuf âgé de 77 ans, réunit une bande de criminels marginaux sexagénaires pour fomenter un casse sans précédent…

Légers spoilers.
 

Ça débute de la manière anodine que l’on pouvait attendre, c’est-à-dire comme une comédie de braquage à base de sonotones et de fuites urinaires. Puis vient la surprise relative de voir le film décrire des personnages mauvais, mesquins, violents, médiocres, se bouffant entre eux comme des requins. Ce n’est même pas l’effet d’un retournement scénaristique (un récit qui, explicitement, tournerait mal) mais plutôt un long glissement dégoûté qui refuse que la vieillesse, et l’image du bon papy (dopée par la sympathie attachée aux visages de ces acteurs célèbres), ne viennent idéaliser ce que sont réellement ces “nobles” vieux messieurs : de petites frappes. Le film a donc pour lui cette originalité, et c’est bien dommage qu’il n’en fasse rien. La forme, indifférente, enchaîne les situations comme on feuillette un magazine, et c’est le film entier qui finit par ressembler à ces séquences compilatoires au montage typique (de celles qui résument, par exemple, toute une semaine de préparatifs de braquage, en un zapping de situations sur musique). C’est aussi un film de plus posant sérieusement la question de cette série de productions StudioCanal tournées outre-Manche, qui semblent avoir fait de cet académisme (grands acteurs dans des rôles ternes ou mesquins, prétentions de complexité, mise en scène survolante ou sans ton) leur principale identité. Les acteurs ne sortent en tout cas pas grandis de cette entreprise, qui s’apparente à une salissure… Le jeune homme de ce casting de stars en apparaît paradoxalement comme le meilleur personnage, échappant à ce double-régime grisâtre, en dessinant une étrange ligne de fuite : celle d’un nouveau monde qui, sous ses airs renfermés et autistes, enterre l’ancienne génération dont on aura surtout peint le dégoût.

 

King of Thieves en VO.

Kandisha Julien Maury et Alexandre Bustillo / 2020

Après qu’un garçon ait tenté d’abuser d’elle, une jeune fille invoque l’esprit de Kandisha, créature vengeresse issue d’une légende marocaine…

Quelques spoilers.
 

Chroniquant souvent dans mes notules des direct-to-video, je suis surpris de devoir y ajouter le travail d’un duo (Julien Maury et Alexandre Bustillo) ayant pourtant déjà sorti des œuvres en salles. De ce film de genre français, on a envie de dire que c’est une “honnête tentative” – comme pour tous les films de genre français, donc. Il y a ici une idée, celle de mêler le décor de la banlieue au cinéma fantastique, et d’en réadapter les codes en fonction (on va voir l’imam comme on allait voir le curé dans les vieux films de fantômes, etc.). De ce collage, il ressort malheureusement le plus mou des deux mondes, entre un film en cité prudent (son trio d’héroïnes qui fleure le volontarisme Benetton, comme le soulignent consciencieusement les dialogues), et un film fantastique très banal. Car ce sont les normes les plus éculées du genre qui sont ici avalisées, sous prétexte de les dépayser d’un changement de décor : personnages impuissants qui ne font rien pour agir, figure puritaine de femme-démon (mi-érotique mi-animale, forcément)… Il reste de belles pistes, à commencer par l’inversion du régime habituel (ce sont ici les hommes les potentielles victimes), mais le film semble l’ignorer (ne serait-ce que parce qu’il ne montre jamais les hommes lucides ou inquiets de l’être à présent, des victimes) : ainsi déconnectées de tout mouvement de fond, les trouvailles n’ont pas beaucoup d’impact. Où est par exemple, une fois passé ce premier ex-petit ami dangereux, l’oppression masculine générale (ou au contraire, son absence manifeste) à laquelle le démon du passé répond ? Quel est le sens de ce fantôme qui tue “trop” ou “pas les bons” ? Sa vengeance doit-elle être comprise comme anachronique ? Ou comme un not all men maladroit ? Ou seulement sous l’angle colonial évoqué – mais alors, où cela résonne-t-il dans le film (qui, c’est l’un de ses bons côtés, montre justement une cité sympathique sortie de l’imagerie hystérique des conflits avec la capitale) ? Faute d’une forme ou d’un récit qui prenne en charge ces multiples vides, l’ensemble paraît bien hasardeux.

 

Le Grand Silence Sergio Corbucci / 1968

Hiver 1898, dans les montagnes de l’Utah, des paysans et bûcherons sont devenus hors-la-loi pour survivre. Des chasseurs de primes, dirigés par le cruel Tigrero, sont payés pour les abattre…

Légers spoilers.
 

Il y a décidemment quelque chose de singulier dans la façon dont le cinéma de Corbucci use d’une forme torchée, presque désinvolte (qui dans ses meilleurs moments a l’énergie du trait crayonné, mais qui se montre aussi à l’occasion molle, ou brouillonne – voir le flash-back d’enfance, passablement fainéant) ; et malgré cela c’est un cinéma à la littéralité brutale et sans tremblements, avec une totale absence de chichis dans ce qu’il montre, une crudité précise du regard et du propos. Les pulsions exposées au grand air, le commerce littéral des cadavres trimballés en plein jour, la portée politique immédiate de ce grand tableau d’une Amérique capitaliste marquée par la faim, où l’on bouffe les chevaux… Tout cela donne au film une profondeur réelle, qui confère aux images les plus outrées, grossières ou naïves (cette faux qui annonce les bandits) une puissance authentique, de par le caractère frontal et l’absence d’hypocrisie qui les porte. Plus il avance cependant, plus le film perd de cette force originelle, diluant le ciselé de son regard et de sa violence politique dans des motivations plus directement liées aux personnages (c’est notamment visible chez Kinski, qui de pure force amorale du capital devient une sorte de machiavel plus convenu). Le film s’affaiblit également par la façon dont il se contente docilement d’une montagne d’archétypes (le couple si artificiel que c’en est risible, le héros muet moins comme principe à explorer que comme excuse pour pousser à fond la lapalissade du cowboy viril et mutique…). Il faut attendre le final, au ton crépusculaire et à l’issue surprenante, pour que le film retrouve toute sa singularité – notamment parce que cette fusillade, sous l’œil d’un officier blond et racé, rattache plus explicitement que jamais la violence du cinéma bis à ce besoin de digérer l’horreur de la seconde guerre mondiale.

 

Il grande silenzio en VO.

The Card Counter Paul Schrader / 2021

Mutique et solitaire, William Tell, ancien militaire devenu joueur de poker, sillonne les casinos, fuyant un passé qui le hante…

 

Ce film de poker sur fond de traumatisme Irakien fut une très belle surprise de fin d’année (du moins pour moi qui n’avait pas vu First Reformed, dont il est semble-t-il le jumeau). Ce film très convaincant marque surtout par sa manière : celle d’un cinéaste des années 70, qui en ramène sur nos écrans le goût particulier (frontalité politique qui ne se contente pas de petites allusions, geste sobre et patient, ambiance défaite et sépulcrale, confiance en la concentration du spectateur), tout en bénéficiant de l’apaisement qui est à présent le sien, celui d’un cinéaste âgé à la maîtrise souveraine. Cette approche, en se confrontant aux spécificités du cinéma des années 2010 (ses jeunes nouveaux acteurs, son numérique clinique, ses musiques électro, son monde clinquant), crée un mélange assez revigorant, qui évoque les percées récentes de Friedkin au cinéma. Le film dialogue également étonnamment bien avec l’époque par la manière dont il semble, sans le vouloir, inventer une origin story à tous ces personnes de spécialistes et de génies autistes, humainement éteints, qui ont peuplé le cinéma et les séries des deux dernières décennies.

 

Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé / 2022

Paris, 1941. Sous l’occupation allemande, un joaillier juif conclut avec son assistant un accord dangereux qui va bouleverser leur existence…

Quelques spoilers.
 

Film bien troussé et plutôt bien joué, mais témoignant d’un manque flagrant d’ambition, Adieu Monsieur Haffmann, histoire d’une cohabitation sournoise en temps d’occupation nazie, souffre surtout d’être un trajet tout tracé (dont on peut deviner les évolutions et développements dès le pitch), pataugeant dans un marais humain détestable (Lellouche, comme d’habitude, joue un homme médiocre autour duquel tout le film se construit). Le tout résulte en une expérience plutôt grise et pénible pour le spectateur. L’intérêt du pitch, c’est de faire dialoguer ensemble une violence antisémite (la rafle des juifs) et une violence sociale (les rapports de force du patron et de l’employé). Le film, cependant, ne trouve de solution à son double-récit qu’en laissant finalement le second conflit irrésolu, comme échouant à regarder son sujet en face et jusqu’au bout. L’ensemble ne parvient à se faire saillant, au final, que par quelques montées de dégoût bien gérées qui parviennent çà et là à saisir quelque chose de la violence de la collaboration.

 

Le Diable n’existe pas Mohammad Rasoulof / 2020

Quatre histoires en Iran, pays appliquant la peine de mort…

Spoilers.
 

Ce film-recueil d’histoire cruelles secrètement liées entre elles est un nouvel exemple solide nous venant de la nouvelle génération de cinéastes iraniens, dont il a tous les traits : impeccablement mené, narrativement malin, se construisant autour d’une tension sourde – quitte à s’appuyer, pour cela, sur des personnages pas toujours dignes d’admiration (le jeune soldat qui veut laisser un autre se salir les mains à sa place, la promise reniant son amant pour quelque chose qu’il n’a pas choisi, le vieil homme mettant mal à l’aise sa jeune invitée…). La façon qu’a le film de s’ouvrir est sa meilleure idée : c’est une fausse piste, autour de ce qu’on croit être un corps caché, qui fait planer une ombre violente et mortifère sur les évènements (qui sinon, en soi, ennuieraient vite), avant de comprendre que cette violence est d’une toute autre nature. C’est autour d’elle, justement, que le cinéaste déploie une série de récits efficaces (quoique lents), tenant tout entiers au suspense de leur révélation (de quoi nous parle ce segment, quel lien avec le sujet commun… Le thème central, à savoir la peine de mort, donne au film une grande cohérence autant qu’un côté “dissertant” assez scolaire). Pas sûr, de fait, que le film ait beaucoup d’intérêt à être revu une deuxième fois.

 

Sheytân vodjoud nadârad en VO.

Les Bodin’s en Thaïlande Frédéric Forestier / 2021

Christian, 50 ans, fils de Maria Bodin, une vieille fermière, tente d’en finir avec la vie. Un psychologue conseille à Maria de sortir Christian de son quotidien…

 

Les Bodin’s en Thaïlande s’avère être un film moins pénible à regarder que leur spectacle – quand bien même l’humour y est tout à fait nul. Alliant à la fois les académismes les plus tartes (allons sauver une jeune fille des méchants mafieux locaux), et le label rance des “vrais gens du pays comme on les aime” (toute une partie du récit tournera ainsi autour de l’horreur d’avoir failli finir avec une transsexuelle), le film témoigne malgré tout d’une tendresse et d’un souci de ses propres personnages, même si c’est avec tous les gros sabots du monde, et cela suffit à lui donne un goût un brin différent des comédies françaises mainstream – tout atterrant, paresseux et formaté qu’il soit.