Elio Madeline Sharafian, Domee Shi & Adrian Molina / 2025

Elio, un garçon de 11 ans rêveur et passionné d’espace, peine à trouver sa place sur Terre. Mais sa vie bascule lorsqu’il est mystérieusement téléporté dans une organisation intergalactique rassemblant des représentants de galaxies lointaines…

 

Elio s’inscrit dans la lignée des derniers Pixar mineurs : on y récolte de petites merveilles de surface (les détails de l’animation d’Elio en petit enfant timide, avec ses jouets contre son menton, enterrent à eux seuls la concurrence), au sein d’un ensemble cependant bien trop standard pour transformer l’essai (jusqu’aux rondeurs de ce design terriblement paresseux, tout prêt pour le merchandising). “Standardisé” est le maître mot, pour cet énième film Pixar arraché aux mains de son réal pour être refaçonné et normalisé par le studio… Le potentiel émotionnel est toujours là (deuil des parents, malentendu d’enfants se pensant mal-aimés, spectre du coming-out), mais le film échoue totalement à lui donner l’ampleur qu’il mérite, pris dans une narration en zapping qui ne se pose que rarement.

 

La Pampa Antoine Chevrollier / 2025

Willy et Jojo, deux ados inséparables, passent leur temps à chasser l’ennui dans un petit village au cœur de la France. Mais l’un d’eux cache un secret…

Spoilers.
 

La réception critique délirante de La Pampa surprend un peu. Le film a des qualités évidentes : son beau sujet de l’amitié envers et contre tout (la scène gênée de réconciliation des deux amis est très bien) et surtout l’excellent Sayyid El Alami, dont le premier degré et le naturel solaire illuminent chaque scène. C’est bien, mais c’est difficilement assez pour cacher les faiblesses d’un film qui collectionne les conventions du naturalisme français : des scènes de “complicité” mêlant dialogues trop écrits et semi-improvisations flottantes, un récit didactique qui s’accommode mal de la nuance (beau-père rejeté avec un systématisme lourdingue, ruralité entièrement homophobe, obligation d’un passage symbolique par l’art) et des thématiques emboîtées comme dans un dossier CNC (mort du papa, rapport villes-campagne, passage à l’âge adulte), le tout au rythme de facilités de scénario enfilées pour permettre artificiellement la dramaturgie (le héros qui n’appelle pas son copain pour savoir comment s’est passée sa confrontation au père, le suicide coup de théâtre bien que très vaguement préparé par l’intro aux relents suicidaires)… Le propos prend pourtant des détours pas toujours évidents, voire un peu compliqués, avec cet ami qui s’allie au traitre et au bourreau pour mieux punir tout un monde motocross viriliste, le récit montant en épingle une course dont tout le monde se fout un peu…

Bref, tout ça n’est pas forcément désagréable, mais la mise en scène reste assez anonyme (éternelle caméra portée du naturalisme français, qui tient peut-être aussi au passif du réalisateur venu des séries), et les scènes fortes manquent.

 

Nostos : Il ritorno Franco Piavoli / 1989

Le voyage de retour d’Ulysse à travers la Méditerranée après la guerre de Troie, de ses luttes contre les obstacles naturels à ses tourments intérieurs…

Légers spoilers.
 

Nostos : Il Ritorno consiste à prendre l’Odyssée au pied de la lettre, c’est-à-dire à reconstituer le récit d’Ulysse de manière réaliste, minimale, “pauvre” même, sans jamais utiliser plus que les décors naturels de la Méditerranée – et c’est un projet magnifique.

Le film qui en résulte, cependant, n’en est pas toujours à la hauteur. Le geste de Franco Piavoli, celui de suggérer tout un arrière-monde à partir des éléments les plus modestes possibles, n’est pas tout à fait nouveau, on sait qu’il peut aboutir : le principe d’un cinéma onirique économe, voire pingre, a resplendi de La Momie d’Abdessalam au cinéma de Weerasethakul ; et le merveilleux touché du doigt via le paradoxe du néoréalisme, par un retour aux représentations primitives, était déjà le principe de L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini.

Mais la croyance ici ne prend que par intermittences. Le film navigue entre l’autorité du cinéma d’auteur (plans fermes et anti-spectaculaires, choix radicaux, décidés) et les réflexes illustratifs fauchés d’un téléfilm France 3 de dimanche après-midi, où l’on voit un nombre réduit d’acteurs jouer benoîtement l’archaïsme au milieu de plans trop sages, sans trop savoir quoi faire dans leurs costumes de théâtre. La mise en scène, en somme, n’a pas toujours le pouvoir d’évocation qu’elle s’imagine ; et scandale pour ce film cherchant l’universel, l’époque (à savoir les années 80) ressort parfois çà et là, dans les figures féminines assez vides notamment.

Ce que Piavoli réussit le mieux, c’est son rythme de croisière, qui n’est pas exactement contemplatif : il est flottant. Le film semble partiellement s’écouler dans un temps du rêve, comme à la lisière de l’Histoire et de la mythologie, du passé historique et des croyances qu’on y projetait (pour les Grecs, Ulysse avait bien gambadé leur monde). D’un bout à l’autre, Nostos peut ainsi se regarder comme une description plausible du voyage d’un marin malchanceux, face à un monde disponible à sa foi, marqué par le vide, où ses croyances peuvent naturellement projeter l’intervention des dieux. Parvenir à nous garder dans cet entre-deux (dans une sorte d’ethnologie de la religion, tout en nous en partageant les visions, en nous laissant le choix d’y croire ou non) est la plus grande réussite du film.

Une autre belle idée de Piavoli est cette langue ancienne, réinventée et non traduite, petite musique aussi cryptique que les événements (notamment pour qui n’a pas bien révisé son Odyssée, comme c’était le cas de votre serviteur). Une mélodie parlée qui a pourtant à l’oreille l’évidence d’un langage cohérent, nous berçant dans la semi-compréhension d’un monde familier et lointain. Par ce tempo, par ces mots et ce doux balancement, le film parvient à retrouver la sensation de l’errance, du temps qui se dilate à l’infini, dans un présent antique qui n’avait, à l’époque, sans doute pas besoin de beaucoup plus de signes pour investir la nature brute de toutes sortes de légendes.

 

Pour le plaisir Reem Kherici / 2026

Fanny et Tom sont mariés et heureux depuis 20 ans. Mais un jour un secret éclate : Fanny n’a jamais eu d’orgasme…

Quelques spoilers.
 

Pour le plaisir vient se ranger dans la longue série des comédies françaises mainstream assez anonymes, ici dans leur variante “sujet de société à la mode” (la levée du tabou du plaisir féminin). Quelques idées se font remarquer çà et là, Lamy livre une prestation honnête (face à un Cluzet en grande pente d’autocaricature) et l’amour intact du couple (loin de toute comédie de cocufiage) nimbe la farce démonstrative d’une certaine tendresse. Mais rien de plus à signaler, tout cela reste très petit.

 

Daughters of the Dust Julie Dash / 1991

Au début du XXème siècle, sur une île de la Caroline du Sud, la famille Peazant s’apprête à prendre une décision importante : renoncer à sa terre d’accueil pour immigrer vers le nord du pays…

Quelques spoilers.
 

Daughters of the Dust, chouchou de la cinéphilie US relativement inconnu dans nos contrées et invité surprise du dernier top Sight and Sound qui le plaçait très haut, n’est pas sans soulever quelque méfiance. Devant le film, il semble néanmoins que celui-ci doive probablement moins cette soudaine révérence à des soucis de représentation (l’un des rares films d’une cinéaste afro-américaine, à une époque où monter un tel projet relevait de la gageure) qu’à un certain manque de goût cinéphile.

Il n’est pas compliqué de voir en quoi le film est séduisant, et même partiellement puissant. Il se résume presque tout entier à une image : celle de ces visages noirs, en habits bourgeois de la Belle Époque, posés au milieu d’une plage et d’une nature luxuriante. Un court-circuit visuel qui relève presque d’une réalité alternative (un monde noir qui pourrait exister, dans les habits du drame historique bourgeois qui lui sont habituellement refusés, hors de tout rapport de domination) et dont la cinéaste joue à plein – le même type de réalité alternative, dans une moindre mesure, que Scorsese explora à son tour dans le périmètre paradoxal de la riche ville amérindienne de son dernier film. Il y a par ailleurs dans le film une autre imagerie contradictoire, qui semble avoir traversé le cinéma anglophone : ces silhouettes ultra-civilisées du XIXème siècle, surhabillées, cohabitant avec une nature indomptée comme pour un collage incongru, c’est aussi partiellement le principe de Pique-Nique à Hanging Rock, et surtout, deux ans plus tard, celui de La Leçon de piano (on a bien du mal, de fait, à croire que Jane Campion n’ait pas vu ce film avant de réaliser le sien).

Le scénario de Daughters of the Dust (plus fouillis qu’un Wong Kar-wai des jours ivres) et ses dialogues passablement cryptiques entretiennent une sorte d’indécision utile, permettant à cette situation de tenir en équilibre entre le factuel (un après-midi de pique-nique sur la plage, la réalité concrète des Gullahs) et une vision plus foncièrement onirique (l’utopie d’un monde parallèle, cette famille posée au milieu d’un décor abstrait). En somme, ce flottement permet au public de garder les yeux rivés sur l’imagerie de cette semi-utopie, et sur ce qu’elle produit de fascination (un monde et un territoire à soi, moderne mais encore rattaché aux us et coutumes des ancêtres), dans lequel on entre en barque comme on traverserait quelque rivière mythologique vers une cité de légende, et qu’on ne se risque à quitter que comme on abandonnerait le jardin originel.

Le film, malheureusement, est bien trop maladroit pour tenir cette hypnose. Son talent manifeste à installer cet univers cohabite avec nombre de choix terriblement datés : world-music exotique aux synthés tartinée partout, comédiens inégaux et réactions incompréhensibles de certains personnages, effets de ralenti grossiers, visions kitsch à base de cheval sur la plage… L’imagerie publicitaire n’est jamais loin, devant cette accumulation de poses vagues qui n’ont pas grand-chose à raconter. Par ailleurs, quand bien même on en voit bien l’intérêt symbolique, l’insistance du film à faire de l’arrachement son drame (sud et nord, passé et futur, religion des ancêtres et christianisme, magie archaïque et modernité qui vient l’embaumer à coups de photographies) brise peu à peu l’incongruité de cet endroit comme “monde parallèle” pour le rationaliser, le rendre logique, le rattacher au monde tout proche, et le déshabiller de son pouvoir évocateur.

Bref, le film fait cohabiter une généreuse vision avec un nombre maximal de faiblesses qui le rapprochent régulièrement d’une sorte de clip kitschouille, exprimant d’abord les réflexes et les modes des années 90 qui débutaient. Il y a là, sans hésitation, un film passionnant ; mais plus difficilement, n’en déplaise aux cinéphiles anglophones, l’un des “meilleurs films de tous les temps”.

 

Ma frère Lise Akoka et Romane Gueret / 2025

Shaï et Djeneba ont 20 ans et sont amies depuis l’enfance. Un été, elles s’engagent comme animatrices dans une colonie de vacances…

 

Je n’ai pas grand-chose de concret à reprocher à Ma frère, qui est vivant (là-dessus, la réputation des deux cinéastes n’est pas volée), bien joué, et qui sait nous plonger dans un grand bain de personnages relativement attachants. Mais je crois juste que je ne supporte plus tout film, même talentueux, qui n’a rien d’autre à ambitionner qu’un naturalisme de la gouaille et le spectacle de combien tout cela colle à la-vraie-vie. J’ai besoin de plus de cinéma et d’intérêt que ça.

 

100 Days Before the Command Huseyn Erkenov / 1990

Chronique des humiliations et des cruautés infligées aux jeunes conscrits de l’Armée rouge soviétique, dans un camp d’entraînement situé en Russie centrale…

 

100 Days Before the Command est un moyen-métrage contemporain de la chute de l’URSS, dont l’objet est d’explorer l’imagerie homo-érotique militaire autour d’une bande de jeunes recrues. Le film, pour cela, déplie tout l’arsenal formel le plus savant du cinéma de l’Est de ces années (la science des cadres et des ambiances d’un Tarkosvski ou d’un Angelopoulos, le tout au format 1.37), sans qu’on sache trop ce qu’il veut en faire : cryptique au dernier degré, alignant les moments “tragiques” avec un sérieux de pape, le film semble se rêver plus profond qu’il ne l’est. Il aurait pu s’assumer comme un grand film érotique, mais il est trop timoré (et sans doute empêché) pour ça. Ne restent que les habits ostentatoires du cinéma d’auteur, enfilés sur une narration expérimentale sans convaincre, transformant l’ensemble en simple alignement de beaux plans, au mieux bons à cultiver une ambiance délétère. Au final, le film semble résumable à ces multiples caméras de surveillance vers lesquelles les jeunes acteurs se tournent parfois, comme conscients d’être épiés : dispositif voyeuriste qui dit, en direct, ce que la caméra du cinéaste est concrètement en train de faire avec eux, à savoir les reluquer sous l’excuse d’une critique de la violence du régime soviétique.

Sto dney do prikaza en VO.

Running Man Paul Michael Glaser / 1987

Los Angeles, 2019. Des candidats, sélectionnés parmi la population carcérale, s’affrontent à mort dans le cadre d’une émission de télévision à succès…

Légers spoilers.
 

Running Man se présente comme la version la plus standard et la plus fainéante du film de SF techno-fasciste des années 80 (dont Verhoeven serait le parangon). La critique sociale et médiatique est évidemment bien présente, à travers ces pains et jeux qui ressemblent à la matrice de tant d’autres dystopies à venir (de Battle Royale à Hunger Games), mais sans la moindre finesse ou distance critique. Le public des plateaux TV notamment, qui redouble celui du film en venant voir du catch pimpé de couleurs SF, est si gentiment épargné, changeant de poulain (du bourreau aux rebelles) sans qu’il ne lui en coûte rien… Se décomposant en sketchs de combat paresseux et en scènes de castagne pour darons, le film n’a pas grand-chose à défendre au-delà de son concept.