Ma frère Lise Akoka et Romane Gueret

Shaï et Djeneba ont 20 ans et sont amies depuis l’enfance. Un été, elles s’engagent comme animatrices dans une colonie de vacances…

 

Je n’ai pas grand-chose de concret à reprocher à Ma frère, qui est vivant (là-dessus, la réputation des deux cinéastes n’est pas volée), bien joué, et qui sait nous plonger dans un grand bain de personnages relativement attachants. Mais je crois juste que je ne supporte plus tout film, même talentueux, qui n’a rien d’autre à ambitionner qu’un naturalisme de la gouaille et le spectacle de combien tout cela colle à la-vraie-vie. J’ai besoin de plus de cinéma et d’intérêt que ça.

 

L’Histoire de Souleymane Boris Lojkine / 2024

Tandis qu’il pédale dans les rues de Paris pour livrer des repas, Souleymane répète son histoire. Dans deux jours, il doit passer son entretien de demande d’asile, le sésame pour obtenir des papiers…

Spoilers.
 

Ça fait un moment que, dans la lignée des frères Dardenne, le “thriller social” est devenu un académisme du cinéma d’auteur français (et un compromis parfait pour impressionner les jurys étrangers en festivals). L’Histoire de Souleymane, course de bruits et de moments urgents qui s’entrechoquent, a beau témoigner d’une parfaite exécution, il ne trompe que rarement ce qu’on pouvait en attendre, le film manquant de relief en ce qu’il doit d’abord dire l’urgence : le montage doit toujours filer ailleurs, prenant le risque d’une forme de survol, d’une journée haletante résumée plus que profondément vécue.

Le film se distingue par sa forte et paradoxale beauté plastique – chaos de lumières des voitures, de la ville nocturne, des vitrines, des portables, ce foutoir lumineux parvient quelque peu à rendre cette impression de jungle urbaine hostile à laquelle le film aspire, sans toujours bien y arriver. Boris Lojkine se démarque aussi par sa peinture digne et humaniste d’un monde interlope nuancé, évitant l’écueil d’un tableau-désastre où chacun serait un salaud.

Mais c’est surtout le final qui tire son épingle du jeu. Face à la toujours impeccable Nina Meurisse (belle idée que cette actrice de cinéma opposant son assurance ferme à l’instinctivité d’une interprétation amateur), le héros comme le programme bien réglé du film craquent. L’histoire qui ressort alors, confession balbutiante d’enfant désarmé, crée un paradoxe à la beauté cruelle : la possibilité d’enfin accoucher l’histoire de douleur du personnage (un peu comme le ferait une séance de psy, dans un moment où l’humanisme ambigu de l’écoute offre un cadre idéal, après une heure trente d’urgence) est un acte de guérison salvateur qui anéantit d’un même geste toute chance de rester sur le territoire. Le personnage se sauve et se condamne tout à la fois par les mêmes mots, face à la dernière personne qui aurait dû les entendre (Meurisse incarnant en cela, dans son écoute attentive, toute la froide ambivalence de l’État). Cette belle idée cruelle justifie à elle seule l’existence du film qui, ayant brutalement sorti son personnage du silence dans ses premières secondes, l’y replonge en conclusion avec une sérénité désespérée.
 

Y’aura t’il de la neige à Noël ? Sandrine Veysset / 1996

Dans une ferme provençale, une mère protectrice et dévouée élève ses sept enfants tout en se démenant au travail, à l’ombre d’un patriarche sévère…

Légers spoilers.
 

De Y aura-t-il de la neige à Noël, j’ai d’abord le souvenir (l’un de mes tout premiers souvenirs d’actualité cinéma, en fait) d’un immense succès critique – qui fut suivi, je le découvre aujourd’hui, d’un vrai succès public. Étrange pour un film qui semble depuis avoir été totalement oublié, peut-être du fait de la carrière de Veysset, qui a peiné à confirmer ensuite.

Ce premier film est pourtant impérial, s’imposant comme un jalon majeur de l’histoire du cinéma naturaliste français. Il se présente comme une sorte de grand écart du “genre”, entre un plaisir simple à capter la vie presque sans récit (vie de ferme cyclique, jeux d’enfants, recherche de réalisme) et l’archaïsme narratif des contes (ogres, misère et froid, sept enfants en danger, atemporalité du cadre) – qui décentre d’ailleurs efficacement la charge sociale du pitch (précarité, patriarcat), pourtant flagrante.

Un autre hiatus du film est qu’il semble à la fois fait d’improvisations, comme inféodé au naturel des gestes du travail, et être pourtant fermement pictural, pris dans de multiples compositions colorées qui déchantent peu à peu dans le gris de l’hiver. On pourrait aussi noter un autre écart, qui allait d’ailleurs devenir une habitude du cinéma français (Haut les cœurs, trois ans plus tard, relèvera du même procédé), entre les expressions d’un bonheur solaire (la fratrie, la vie rurale, l’amour d’une mère pour ses enfants) et l’omniprésence d’un sujet grave et d’une tension sourde, oppressante, qui rend parfois le film intenable – la menace d’un père tortionnaire a rarement été aussi bien rendue qu’ici, anodine dans ses premières apparences, pas immédiatement évidente, sournoisement constante.

Bref, si l’on excepte un final un peu maladroitement mené (discussions de veillée un peu fausses, geste final pas assez préparé), que rattrape toutefois un dernier plan à la splendide étrangeté, Y aura-t-il de la neige à Noël se présente comme un sans faute, qui reprend tout l’héritage du naturalisme de Pialat pour le mener vers d’autres aventures.
 

Le Voyage en pyjama Pascal Thomas / 2023

Victor, la quarantaine, professeur de lettres en vacances et prévisionniste amateur à Météo-France, est un feu-follet qui se laisse vivre au gré du vent…

 

De Pascal Thomas, je ne connais que les films tardifs, où une certaine singularité se mêlait déjà au réflexe pataud d’un “c’était mieux avant” (communautés soudées comme antan, vraies valeurs de la vie). En vieillissant, il semble se caricaturer encore davantage… Le Voyage en pyjama (2023), production manifestement modeste (numérique cheap, décors minimaux, mise en scène aux abonnés absents), conserve certes un goût vaguement communicatif de la ballade hédoniste et de la bifurcation, mais consiste surtout à filmer un beau gosse poivre et sel accumuler les filles dans son lit (et convertir les lesbiennes), en alignant les leçons de vie tête à claques et les piques mollement réac. D’autant que sous ses airs bohèmes, elle est bien bourgeoise la bifurcation (années sabbatiques, manoirs et belles maisons, docteurs et autres propriétaires de bateaux). Les ressorts dramatiques du film (l’originalité exaltée comme étendard, le marivaudage et les tromperies) paraissent passablement radotants – même si l’ensemble, tout irritant et non-ambitieux qu’il soit, se laisse vaguement regarder.

 

Soudain seuls Thomas Bidegain / 2023

Ben et Laura ont décidé de faire le tour du monde en bateau. Ils font un détour par une île sauvage, près des côtes antarctiques ; mais en pleine exploration, une tempête s’abat sur eux et leur bateau disparaît…

Spoilers.
 

Soudain Seuls se construit sur une brillante idée de pitch : celle de confronter le quotidien du couple au survival, le genre jouant comme révélateur Bergmanien des sales petites vérités crues – mais aussi, d’un même geste, comme le terreau Hollywoodien d’un récit de remariage.

Malheureusement, c’est peine perdue. Sur une mise en scène en zapping, qui survole tout sans rien exprimer, le film nous présente deux personnages immédiatement amers et détestables, un concentré de tout ce que le drame psychologique français a de plus intenable : impossible de s’identifier à leur drame (voire de ne pas secrètement désirer les voir crever sur leur île).

On entend souvent les cinéastes de blockbusters américains nous dire que leur films catastrophe ne parlent au fond que d’histoires intimes, de réconciliations d’un fils avec papa, etc. Et bien le cinéma français, c’est cela : qu’il s’essaie à toute forme d’altérité, jusqu’à celle du cinéma de genre, et il ne saura que la coloniser avec son couple de cinéma d’auteur français typique, macérant entre dépression et remarques passives-agressives, sur un ton gris à se flinguer. On a juste remplacé les moulures des appartements parisiens par les décors (gris, eux aussi) de l’île polaire ; mais sous le costume, c’est toujours la même came.

Tout est-il alors à jeter ? Pas tout à fait. Le film s’essaie à plusieurs ruptures, qui rejettent quelque peu les dés. La première est un rebondissement où se disputent la beauferie et la misanthropie cynique : la jeune femme urbaine, chialant à l’idée de devoir tuer pour sa propre bouffe, voit son Jules terminer des manchots au hachoir, ce qui réveille la flamme et résulte en une scène de sexe passionnée. Sous ses petits airs, la bourgeoise avait besoin d’un mâle, un vrai, semble nous dire le film (qui ne semble même pas ironiser cette situation : il la laisse simplement passer, comme une sorte d’évidence).

Les péripéties ultérieures sont par ailleurs plus digestes : si le couple réconcilié n’est pas moins tête-à-claque que sa version amère, le scénario les malmène alors un peu plus franchement (je t’abandonne, tu m’abandonnes), renouant avec les codes plus purs du survival (la blessure, la traversée), jusqu’à aboutir à ce moment assez parlant où, enfin sauvée, madame n’insiste pas tant que cela à la radio, et met quelques jours avant de se décider à aller sauver son mari agonisant.

« J’avais peur » lui dira-t-elle après-coup, mais force est de constater qu’à ce moment le film respirait un peu – et que comme elle, on était bien tous seuls, peu pressés de réunir à nouveau le couple, ce motif infernal du cinéma français.
 

About Kim Sohee July Jung / 2023

Kim Sohee est une lycéenne au caractère bien trempé. Pour son stage de fin d’étude, elle intègre un centre d’appel de Korea Telecom. En quelques mois, son moral décline sous le poids de conditions de travail…

 

Quand bien même il est correctement troussé, ce film académique n’a rien d’autre à proposer que le programme très réglé qui était déjà celui de sa bande-annonce. L’ensemble est profondément didactique (balisant tranquillement les passages où pleurer, par des gros plans bien choisis sur des personnages fondant en larmes) et le récit, pas désagréable mais peu subtil, ne réserve pas la moindre surprise. Le tout ne présente pas grand intérêt, passée la dimension socialement utile que le film a pu avoir en Corée du Sud (par sa peinture d’un marché du travail national fondamentalement violent), et le plaisir de revoir Bae Doo-na à l’écran.

 

Daeum Sohee en VO.

Le Fils préféré Nicole Garcia / 1994

Jean-Paul Mantegna a des difficultés financières. Sa nouvelle amie Martine et son père, Raphaël, ne peuvent l’aider. Il demande à son frère cadet de l’argent…

Légers spoilers.
 

Je suis bien peu enthousiaste devant Le Fils préféré. Je reste toujours aussi circonspect devant le cinéma de Nicole Garcia, ces films éteints au naturalisme neutre où rien ne palpite : tout est correctement troussé, mais l’envie, l’impulsion d’origine, la personnalité de la réalisatrice, y sont indétectables. Ce film-ci, pourtant, se démarque dans sa filmographie par une vraie scène de cinéma, en son centre : celle de la visite du chantier, faisant soudain ressentir par l’espace et le son, et par le jeu du vieil acteur (Roberto Herlitzka) qui semble ne rien voir du bizarre de la situation, une distance profonde entre le père et son fils, un malaise qui submerge le personnage de Gérard Lanvin, soudain plus capable de le refouler sous le train-train du quotidien. La deuxième partie, qui transforme le patriarche en fantôme errant et fugitif en son propre film, et qui force les trois frères à se réunir, offre une configuration également plus motivante. L’ensemble, pour tout cela, s’offre comme l’opus le plus réussi que j’ai vu de Garcia, même si je n’en ai déjà plus beaucoup de souvenirs…

 

Travolta et moi Patricia Mazuy / 1994

Christine, adolescente révoltée, tombe amoureuse de Nicolas, un as du patinage artistique…

Quelques spoilers.
 

Travolta et moi, premier film très réputé de Patricia Mazuy et rare tentative réussie de teen movie à la française. Si l’histoire peut évoquer les contes moraux de Rohmer (un dragueur pris à son propre jeu), le film est aussi traversé par une capacité à investir l’intensité des expériences adolescentes (leur urgence, leur viscéralité, leur détresse), rendues épidermiques jusqu’à l’explosion, tout en y opposant une approche un peu théorique par le jeu d’acteur (dont les dialogues très articulés produisent un phrasé quelque peu abstrait). La mise en scène surtout est assez épatante, sans manières, concernée et consciente. Je serais plus dubitatif sur la fin, qui semble redonner au personnage du garçon le mystère que celui-ci n’avait fait que mimer de manière immature et pompeuse : entre le pur agent du chaos descendu sur terre pour déclencher les affres de l’adolescence, et le paumé qui prétend maîtriser alors qu’il est aussi perdu que les autres, c’est comme si le film n’avait pas su choisir.

 

Téléfilm réalisé pour Arte dans le cadre de la série Tous les garçons et les filles de leur âge.