Battleship Island Ryoo Seung-wan / 2017

Pendant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs centaines de Coréens sont emmenés de force sur l’île d’Hashima par les forces coloniales japonaises : un camp de travail où les prisonniers sont envoyés à la mine…

Légers spoilers.
 

Ce film, auréolé d’un culte encore semi-confidentiel, n’est pas celui qui me fera changer d’avis sur les tares du cinéma coréen. La virtuosité de l’entreprise est certaine (les deux heures passent en un souffle, mélangeant l’énergie de multiples genres, le suivi épique du bombardement puis de la bataille est indéniablement impressionnant…), et contrairement à nombre de ses collègues ayant œuvré dans le polar, Ryoo Seung-wan semble sincèrement accroché à ses personnages. Ceux-ci sont les fers de lance d’un lyrisme qui apparaît de fait moins artificiel qu’à l’accoutumée, moins frimeur, plus concerné – aussi grossier soient ses leviers (et paresseux les profils-types que chaque protagoniste vient sagement remplir).

Il reste qu’on a là qu’une différence de degré, et non de nature, vis-à-vis des habituels problèmes du cinéma coréen. Tant que l’horreur restera l’objet d’une mise en spectacle si complaisante (combien de temps avant que la gamine soit violée ?), tant que les arabesques de la caméra s’amuseront parmi les cadavres, tant que l’hystérie du jeu et le grotesque des affects feront ressembler l’ensemble à un carnaval (les japonais rieurs n’ont rien à envier aux pires caricatures de nazis), rien de ce cinéma ne pourra se résoudre. Et si la seconde partie, tendue par l’énergie de l’évasion, se fait un peu plus respirable, sa fibre épique ne sait s’exprimer que par l’exaltation outrée d’un nationalisme repoussant, qui rebute au centuple.

Aussi horrible que soit cet épisode historique, il méritait plus qu’un tour de manège, et qu’un film si soucieux d’appuyer avec toute la grossièreté dont il est capable sur les mamelles de notre indignation (on ne comprend pas autre chose, devant ce plan final et ce visage face caméra, plus morveux que chez Kechiche : allez, encore quelques seconde pour traire jusqu’au bout les sentiments patriotiques du spectateur). Doué ou pas, virtuose ou pas, divertissant ou pas – à ce stade de vulgarité et de répulsion, ça n’a plus grande importance.

Goon-ham-do en VO.

The Taste of Tea Katsuhito Ishii / 2004

Le quotidien des Haruno, qui habitent une petite ville de montagne près de Tokyo…

Quelques spoilers.
 

C’est presque miraculeusement que The Taste of Tea évite l’écueil qui lui était tout destiné : celui d’être un film pochette-surprise aux petites originalités alignées, qui enchaînerait fièrement les bizarreries et effets, sans être habité par grand-chose de plus.

De ce film redouté, il ne reste que des traces : la gêne occasionnelle de SFX poussifs ayant mal vieilli, et quelques passages inutilement outrés (l’enregistrement du clip, le final spatial kitsch). Mais la majeure partie du folklore loufoque que déplie Katsuhito Ishii est digérée et neutralisée par le coulé d’une ambiance tiède et apaisée (cadre rural, éloge du farniente, foyer familial libre et sans drame accueillant tout étranger de passage, narration agréablement ouverte et ellipsée…). Les bizarreries sont souvent reléguées à la périphérie d’une douce étrangeté plus générale, qui met un point d’honneur à d’abord être cinématographique, c’est-à-dire affaire de cadre, de montage ou de rythme (la première apparition du double géant de la petite fille advient ainsi dans une scène qui tient d’abord à ses jeux de hors-champ et de suspense, et dont l’intrusion fantastique est seulement la coda ; le récit loufoque et scatologique de l’oncle est d’abord pris dans le jeu somnolant et fatigué de l’acteur, et dans les réactions joyeuses de son neveu, leur complicité primant sur tout le reste).

The Taste of Tea avance ainsi avec une grâce et une aisance inattendues, se trouvant plutôt au final menacé par le danger inverse, celui d’être un film trop gentillet : de se révéler être, sous la surface carnavalesque, une chronique familiale apaisée de plus (premier béguin adolescent, enfant taciturne qui se ballade en silence dans le film comme un Tati junior, disparition du grand-père pour contrebalancer l’humour omniprésent de son poids d’émotion…). Ce genre de films, le cinéma asiatique en produisait des dizaines ces années-là, leur poésie facile étant accueillie à bras ouverts par un public européen qui n’avait pas encore perçu la redondance et la platitude de ces académismes.

En ce sens, la fin consensuelle de The Taste of Tea, qui réduit tout son projet à un petit montage compilatoire des personnages, le tout sur quelques notes gentillettes soldant l’émotion du récit à prix discount, peut laisser une dernière impression mitigée. Et ce serait injuste, tant ce film a frôlé de pièges et d’occasions d’être énervant, durant 2h30, sans presque jamais s’y brûler une aile.

Cha no aji en VO. [extrait]

Vigil Vincent Ward / 1984

Aux confins de la Nouvelle-Zélande, la jeune Toss voit son quotidien bouleversé lorsque son père meurt subitement en gardant ses moutons…

 

Vigil est un film extrêmement imagier, ce qui n’est pas très étonnant de la part d’un jeune cinéaste des années 80. Surinvesti, visuellement gavé (pas un plan qui ne semble être gorgé de travail), le film de Vincent Ward réussit sans mal à créer d’étranges visions, à façonner de fortes ambiances (la ferme semble perdue tout au bout du monde). De cette aura mythique découle un film où chaque péripétie semble se gonfler de petits airs allégoriques.

L’ensemble cependant se condamne un peu à rester en surface. Les thématiques lourdingues qui animent le récit forment un blougi-boulga thématique (perte d’enfance, éclosion de la sensualité, deuil…) que le montage assez dispersé laisse à l’état de matériau informe, dans une espèce d’évocation constante qui se voudrait onirique, mais qui permet surtout au film de ne jamais dire grande chose de très clair. Les moments voulus fatidiques, ou à fort potentiel émotionnel (la mort du père, le rejet de Dieu, l’envol de l’arbre) sonnent ainsi un peu creux : n’ayant rien d’autre qu’un magma thématique vague auquel faire écho, ils n’apparaissent au spectateur que comme des manières, des éléments d’imagerie détachés de tout enjeu plus profond.

Ce qu’on retient alors surtout de ce film, et ce dès le dialogue d’introduction placé sous le signe du climat, c’est encore une fois cette manière étrange dont les cinéastes néozélandais filment leur propre pays : comme une terre étrangère, déraisonnable (humidité anormale, explosion de couleurs froides et saturées, vallées encaissées au relief improbable, fosses embrumées, montagnes à la topographie illisible, atemporalité qui croise et brouille les siècles à l’image). Campion avec La Leçon de Piano, Jackson avec Le Seigneur des anneaux, et maintenant Ward : tous filment ces paysages en les hallucinant, comme s’ils débarquaient d’un autre pays, et découvraient une autre planète. Comme s’ils n’avaient jamais réussi à s’y habituer eux-mêmes.

 

Un jour dans la vie de Billy Lynn Ang Lee / 2016

En 2005, Billy Lynn, un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie ayant survécu à une violente attaque en Irak. Érigés en héros, lui et ses camarades sont rapatriés aux États-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader à travers le pays… avant de les renvoyer au front.

Quelques spoilers.
 

En découvrant Un jour dans la vie de Billy Lynn en janvier dernier, j’ai eu l’impression immédiate de me retrouver face à l’un des meilleurs (et rares) grands films de la décennie. Qu’il m’ait fallu plus de dix mois pour réussir à écrire dessus n’est qu’un signe, parmi d’autres, de la singularité de cet étrange objet, si transparent d’apparence, qui offre le flanc à tant de mauvaises lectures possibles que c’en est décourageant.

Résumons le problème ainsi : Billy Lynn est un film où la guerre et la vie civile se croisent par de multiples flash-backs, où le crépitement des feux d’artifices ravive les souvenirs de tirs, et où se donne à voir l’absurdité mercantile des grands shows télévisés… Le film semble donc, à première vue, s’offrir comme un objet discursif un peu simplet, une entreprise satirique au message clignotant. Si on le regarde sous cet angle, c’est un projet évidemment limité, dont le propos est joué dès la première image, sans pour autant avoir la force de frappe traumatique de bien d’autres films anti-guerre.

Or l’intérêt est ailleurs. Car si tout dans Billy Lynn se croise et s’interpénètre (la réalité et le show, le show et la guerre, le conflit et ses images), ce n’est pas de façon dialectique : cette confusion, Ang Lee l’aborde d’abord sur le plan de l’expérience physique, hallucinatoire, voire émotionnelle (se raccrocher, à tout prix, aux yeux du jeune soldat perdu dans le chaos des images). Le film est un voyage immobile qui nous fait comprendre viscéralement, intuitivement, pourquoi ces soldats ne sont bien qu’entre eux.

 

Star Tours

Le signe le plus parlant de cette démarche, c’est le procédé technique qui fut mis en avant pour la promotion du film (120 images par seconde, 3D, ultra-haute définition), ce qui semble un peu relever de l’attraction Futuroscope, alors que rien à l’image ne s’y prête (des hommes debout dans un stade, et c’est un peu près tout). Comme bien d’autres, j’ai découvert ce film en 2D et en cadence normale, mais cette volonté d’expérience immersive a laissé de nombreuses traces dans la mise en scène aux optiques écartelées, aux point de vues embarqués, à l’image claire et sur-lisible (jusqu’à cet échange final de gros plans avec Steve Martin, saisissants et presque offensifs, éclairés de la façon la plus crue possible). Le film agit comme un “simulateur de soldat rentré du front”, en quelque sorte, nous cognant avec lui à un monde que le numérique déréalise de fond en comble.

Car sous l’œil de la caméra numérique, tout est mis à plat, les collages se font saisissants : posez les soldats dans une limousine, et devant cette précision des contours, devant ces formes sans faille et ces couleurs clinquantes, chacun des deux mondes (le show, l’armée) semble ressortir dans toute son absurdité – tout en cohabitant en un grotesque mariage. Ang Lee a conservé de son précédent film cette forme un peu lisse et sans ombres, aux mouvements de caméra coulés et sans poids (on pense parfois à l’esthétique d’un direct-to-video friqué), les lieux et moments s’enchaînant à force de transitions ou d’incrustations perpétuant une impression de sur-fluidité, d’étrange continuum.

C’est tout l’intérêt du show Destiny’s Child, carnaval absurde à l’épicentre du film : tout y fait rime, certes (les feux d’artifice et les bombes…), mais surtout tout y cohabite (la chanson qui continue tranquillement alors qu’un soldat pète un plomb et attaque l’assistante, les instructions scéniques qu’on donne aux soldats comme on leur donnerait des ordres à l’armée). Contrairement aux autres films de guerre, les flashbacks n’ont ici pas à cœur de faire contraste avec un quotidien civil pacifié, mais au contraire de faire continuité, de créer des assimilations à l’évidence bizarre, de faire sentir dans la chair du spectateur l’irréalité du grand théâtre social (excellente petite scène aux faux gradins posés au milieu de nulle part). L’Amérique de Billy Lynn est hyperréaliste, elle est le premier outil hallucinatoire du film : un monde trop littéral, tout propre et clinquant (jusqu’à ces éclatants sièges bleus et rouges du stade, qui rythment visuellement l’intégralité du film), accumulant les signes et informations trop nettes. Au point de faire vivre le front comme un endroit plus prosaïque et réel que cet empire des images.

 

L’Enfant et la tempête

« Tu n’as pas un Advil ? », demande Lynn à leur accompagnateur pour ouvrir l’intrigue : c’est le coup d’envoi d’un film monté et pensé comme un mal de tête. Le “simulateur de soldat revenu du front” tient aussi à cela, à une sensation de crâne trop plein d’idées, de souvenirs, attaqué de sensations et de stimuli en surnombre. Une cocotte-minute… Tout l’informulé, le pas très bien exprimé, le gêné, le confus, bouillonnent sous l’image du bon soldat, sous ce jeune visage dont le gros plan fait fil rouge et tient le film.

Ang Lee est strictement callé sur la subjectivité de Lynn (s’il est au téléphone et se bouche une oreille, le son alentours baisse, par exemple), et cette expérience sensorielle du récit donne régulièrement le sentiment que le monde alentours dépasse. Asseoir le héros au milieu des gradins où le public réagit au match (se mettant soudain à crier, à huer, à s’agiter, redevenant calme…) crée un effet saisissant de débordement, comme si tout ce qui se tramait à l’intérieur de Lynn (tout ce qui est rentré, crispé, contenu) se figurait dès lors tout autour de lui. L’environnement sensoriel se vit alors sur un mode légèrement paranoïaque, le signe le plus anodin s’y fait agressif (une angoisse dont le flash-back au marché irakien propose, dès les débuts du film, une sorte de mode d’emploi). Le malaise de Lynn circule, s’incarne parfois dans le monde extérieur avant de se réfugier à nouveau derrière le visage (voyez par exemple Lynn en gros plan, posé devant son propre gros plan projeté sur l’écran géant du stade, qui soudain s’éteint… L’intériorité du soldat se ballade, s’incarne et se désincarne, mute et se déréalise, pendant que la société du spectacle lui vole et refaçonne son image).

Un jour dans la vie de Billy Lynn consiste pour le personnage à survivre à cette tempête, qu’il doit traverser quelques heures durant, quitte à s’en sortir par un réflexe autodestructeur (celui de retourner au front). Et si le film est touchant, c’est parce qu’il fonctionne en cela comme un pur mélodrame, projetant un gamin perdu, aux yeux terrifiés et humides, dans la broyeuse du monde des images. Lynn, bien que peu dessiné et caractérisé sur le plan scénaristique (le film est un simulateur dont il est d’abord le véhicule), n’en est pas moins un superbe personnage de par son innocence : totalement franc sur ce qu’il ressent, incapable de faire semblant, pleurant comme un petit garçon devant la mort de son sergent, vivant plein d’espoir une amourette adolescente avec une pompom girl – bluette qui survit miraculeusement à la férocité du regard d’Ang Lee. L’épilogue atteint à ce titre une nudité des affects qui donne des frissons, se permettant un dialogue sans défense et sans bouclier, qu’aucun film de guerre ne pourrait jamais accepter en son sein sans se couvrir de ridicule. Mais Lynn et ses confrères sont déjà bien au-delà de ce genre de jugements…

C’est sans doute cela, au-fond, qui fit le plus résistance à la réception critique et publique que ce film méritait. Comme il y a quelques années pour Eastwood, beaucoup sont entrés dans la salle projetant Billy Lynn en venant chercher les preuves et stigmates d’un film anti-guerre. Cette dimension y existe, bien sûr, personnifiée dans le personnage de la sœur (Kristen Stewart), mais il est parlant que celle-ci échoue elle aussi à convaincre ou comprendre son frère. Le mal de Billy Lynn, plus existentiel, et dont la guerre n’a été que l’élément déclencheur, tient davantage à une incapacité à vivre la société des images qui l’entoure comme étant “normale”. Et à préférer se replier avec ses frères d’armes dans cette limousine en marche, bulle autiste et protectrice les coupant de la folie du monde.

Billy Lynn’s Long Halftime Walk en VO. [extrait]
 

Duel au soleil King Vidor / 1946

Scott Chavez est condamné à la pendaison pour avoir assassiné sa femme, Indienne, qui multipliait les aventures extra-conjugales. Avant de mourir, il confie sa fille, Pearl, à une ancienne amie installée dans un ranch texan avec son mari et ses deux fils…

Quelques spoilers.
 

On ne sait pas trop, devant Duel au soleil, comment prendre les envies de grandeur manifestes qui secouent le film. On ne sait pas s’il se joue là une volonté un peu factice, un peu pathétique, de “refaire un grand film comme Autant en emporte le vent” (dont on retrouve de nombreux traits : le sud éternel, l’esclave en personnage secondaire, l’héroïne défiante, un couple mêlant amour et haine…). Ou s’il faut n’y voir qu’une nouvelle déclinaison du style Selznick (grands soirs gigantesques, passions épidermiques et tragiques) – Selznick qui fut au fond, à la manière de Disney, un producteur agissant comme un cinéaste par procuration, qu’importe le metteur en scène.

King Vidor, néanmoins, a plus de cinéma dans la patte que Victor Flemming, et si son film manque au final de quelque chose, c’est presque de durée – la fresque promise se termine étonnamment vite, le film se dirigeant droit comme une comète vers la fatalité de son final, plutôt que par les circonvolutions d’un lent édifice narratif (laissant d’ailleurs de côté certains des personnages secondaires, comme celui du faux prêtre). Duel au soleil est surtout occupé à rejouer l’un des tropismes du western (promesse de civilisation contre sauvagerie de l’Amérique première), enjeu ici reformulé à la fois en termes politiques (propriétaire contre loi démocratique, égoïsme contre bien commun) et en termes sexuels (mauvais frère égotique mais sexuellement attirant, bon frère protecteur mais chaste et un peu chiant). Ce sont ces deux frères, Gregory Peck et Joseph Cotten, qui parviennent à faire vivre cette dichotomie manichéenne de manière viscérale et sensible, l’un comme l’autre ne parvenant pas à être vécus par le spectateur comme tout à fait aimables, ni tout à fait détestables. Au milieu de ce duel, Jennifer Jones exprime elle tout ce que le conflit a de plus puritain, dans un jeu d’actrice quelque peu hystérique qui passe en un clin d’œil, parfois plusieurs fois au sein du même plan, de la jeune innocente inquiète à la créature charnelle habitée de pulsions, comme soudain possédée par quelque démon.

Duel au soleil cependant, quand bien même il a son lot de réflexes rances, n’en pâtit pas particulièrement. Déjà parce que cette dichotomie, posée là avec tant d’évidence, comme sur un présentoir, devient presque un sujet en soi (le film raconterait alors la manière binaire et biaisée dont une jeune naïve conçoit ses propres désirs) ; et ensuite parce que le climax du film, où le jeu de Jones, qui soudain ne subit plus cette double-énergie mais la re-déploie sur un mode offensif, se fait spectaculaire et terrifiant. Le final est aussi grandiose qu’on nous l’avait promis, les visions grandiloquentes de Selznick y trouvant une sublime acmé de désir et de sang. Mais il reste, peut-être à cause du patchwork hétéroclite de cinéastes ayant valsé à la production, qu’il est difficile de tracer une ligne émotionnelle continue à travers ce film (sinon au travers de quelques figures isolées, comme le beau personnage de Lilan Gish) : à faire les comptes, Duel au soleil impressionne plus qu’il n’émeut.

Duel in the Sun en VO.

 

Once Upon a Time… in Hollywood Quentin Tarantino / 2019

En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus…

Spoilers.
 

On peut se réjouir d’avoir vu apparaître, avec le romanesque Django Unchained, une veine plus simple et linéaire dans le cinéma de Tarantino : plus émue et attachée aux personnages, moins portée sur la virtuosité ostentatoire, permettant à cette filmographie de ne pas se scléroser en réflexes fiers, et d’évoluer.

On peut tout autant se désoler, depuis ce même film, de voir le cinéaste perdre en maîtrise, en clarté, et envoyer des signaux contradictoires. À commencer par cette façon dont, pour la troisième fois consécutive, un film de Tarantino se clôt sur un massacre défouloir et joyeux, semblant soudain envoyer valser toute logique interne au récit, ou toute implication émotionnelle plus forte que le film aurait pu tisser.

Le fait que le final de Once Upon a time in Hollywood m’ait été spoilé ne m’a peut-être pas permis d’en vivre pleinement la dimension cathartique (n’ayant pas, de fait, vécu la tension et l’appréhension qui précède le meurtre annoncé de Sharon Tate) ; il reste que cette façon de se venger de l’histoire par le cinéma, pour la troisième fois en quatre films, commence à tourner à l’automatisme embarrassant (d’autant que la revendication du conte de fée, ici, par l’apparition du titre final, tempère un peu vite les implications de ce qu’on vient de voir1). En se photocopiant de film en film, ce geste autrefois singulier se banalise, se faisant simple mantra bêbête applicable à n’importe quelle situation, et non le résultat logique de ce qui travaille le film.

Beaucoup de choses, dans ce dernier opus de Tarantino, me laissent également perplexe : difficile d’éprouver de la sympathie, par exemple, pour ce duo composé d’un acteur égotique et d’une brute viriliste2, et dont les liens restent quelque peu ambigus au-delà de leur nature salariale (on est loin du buddy-movie ; pour tout dire, pendant une grande partie du film, on ne serait pas surpris de voir le cascadeur se retourner contre la star déchue). Le tableau touchant du crépuscule d’un âge d’or, et la possibilité d’un grand film mélancolique, ne sont pas si sensibles qu’on aurait pu l’attendre, Tarantino s’engonçant dans les villas de riches en butant du hippie – au mieux reste-t-il la nostalgie d’une époque (les auto-stoppeurs en série, le bel allumage collectif des néons).

Bref, si le savoir faire est toujours-là, et que le talent apparaît par intermittences (le western se muant progressivement en tournage aux prises à refaire), le film n’est que rarement touchant (deux moments tout au plus : la séance de Sharon Tate, la relation avec la gamine actrice), et n’est saisissant qu’à une occasion (la visite horrifique de la ferme hippie, qui appelle à la fois le slasher, le film de zombie, et le western spaghetti).

Le reste se déroule dans un relatif ennui, qu’on peut aussi voir comme une prise de risque. Évacuée, en effet, la promesse d’une grande fresque aux 10 rôles principaux : modestement resserré sur quelques personnages, et en même temps à une certaine distance d’eux (par cette manière un peu distraite de sauter de l’un à l’autre, des les abandonner pour six mois, de très peu lier leurs destinées, ou de ne pas réellement creuser leur personnalité), Tarantino semble bâtir un film-concept dont ils seraient les simples invités, et dont le propos profond nous échappe. Une réconciliation du Hollywood mourant relégué à la télévision, et du Nouvel Hollywood qui prit sa place (mais dont on voit bien peu) ? Un mélange doux-amer entre rêves illusoires (la prise réussie de DiCaprio pourrait tout autant être un fantasme d’ivrogne) et dure réalité ? À défaut d’être rigoureux, c’est-à-dire très clair, Tarantino nous laisse sur notre faim. Mais au moins est-il en recherche, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

 
 

Notes

1 • Sur la question du conte de fées, je vous renvoie au très beau texte de Benjamin, qui en offre une lecture tout à fait convaincante.

2 • Je dois avouer une certaine gêne, à travers le film, pour sa propension à remettre les femmes à leur place (on pourrait aussi parler, d’ailleurs, de sa manière de “mater” le mouvement hippie). Je n’avais jusqu’ici jamais agréé aux lectures misogynes du cinéma de Tarantino, qui me semblaient ne s’en tenir qu’à la surface des apparences, ou à des grilles de lectures simplistes trop rapidement posées sur des films plus complexes (je m’en expliquais entres autres ici). Mais pour une fois, le personnage de Cliff Booth pose question, le film n’étant pas très clair sur le regard qu’il pose sur lui (Tarantino avalise-t-il tout ce qu’il représente, ou son comportement ? Le trouve-t-il cool ? Par exemple sa manière, à la ferme, d’imposer son bon-vouloir par la violence ?). Les femmes en face de lui (hippies-enfants ou hippies-sournoises, Sharon Tate en innocente éthérée) n’ont plus le répondant nécessaire, elles ne sont plus des femmes fortes. De l’épouse italienne hystérique à l’ex-femme dont la mort est bien méritée (séquence brillante, par ailleurs), du piège de la proposition sexuelle dans lequel l’homme malin ne tombe pas, jusqu’au plaisir de dominer de toute sa force la jeune tueuse dans le massacre final, le film crée un tableau général paternaliste au goût pour le moins ambigu.

 

Germinal Albert Capellani / 1913

Étienne Lantier s’est fait renvoyer de son travail pour avoir donné une gifle à son employeur. Chômeur, il part dans le Nord de la France à la recherche d’un nouvel emploi, et arrive bientôt aux mines de Montsou…

Quelques spoilers.
 

Je ne me sens pas vraiment apte à juger de l’adaptation elle-même (ses parti-pris, ce qui peut la distinguer particulièrement…), n’ayant pas lu le livre, ni vu les œuvres qui en ont été tirées.

Je peux par contre juger du résultat, qui confirme tout ce qui fait la particularité de Capellani : un cinéma paradoxal, qui reprend la rigueur et l’artificialité du théâtre, et qui le mélange à un naturalisme forcené. Les tableaux fermement composés du réalisateur, ses manières très droites, viennent ici se marier à une esthétique brute, aux aspirations presque documentaires – c’est particulièrement frappant lors du passage à la foire, où les personnages et leur récit traversent, comme si de rien n’était, une foule de “figurants” occupés à regarder droit dans l’objectif, comme n’importe quels badauds intrigués par les caméras du cinéma premier…

Pas de frisson d’horreur, donc, comme sut parfois en produire le naturalisme littéraire, mais un captage déromantisé des extérieurs et de décors froidement réalistes – la mine de charbon, à l’image, n’est ainsi pas l’enfer noir qu’on pouvait imaginer, mais plutôt cet édifice droit, rectiligne, indifférent et dépeuplé, en plein air et en plein jour, au milieu duquel les corps en révolte s’agitent en toute lisibilité. S’il faut trouver une poétique au film, elle serait plutôt à chercher dans l’excès inverse : dans la vision de terre nues et vides (avec leur usine pâle qui trône quelque part au fond de l’image), jusqu’à ce final lonesome cowboy au beau milieu des champs.

La force narrative du film pâtit de ces parti-pris : le souffle romanesque qui traversait et déformait Le Chevalier de Maison-Rouge a disparu au profit d’une succession plus sage de moments factuels et dépassionnés, que seuls les excellents acteurs parviennent à faire vivre. Ce film, plus que tout autre, souligne combien Capellani excelle dans les chorégraphies de groupe : un homme qui réfléchit à l’avant-plan pendant que la foule s’excite derrière lui, la confrontation de deux prétendants autour desquels volète une femme apeurée, une assemblée d’ouvriers aux gestes patauds pénétrant timidement l’impeccable salon bourgeois… La configuration des corps, leurs rapports de force, permettent à eux seuls de raconter les différentes étapes de chaque scène (évitant par là-même l’usage de cartons de dialogues, les intertitres se contentant de présenter les situations – ce qui n’est d’ailleurs pas sans causer des problèmes d’identification aux personnages). Capellani, de par ce talent chorégraphique, devient tout puissant dès que la situation vire au chaos : les fils coupés de l’ascenseur, la panique dans la mine, l’image infernale et quasi-biblique de l’échelle dont les damnés tombent, la révolte finale… Autant de moments où la droiture de la forme vient tenir le désordre en respect.

Le dernier quart du film, fait d’affrontements et de catastrophes (ainsi que d’images traumatiques qui ne sont sans rappeler L’Usurier de Griffith), offre ainsi un beau terrain de jeu au cinéaste. Mais il est difficile d’investir le moment de quelconque émotion : la violence ici ne dénoue rien, la vision politique de Capellani restant passablement niaise (les cartons insistant sur le dépassement des clivages ouvriers/patrons, qui se « comprennent enfin » en vue de « temps meilleurs »)… Malgré les moyens déchaînés dans ce final, la puissance reste relativement absente d’un film qui n’accepte jamais, au fond, que le récit qu’il adapte puisse travailler sa vision du monde en profondeur.

 

Parasite Bong Joon-ho / 2019

Toute la famille de Ki-taek est au chômage. Un jour, leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez la richissime famille Park…

Spoilers.
 

Quand bien même Bong Joon-ho semble toujours avoir volé à cent lieues au-dessus des académismes du cinéma sud-coréen, il se trouve au final condamné à devoir se débattre avec la même impasse, le même écueil guettant le cinéma de ses collègues : celui de la fatuité.

Ce qui se traduit, ici, par le risque de ne produire qu’une farce. Parasite ne serait-il qu’une satire savante, une parabole parfaite et satisfaite de la petite danse des classes sociales, un jeu de massacre de plus ? Sans remettre en question l’ampleur, la rigueur, et l’achèvement de ce film qui n’a pas volé sa palme, force est de constater qu’il ne réussit pas toujours à transcender ce postulat. Il y parvient un peu à ses débuts, quand l’infiltration vicieuse du foyer prend un tour virtuose (et donc gracieux). Il y parvient aussi quand la dépression sociale et sa démesure (la cave, le déluge) viennent contraster en profondeur avec le rire. Parasite impressionne enfin quand, par des images mentales fugaces (la descente du dédale sans fin, le flash-back au fantôme), il sait donner à cette parabole sociale un tour hallucinatoire et viscéral.

Cette viscéralité est ce qui manque le plus au film, bel objet impeccable, presque trop propre, cadenassé et trop peu sauvage, manquant d’accidents et de folie (ce dont ne relèvent pas forcément le grotesque et la pluie de rebondissement maousses) ; inapte, en somme, à réellement nous mettre en insécurité. Ainsi en est-il du final (le goûter d’anniversaire), qui ne sait qu’être une farce superficielle (le jeu de massacre d’un joli après-midi bourgeois), plutôt qu’un moment où tout ce qui a travaillé le film pourrait arriver à maturité. La confrontation de l’enfant et de son fantôme, par exemple, dans ce qu’elle racontait en profondeur (à savoir les intuitions d’un gamin bourgeois capable de « voir » la violence sociale et sa monstruosité, comme certains enfants voient les esprits), et dans ce qu’elle promettait de malaise et de trouble, est un grand rendez-vous manqué du film. Et l’épilogue joliment amer que la narration appose à son habituel petit cirque grotesque ne suffit alors pas à redonner au film le supplément d’âme qui lui fait défaut.

Gisaengchung en VO.