L’Échiquier du vent Mohammad Reza Aslani / 1976

La propriétaire d’une grande et belle demeure est morte. Sa fille et son second époux s’en disputent la propriété…

Légers spoilers.
 

Chassé-croisé venimeux autour d’un héritage que tout le monde convoite, L’Échiquier du vent prend place dans le huis-clos d’un grand manoir mortifère (cadre élégant qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Cris et chuchotements – le film est globalement innervé du cinéma moderne de son temps). Un édifice d’autant plus clos sur lui-même que la lumière du jour n’y perce que par intermittences (scènes de nuit, souterrains, volets fermés…), que le personnage principal est cloué à un fauteuil roulant, et que la caméra aligne les plans méthodiquement installés. Un “échiquier” en effet, à l’image de cette table qu’on dresse, ou de ce lustre qu’on prépare : le film semble constamment vouloir dresser le décor, méticuleusement, à son assemblée de scorpions prêts à s’entre-dévorer, comme on préparerait une maison de poupées empoisonnée, fournissant armes et accessoires. Le cadre sans âge (le plan final, sur la ville, semble soudain sauter d’un siècle) achève de donner à ce petit drame des allures de théâtre symbolique, où chaque décor (à commencer par ce grand double-escalier où tous les personnages se postent) résonne comme une scène antique, complétée par son chœur de lessiveuses qui commentent et cancanent l’intrigue. Tout cela confère au film une superbe identité, qu’il ne semble cela dit pas réellement pressé d’exploiter au-delà du simple dépliement de son pitch (qui résonne de diverses influences, des Diaboliques de Clouzot au Cœur révélateur de Poe), et dont le propos féministe m’est resté assez cryptique (il y a peut-être là un parallèle que je suis incapable de faire avec l’indépendance entrevue des femmes en Iran, que ce soit dans les années 70 du tournage, ou dans les années 20 du récit). Il faut attendre le long final, qui se colore de démesure et d’une imagerie plus infernale, pour que le film semble enfin se réveiller un peu du programme parfait, mais aussi passablement ennuyeux, qu’il a mis en place.

 

Shatranj-e bad en VO.

À propos de Joan Laurent Larivière / 2022

Joan Verra a toujours été une femme indépendante, habitée par un esprit aventureux. Lorsque son premier amour revient sans prévenir après des années d’absence, elle décide de ne pas lui avouer qu’ils ont eu un fils ensemble…

Légers spoilers.
 

À propos de Joan est un film un peu difficile à saisir, en ce qu’il envoie des signaux contradictoires. D’un côté, il est marqué par des essais tous azimuts, par un goût appréciable des bifurcations, et fait preuve d’un certain dépaysement (ses fantasmes japonais, ses changements d’époques et de pays…). De l’autre, la mise en scène semble régulièrement ne pas avoir les épaules pour tenir ses divers inserts fantaisistes (ce qui fait qu’ils restent justement cela, à l’écran : des encarts fantaisistes), flirtant même parfois avec un parfum de téléfilm (ces adresses caméra en ouverture de film). Et aussi inventif soit le récit, il ne fait finalement que faire des slaloms autour de l’univers le plus prévisible du cinéma d’auteur français : bourgeoisie (ici le monde de l’édition) aux grandes demeures de campagne, romances aux revirements relous, relation mère-fils compliquée marquée par un certain mélange des genres… Au sommet de ces codes ressassés, il y a Isabelle Huppert, dont la carrière atteint ici un point limite qui ne va plus pouvoir tenir longtemps. Le refus de l’actrice (et du milieu du cinéma qui l’emploie) de la concevoir en femme âgée la réduit ici, dès le début, à un masque blafard assez terrifiant (voire même plus tard en une figure de joker, dans des flash-backs allemands censés la rajeunir). Mais le principal n’est pas là : il est dans cette froideur, cette intellectualisation, tout cet univers de caricature du cinéma d’auteur français qu’Huppert trimballe avec elle (et qui va jusqu’à recolorer chacune des scènes où elle apparaît – j’ai souvent cru à une dimension de désir incestueux avec le fils, par exemple, tant on a tant vu Huppert ressasser cette partition). Au milieu d’un casting de stars de l’art et essai (qui rend curieux sur le passif d’un réal capable de tous les engager pour un tel projet), l’actrice crée une sorte de déséquilibre : qu’importe la qualité de son jeu, elle transforme ce film en “Isabelle Huppert movie”, en réduisant la richesse tonale et les possibilités.

 

Le Bal Ettore Scola / 1983

Cinquante ans de danse de salon en France, des années 1930 aux années disco…

Quelques spoilers.
 

Le Bal prouve qu’un concept n’est rien sans le regard qui va avec. Et de fait il ne reste que ça, dans ce film : un pitch, un concept, dont Ettore Scola au fond ne sait pas vraiment quoi faire. Dès l’ouverture repoussante et misanthrope, où chaque personnage est d’emblée réduit à un unique trait caricatural qui ne le quittera plus (et qu’il gardera même d’une époque à l’autre, dans toutes ses incarnations, sans possibilité d’évoluer), on se demande ce que le film a bien à dire. Et c’est tout le problème : de ces différentes époques qui défilent, se résumant à des signes référentiels ultra-sommaires (tel type de musique, tel types de costumes…), le cinéaste n’a rien à raconter, aucun point de vue à faire valoir sinon celui consistant à en souligner les normes. Il fait défiler les clins d’œil (ha oui Jean Gabin, ha oui les blousons noirs…) comme on pointe dans une sorte de catalogue nostalgique consensuel, se limitant au plus petit dénominateur commun possible entre les spectateurs. L’absence de dialogues, qui devrait ouvrir aux milles possibilités d’une narration muette, déçoit également à nuancer un tant soit peu ce tableau… Le Bal se sauve vaguement par la fluidité de son geste (les allers-retours entre salles et toilettes, les jeux d’échanges entre danseurs), mais n’amènera ses personnages-pantins nulle part, n’arrivant presque jamais à les faire vivre – cruauté, par exemple, de voir que cette jeune fille à lunettes, simple gag ambulant, n’aura jamais droit à sa danse. Bref, immense déception après Nous sommes tant aimés : ici, la comédie italienne agonise dans ce qu’elle avait de pire – comme cette excellente critique le résume plus simplement, nous sommes là devant un film de vieux con.

 

Ballando, ballando en VO.

L’Innocent Louis Garrel / 2002

Quand Abel apprend que sa mère Sylvie, la soixantaine, est sur le point de se marier avec un homme en prison, il panique…

 

L’Innocent, récit d’un jeune homme suspectant le nouveau mari de sa mère de ne jamais avoir raccroché de son passé criminel, confirme tout le bien qu’on en a dit : un film “à l’ancienne” (parfois à la limite du pastiche, jusqu’à ce plan de fin figé), qui retrouve des sensations saines de bon cinéma populaire, notamment par son approche humble, peu auteuriste, d’abord occupée à réinvestir le cinéma de genre (film de braquage et comédie), tout en étant le fruit d’un travail rigoureux (sur le plan du scénario, notamment). L’ensemble n’allant jamais pêcher très en profondeur, le film est aussi agréable qu’il s’oubliera vite ; par contre, il offre un vrai plaisir de jeu d’acteur, avec un quatuor sans faute qu’on pourrait regarder s’amuser durant des heures (le fait que l’un des ressorts du film soit de voir ces acteurs-personnages “en train de jouer” laisse penser que, pour Garrel, ce plaisir était tout partagé).

 

L’Âme-sœur Fredi M. Murer / 1985

Dans une ferme suisse à flanc de montagne, une famille vit au rythme des saisons. Une tendre complicité lie les deux enfants : le garçon dit « le bouèbe », né sourd-muet, et sa grande sœur Belli…

Spoilers.
 

Comme c’est souvent le cas quand je suis terrassé par la qualité et l’évidente beauté d’un film, je n’ai pas grand-chose à en dire. Au-delà du cadre Robinson Crusoé des monts suisses (décor rural à l’écart du monde, qui rend le récit difficilement datable), et du rythme berçant des usages et des jours, je retrouve surtout dans L’Âme-sœur une qualité que je ne rencontre habituellement qu’en littérature : une capacité à peindre l’amour débordant, plein, irradiant, que des personnages ressentent les uns pour les autres – tous ici autour du garçon sourd-muet de la famille, figure innocente et lumineuse, à la fois adolescente et enfantine (jusque dans les côtés sauvages et bruts de l’enfance : jalousie, sadisme envers les animaux, intolérance à la frustration…), qui illumine le film de mystère à chacune de ses apparitions, et qui enrichit tous les personnages alentours (à commencer par le pouvoir patriarcal, que cet amour recolore de mille nuances). Le personnage est une sorte de puissance amorale (un personnage d’avant la parole, comme le soulignait très justement la critique du Monde), qui fait que l’inceste au cœur du film advient avec ce curieux naturel, voire avec tendresse, loin de tout ce que le sujet semblerait appeler de traumatisant ou de scandaleux. On frôlerait le chef-d’œuvre sans la toute dernière partie qui, s’ouvrant sur un rebondissement improbable (la crise cardiaque), et flirtant ensuite avec le fantastique sans l’avoir tout à fait préparé, m’a laissé un peu démuni face à la description silencieuse d’un quotidien de deuil au ton pas très précis, dont on ne sait très bien où il nous emmène (vision allégorique de la vie autarcique d’un couple biblique originel ? Dégradation dans la folie d’un système familial qui a trop tourné sur lui-même ? Rencontre brutale à prévoir avec la civilisation moderne ?). Le dernier plan poétique et étrange, qui renoue avec les accents archaïques d’une tragédie des montagnes, donne à tout ce final comme une direction, mais c’est un peu tard pour ne pas laisser sur une impression maladroite, après deux heures de total éblouissement.

 

Höhenfeuer en VO.

Mascarade Nicolas Bedos / 2022

Un jeune gigolo tombe sous le charme d’une sublime arnaqueuse. Ensemble, ils concoivent un plan machiavélique…

 

Ce récit complexe de double manipulation romantique confirme, et même aggrave, l’impression que laissait déjà La Belle époque : celle d’un cinéma qui a indéniablement du métier (maîtrise scénaristique, rythmique, mise en scène fonctionnelle et léchée), mais dont il émane un parfum profondément déplaisant, et une absence d’âme assez flagrante. La vulgarité du monde décrit (la côte d’azur friquée) n’est qu’un paravent à la vulgarité d’un regard qui, sous couvert de cynisme “lucide”, ne fait que tartiner une vision rétrécie du monde (qu’on pourrait résumer à l’un de ses dialogues : « les riches font semblant d’être très riches, et tous les autres crèvent de jalousie »). Rapports entre personnages résumés à de pures logiques d’intérêt, retournements en série qui finissent par être leur propre finalité maligne… Seuls quelques comédiens, Devos et Morante surtout, parviennent à faire émerger un peu d’épaisseur humaine par-delà le rôle cynique qui leur est assigné. Mais ce cinéma, aveugle à la mesure du surplomb qu’il pense avoir sur ses contemporains, est irrespirable.
 
 

Joyland Saim Sadiq / 2022

Haider vit à Lahore avec sa femme Mumtaz et sa famille. Sommé par ses proches de trouver un emploi, il devient secrètement danseur dans un cabaret et s’éprend d’une des danseuses vedettes, Biba, une femme transgenre…

Légers spoilers.
 

C’est un film dont on ne sait que faire, en ce qu’il part d’un projet très programmatique (tableau social sévère relevé de quelques codes épars du feel good movie, propos progressiste transparent, plan de fin annoncé à des kilomètres…), mais qu’il lui allie une parure tout en finesse, bien loin du produit de festival lambda (attention réelle pour les personnages secondaires, cadre carré élégant, tendresse des échanges, extrême dentelle du jeu d’acteur). Le fait que son duo principal se résume aux deux personnages les moins intéressants du groupe (un lâche et une égotique) n’aide pas des masses à s’accrocher au récit. Au final, au-delà de l’impeccable tenue de l’ensemble, c’est surtout le décentrement progressif du film vers un beau personnage secondaire (la femme délaissée) qui fait sa personnalité.

 

جوائے لینڈ en VO.

Cow Andrea Arnold / 2021

La vie d’une vache laitière…

Légers spoilers.
 

Cow repose sur un principe assez simple : épouser le point de vue d’une vache laitière (rester au plus près, regarder ce qu’elle regarde, sans le moindre commentaire), en renvoyant les humains à la périphérie. Le documentaire fait le choix intéressant d’une ferme qui n’a rien d’un enfer évident (calme des fermiers, pâturages l’été – même la mise à mort ne relève pas d’un cauchemar d’abattoir). Le film peut alors, sans le parasitage de condition brutales qui capteraient le gros de notre indignation, faire directement dialoguer l’attachement qu’on a pour cet animal personnifié avec le traitement totalement objectifiant qui en est fait (séparation du veau, cornes brûlées, traites répétées). La diffusion à la ferme de tubes pop par exemple, au milieu de situation terribles du point de vue de l’animal, ne fait que souligner ce contraste, cette violence invisible et pourtant évidente, exposée en plein jour. Pour le reste, le film se fait tout de même assez vide et répétitif, essayant d’optimiser un peu artificiellement les situations pour leur donner de la substance (le passage d’accouplement avec feu d’artifice symboliques et tube ironique), laissant une impression de ressassement et de petit objet documentaire.