Tampopo Jūzō Itami / 1985

Tampopo, restauratrice japonaise, tente de trouver la recette de la soupe de nouilles ultime, aidée par un mystérieux routier…

Légers spoilers.
 

C’est une période charnière, et décidemment passionnante, que le cinéma japonais des années 80 : il s’y mêle les derniers restes crus du ciné d’exploitation à l’heure de l’écroulement des studios, les premières manifestations d’un cinéma d’auteur “raffiné” encore en gestation… Enfant OVNI typique de cette période, Tampopo a le caractère très divertissant d’un film à tiroirs (milles histoires et genres en un film, sorties de routes constantes explorant toutes les déclinaisons – joueuses, maniaques, sociales, érotiques – de la bouffe) ; mais cette curiosité fureteuse fait qu’il se retrouve souvent titillé d’extrêmes (macabres, névrotiques, sexués : des saillies crues, quoiqu’il arrive) qui mettent mal à l’aise le projet de joyeux film familial et bon enfant sur la cuisine nationale. Il y a un côté grossier et indigeste dans cette absence d’identité stable qui fait à la fois toute l’originalité du film, et qui en même temps trahit régulièrement le manque d’un ton, d’une vision, d’un regard qui unifierait et préciserait un peu le film et son concept (en l’état, il est ouvert à tous les vents de la culture d’alors – en témoigne par exemple la place plus que discutable des femmes dans ce film, où la docile Tampopo a besoin de cinq super-héros pour s’accoucher cuisinière). Bref, le plat est plus bizarre et généreux qu’il n’a un goût exquis, mais il se présente sans conteste, par son côté bigarré et son défilé de sensations inédites (quoique pas toujours ragoutantes), comme l’un des films les plus passionnants de la période.

 

Tanpopo en VO.

Kandisha Julien Maury et Alexandre Bustillo / 2020

Après qu’un garçon ait tenté d’abuser d’elle, une jeune fille invoque l’esprit de Kandisha, créature vengeresse issue d’une légende marocaine…

Quelques spoilers.
 

Chroniquant souvent dans mes notules des direct-to-video, je suis surpris de devoir y ajouter le travail d’un duo (Julien Maury et Alexandre Bustillo) ayant pourtant déjà sorti des œuvres en salles. De ce film de genre français, on a envie de dire que c’est une “honnête tentative” – comme pour tous les films de genre français, donc. Il y a ici une idée, celle de mêler le décor de la banlieue au cinéma fantastique, et d’en réadapter les codes en fonction (on va voir l’imam comme on allait voir le curé dans les vieux films de fantômes, etc.). De ce collage, il ressort malheureusement le plus mou des deux mondes, entre un film en cité prudent (son trio d’héroïnes qui fleure le volontarisme Benetton, comme le soulignent consciencieusement les dialogues), et un film fantastique très banal. Car ce sont les normes les plus éculées du genre qui sont ici avalisées, sous prétexte de les dépayser d’un changement de décor : personnages impuissants qui ne font rien pour agir, figure puritaine de femme-démon (mi-érotique mi-animale, forcément)… Il reste de belles pistes, à commencer par l’inversion du régime habituel (ce sont ici les hommes les potentielles victimes), mais le film semble l’ignorer (ne serait-ce que parce qu’il ne montre jamais les hommes lucides ou inquiets de l’être à présent, des victimes) : ainsi déconnectées de tout mouvement de fond, les trouvailles n’ont pas beaucoup d’impact. Où est par exemple, une fois passé ce premier ex-petit ami dangereux, l’oppression masculine générale (ou au contraire, son absence manifeste) à laquelle le démon du passé répond ? Quel est le sens de ce fantôme qui tue “trop” ou “pas les bons” ? Sa vengeance doit-elle être comprise comme anachronique ? Ou comme un not all men maladroit ? Ou seulement sous l’angle colonial évoqué – mais alors, où cela résonne-t-il dans le film (qui, c’est l’un de ses bons côtés, montre justement une cité sympathique sortie de l’imagerie hystérique des conflits avec la capitale) ? Faute d’une forme ou d’un récit qui prenne en charge ces multiples vides, l’ensemble paraît bien hasardeux.

 

Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé / 2022

Paris, 1941. Sous l’occupation allemande, un joaillier juif conclut avec son assistant un accord dangereux qui va bouleverser leur existence…

Quelques spoilers.
 

Film bien troussé et plutôt bien joué, mais témoignant d’un manque flagrant d’ambition, Adieu Monsieur Haffmann, histoire d’une cohabitation sournoise en temps d’occupation nazie, souffre surtout d’être un trajet tout tracé (dont on peut deviner les évolutions et développements dès le pitch), pataugeant dans un marais humain détestable (Lellouche, comme d’habitude, joue un homme médiocre autour duquel tout le film se construit). Le tout résulte en une expérience plutôt grise et pénible pour le spectateur. L’intérêt du pitch, c’est de faire dialoguer ensemble une violence antisémite (la rafle des juifs) et une violence sociale (les rapports de force du patron et de l’employé). Le film, cependant, ne trouve de solution à son double-récit qu’en laissant finalement le second conflit irrésolu, comme échouant à regarder son sujet en face et jusqu’au bout. L’ensemble ne parvient à se faire saillant, au final, que par quelques montées de dégoût bien gérées qui parviennent çà et là à saisir quelque chose de la violence de la collaboration.

 

Les Bodin’s en Thaïlande Frédéric Forestier / 2021

Christian, 50 ans, fils de Maria Bodin, une vieille fermière, tente d’en finir avec la vie. Un psychologue conseille à Maria de sortir Christian de son quotidien…

 

Les Bodin’s en Thaïlande s’avère être un film moins pénible à regarder que leur spectacle – quand bien même l’humour y est tout à fait nul. Alliant à la fois les académismes les plus tartes (allons sauver une jeune fille des méchants mafieux locaux), et le label rance des “vrais gens du pays comme on les aime” (toute une partie du récit tournera ainsi autour de l’horreur d’avoir failli finir avec une transsexuelle), le film témoigne malgré tout d’une tendresse et d’un souci de ses propres personnages, même si c’est avec tous les gros sabots du monde, et cela suffit à lui donne un goût un brin différent des comédies françaises mainstream – tout atterrant, paresseux et formaté qu’il soit.

 

Cinema Paradiso Giuseppe Tornatore / 1988

Alfredo vient de mourir. Pour Salvatore, cinéaste en vogue, c’est tout un pan de son passé qui s’écroule…

Légers spoilers.
 

Dans la série “les films que tout le monde avait vu à part moi”… On craint d’abord de rentrer dans une version italienne des Choristes (l’ouverture convoque d’ailleurs Jacques Perrin dans le même genre de rôle) : idéalisation du passé et du bon vieux temps, de la vie d’avant où tout était plus chaleureux et sépia, etc. Evidemment, Cinema Paradiso est plus que ça : Tornatore a du talent (dans la narration envolée de sa première partie, dans les jeux de rimes, dans la direction de Noiret et de l’enfant tous deux très bons, dans l’amertume pas si rose du passé à abandonner). Le film, néanmoins, est étouffant de nostalgie, ankylosé de cette espèce de peinture satirique-mais-attendrie d’une communauté où tout le monde est bien à sa place (les ados se branlent devant l’écran, les vieux rouspètent, la foule rigole…). Tornatore, en filmant l’enterrement du cinéma italien (sorti en 1988, le film est plus qu’à l’heure), filme surtout la destruction d’un tissu social qu’il n’est pas interdit de trouver oppressant, en ce que chacun ne s’y découvre que comme héritier de traditions éternelles (premier amour, départ obligatoire, etc.). Bref, le film est plutôt ample (quoiqu’assez fade à l’étape adolescente), mais trop renfermé pour ne pas être déplaisant.

 

Nuovo Cinema Paradiso en VO.

Valérian et la Cité des mille planètes Luc Besson / 2017

Valérian et Laureline forment une équipe d’agents spatio-temporels chargés de maintenir l’ordre dans les territoires humains. Mandaté par le Ministre de la Défense, le duo part en mission sur la cité Alpha – une métropole spatiale en constante expansion, où des espèces venues de l’univers tout entier ont convergé au fil des siècles…

Un conflit d’intérêt avec la Cité du cinéma fait que ce texte, écrit en octobre 2017, a longtemps été caché dans les tréfonds de ce blog, façon œuf de Pâques pour les plus curieux… Ce conflit d’intérêt n’étant plus d’actualité, le revoici donc !
18 octobre 2017 à 10h49

 

Le cas de ce film raisonnablement sympathique, mais surtout de sa réception houleuse, sont terriblement symptomatiques de la cinéphilie de l’époque.

Il y a tant de choses qu’on peut détester dans le cinéma de Besson : sa vulgarité au grand angle, son recyclage opportuniste des modes du moment, sa façon de se contenter de clichés (la scène du marché en offre un festival : touriste forcément gros et suant, guide forcément outrancier et efféminé…). Tout est là, mais s’arrêter à ce vernis de surface (dont les productions Europacorp, malheureusement, se contentent bien souvent) a toujours empêché la critique de voir ce qu’était aussi la singularité de Besson cinéaste, la bizarrerie qu’il représente dans l’industrie française – une industrie dont les tentatives mainstream ne font qu’hurler un désir maladif de « faire comme les américains », et une incapacité crasse à y parvenir.

La filmographie de Besson au contraire, jusque dans la puérilité de certains de ses choix, est un cinéma peuplé de réflexes instinctifs, de marottes personnelles (un rapport candide à la SF, une obsession pour l’innocence féminine…), débarrassé de complexes ou de surmoi cinéphile encombrants. Ses films les plus mauvais (sa dernière décennie fut un désastre) relèvent davantage de la facilité, du désinvestissement ou du cynisme, que d’une inaptitude à singer le modèle hollywoodien.

Ces particularités ne garantissent en rien la qualité des films, mais suffisent à recalibrer le goût du blockbuster US, quand bien même Valerian, sur le papier, en reprend tous les canons (déchaînement des moyens au détriment de la suggestion, orgie de SFX, difficulté à se dépatouiller de schémas réacs…). Pour le dire autrement : sous l’apparence d’un film éminemment générique, essentiellement pilleur et compilatoire (de modes, de recettes, d’œuvres ayant cartonné au box-office), Valerian, par certains de ses réflexes, reformule davantage le blockbuster que bien d’autres projets plus soignés et aboutis que lui.

Prenons par exemple la surabondance propre à ce genre de productions : poussée au bout de sa logique, elle devient ici un outil de dépaysement, avec les étrangetés narratives que cela implique (un nouvel environnement et une nouvelle situation toutes les cinq minutes). Le fait d’opter pour un registre merveilleux digne d’un sapin de noël, et de confronter ce merveilleux à deux personnages cyniques, presque « trop » jeunes, à la beauté acide, crée des rapports étranges dont l’intérêt dépasse largement la qualité de leurs échanges dialogués. Les batailles sont étonnamment rares au profit des phases d’exploration, le ton est bien plus enfantin qu’adolescent… Et si le peuple indigène new-age du film est une tarte à la crème, sa transposition en réfugiés, évoluant dans un hangar grisâtre et sordide, est assez surprenante.

Alors forcément, l’indignation d’internet interroge, notamment ce refus suspect de reconnaître au film la moindre de ses quelques trouvailles. On objecte souvent que le scénario est nul : certes, il n’invente pas la poudre, les articulations sont foireuses, les dialogues inaboutis semblent sortir d’une V1. Mais l’ensemble est-il franchement plus tarte que ce que le blockbuster lambda propose, passée la question des finitions ? Qu’attend-t-on exactement : que, comme dans un Marvel, la thématique soit déclinée à coup de punchlines, en mode thèse-antithèse-synthèse ? On a vraiment que ça à foutre ? N’y a-t-il pas quelque chose de plus frais et agréable, dans ce récit où les situations s’enchaînent comme des cubes hétéroclites, inattendus ? Ne peut-on pas s’enthousiasmer de voir un film avoir d’autres priorités que de froncer les sourcils et tout peindre en noir, comme un ado se masturbant sur son auto-proclamée maturité ?

Ce que la critique US ou le public français reprochent au film, ce ne sont pas seulement les tares habituelles du cinéma de Besson (sa grossièreté, par exemple) : c’est aussi ce scandale de ne pas satisfaire les exigences d’un moule érigé en modèle (blockbuster sentencieux, à l’écriture et au ton verrouillés, vaguement ironique et méta, exhibant son travail et ses thématiques comme un premier de la classe), où ce qu’un film a à offrir ne peut plus se juger autrement que selon les normes d’un champ d’action artistique au périmètre bien défini – et dont on se demande bien ce qu’il a de légitime à être devenu le mètre-étalon de l’époque. C’est particulièrement parlant pour le choix de De Hann, qui n’est pas pire acteur qu’un autre, mais qui a simplement le malheur de ne pas être le simili Han Solo attendu par un public de mecs soudain paniqués de ne pas retrouver, à l’image, la virilité de leur petit modèle paternel…

Entendons-nous bien, Valerian n’a rien d’un grand film, et en temps normal rien ne pousserait à faire l’éloge de ce produit inégal, parfois embarrassant, souvent fainéant, où candeur et cynisme se mêlent allègrement. Mais il reste qu’il est par la force des choses, dans un paysage que Marvel et sa horde de cinéastes zombies ont réduit à un champ de ruines, une sorte d’oasis.

 

Lynx Laurent Geslin / 2021

Au cœur du massif jurassien, un lynx boréal cherche une femelle…

Quelques spoilers.
 

Les codes du documentaire animalier mainstream (tels qu’on les connaît en France depuis les films de Jacques Perrin) ont du mal à coller à un sujet aussi peu spectaculaire que les aventures d’un gros chat dans les montagnes françaises – montagnes qui paraissent surtout passablement vides. La voix-off à la première personne, narrant les difficultés du réalisateur (« ça fait deux mois que je n’arrive pas à voir le lynx »…), essaie bien de faire de cette faiblesse une force, en faisant de la frustration un modeste outil narratif. Mais ça aboutit à des contradictions : difficile par exemple d’avaler ce découpage de documentaire animalier familial, ces champ-contre-champs ostensiblement fabriqués, quand une voix-off personnalisée vous assure en même temps qu’elle a pris ce moment sur le vif…

Sur la longueur le film parvient, sans qu’on sache trop si c’est volontaire, à assumer le côté fondamentalement pingre et rare de son matériau visuel. Le numérique assez plat et terne, manquant singulièrement de volume, ou le cadre qui ne parvient à filmer ces animaux qu’à travers plusieurs couches de branchages, viennent finalement souligner ce qu’est une vie de camouflage animalier, face à ces bêtes qu’on peine parfois à distinguer du décor. Le côté ingrat des lieux, peu apte à doper l’imaginaire (territoires forestiers vides d’animaux autres que de petite taille, ville toute proche dont les routes traversent le cadre…), n’est pas non plus incohérent avec cette histoire de lignée maigre aux progénitures peu à peu mises à mort, ou avec cette manière d’intègrer les humains (marcheurs, bûcherons, eux aussi capturés à la volée et de loin) comme s’ils faisaient partie de cet écosystème.

Il reste que le film manque singulièrement d’identité et d’ambition pour embrasser ces potentielles originalités, comme s’il n’osait pas tout à fait sortir du moule documentaire formaté compatible “Disney nature” (ou assimilé), dont il bégaie malgré lui tous les codes (musiques d’Armand Amar, grand vistas, mise en récit forcée) – critères face auxquels il paraît fatalement insuffisant. Une seule scène sort réellement du lot, de par sa relative radicalité : celle de l’intervention nocturne des scientifiques, mise en scène en une myriade de lampes de poches dans le noir, donnant à une simple opération de déplacement animal un caractère étrangement occulte et prédateur.

 

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)
Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)
Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)
Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)
Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)