Patrick Dewaere, mon héros Alexandre Moix / 2022

L’actrice Lola Dewaere raconte l’itinéraire personnel et intime de son père Patrick Dewaere, depuis ses origines avant même sa naissance, jusqu’à son suicide, le 16 juillet 1982…

 

Ce documentaire, d’essence clairement télévisuelle (c’est presque un reportage), se présente comme une promenade douloureuse dans la vie d’un acteur transpirant la souffrance. Le film ne prend malheureusement aucune pincette, que ce soit dans ses effets (utilisation de la musique à des fins d’ultra-efficacité dramatique), ou encore dans son éthique très relative (charger les femmes ayant commis l’affront de quitter Dewaere, ainsi que leurs amants, d’être plus ou moins responsables de sa mort, noircir la réputation de certaines personnes sans offrir de contradiction…). L’impudeur de l’ensemble (le film est une plainte directe de la fille de Dewaere, abandonnée trop tôt) fait à la fois la force du doc et son côté limite.

 

Ténor Claude Zidi Jr. / 2022

Antoine, jeune banlieusard parisien, suit des études de comptabilité sans grande conviction, partageant son temps entre les battles de rap et son job de livreur de sushis. Lors d’une course à l’Opéra Garnier, sa route croise celle de Mme Loyseau, professeur de chant qui détecte chez lui un talent brut…

 

Avec Hanouna à la production et un dénommé "Claude Zidi junior" à la réalisation, Ténor donnait de légitimes raisons d’avoir peur. Le film est à la fois atrocement générique (pas un rebondissement ou personnage qui ne soit pas prévisible), et en même temps curieusement bien troussé pour une comédie française standard, avec même quelques pics (un plan séquence plutôt ingénieux et utile, en milieu de film, un raccourci visuel ingénieux sur la partition finale…), et des acteurs sympathiques. À travers cette vision des rapports entre Paris et sa banlieue, vision déshystérisée mais du coup aussi un peu bisounours, on peut malgré tout s’interroger sur le fait que le cinéma français adore faire dialoguer son ultra-bourgeoisie (celle qui produit ces comédies) et le prolétariat racisé des banlieues, comme ignorant tout le pays qui existe au milieu.

 

Champagne ! Nicolas Vanier / 2022

Une bande de cinquantenaires se retrouve en Champagne pour l’enterrement de vie de garçon du dernier célibataire de la bande. Mais la future épouse, arrivée à l’improviste, ne semble pas faire l’unanimité…

 

Un énième avatar de ces comédies françaises bourgeoises-qui-s’ignorent, où des quadra et quinquagénaires friqués se retrouvent ensemble dans une grande maison de vacances, se déchirent sur des histoires d’amitiés et de tromperies, avant de se réconcilier autour de valeurs vagues. Un véritable sous-genre de la comédie nationale (que même le passif singulier de Nicolas Vanier, pourtant habitué aux films d’animaux, ne renouvelle pas ici d’un gramme). Comme d’hab, un parterre de célébrités viennent pointer, entre les désormais habitués du genre (Demaison, De Groot…), et les comédiens autrefois promesse de leur génération (Testud, Elmosnino…) qui ont enterré leur carrière dans ce genre de productions anonymes.

 

Les Folies fermières Jean-Pierre Améris / 2021

David, jeune paysan du Cantal, veut monter un cabaret dans sa ferme pour sauver son exploitation de la faillite…

Quelques spoilers.
 

Les folies fermières est un film modeste (y compris dans ses moyens et dans sa mise en scène parfois à la limite de la captation, ou jusque que dans son final précipité au spectacle peu convaincant). L’ensemble se révèle peu enclin à voir grand ou à bousculer la moindre convention, mais reste correctement incarné, humble et pas détestable, ce qui n’est déjà pas si mal. Alban Ivanov, qui ne se contente pas de capitaliser sur son savoir-faire comique, est une bonne surprise.

 

On sourit pour la photo François Uzan / 2020

Thierry passe ses journées à classer ses photos de famille, persuadé que le meilleur est derrière lui. Lorsque Claire, sa femme, lui annonce qu’elle le quitte, Thierry, dévasté, lui propose de refaire “Grèce 98”, leurs meilleures vacances en famille…

Quelques spoilers.
 

Ce film, dont le très maigre argument témoigne du peu de pitchs de comédie restants sur le marché, repose sur un ressort que je ne supporte plus, en comédie comme ailleurs : partir d’un personnage idiot et insupportable (ici Jacques Gamblin, en nostalgique obsessionnel) pour, au fur et à mesure du film, faire découvrir au spectateur son meilleur aspect et ce qu’il a de bon, “au fond”. En attendant, il faut se le taper sous sa version crispante durant les deux tiers du film… Les acteurs secondaires sont plutôt bons, le reste n’est pas torché, mais je ne peux juste plus m’infliger ça.

 

Le Dernier duel Ridley Scott / 2021

En 1386, en Normandie, le chevalier Jean de Carrouges, de retour d’un voyage à Paris, retrouve son épouse, Marguerite de Thibouville. Celle-ci accuse l’écuyer Jacques le Gris, vieil ami du chevalier, de l’avoir violée…

Spoilers.
 

Le Dernier duel, promesse d’un film hollywoodien au scénario recherché (autant dire un animal rare, ces temps-ci), a du mal à tenir sa haute réputation.

La faute d’abord à l’absence d’un regard : celui de Ridley Scott, cinéaste pourtant ici ridiculement à son aise, circulant sans résistance aucune dans cet univers surproduit et sur-documenté (costumes, figurants, décors : rien de cette profusion ne semble jamais lourde à l’écran, la caméra s’y ballade naturellement comme elle sortirait au marché). Et c’est bien là le problème : plus sa mise en scène glisse, moins Ridley Scott semble capable de donner le moindre poids à ce qu’il filme. Les plans et situations s’enchaînent à la volée, efficaces mais sans rien élire ni réellement regarder, sans savoir mettre l’accent sur quelque situation que ce soit – le film, de fait, n’exprime pas grand-chose.

Reste donc le concept du scénario seul, dont le principe façon Rashōmon cache en fait un tour de passe-passe plus superficiel. Les règles du jeu sont hautement malléables, le film délivrant ses différentes versions du récit en jouant uniquement du hors-champ, ou de scènes qu’on coupe artificiellement trop tôt (pas une question de point de vue, donc), sans que cela ne creuse réellement les personnages (celui de Matt Damon, par exemple, restera cet homme buté et infantile d’un bout à l’autre du film). Dans la troisième partie (celle de Marguerite), Scott se met soudain à rejouer les scènes autrement, amenant tardivement et sans réellement l’assumer la question du point de vue, se montrant alors bien maladroit, voire douteux : que nous apprend par exemple réellement cette scène de viol “rejouée”, passé l’effet de style ? Le viol serait un “vrai viol” parce que le personnage y crie et pleure davantage ?

Le plus grand échec du film enfin, révélateur de sa docilité à l’époque, est son choix d’élire autoritairement où se trouve la vérité (« The Truth », qui persiste à l’image quand le reste de l’intertitre présentant le chapitre féminin disparaît) : le film se sabote alors lui-même et ses principes, paniqué à l’idée de ne pas être assez explicite sur ses positions féministes, pourtant déjà lourdement soulignées. Tout l’échec de son concept, toute sa stérilité, sont résumés dans cet intertitre, qui veut d’abord s’assurer d’être du bon côté (celui des réseaux sociaux), plutôt que de se risquer à créer de la profondeur et de l’ambigüité.

Au final, seul le combat clôturant le film, parce qu’il est extérieur à ce jeu des récits subjectifs, respire un peu de ne plus avoir à user de ces détours pour raconter son histoire. L’ambivalence alors revient en catimini dans la mise en scène (dans les intentions de chacun, dans leurs réactions, dans ce qui meut les gestes) – et le film, par quelques images intelligentes (comme cette curieuse apparition de Notre-Dame annonçant une sorte d’ère nouvelle), peut enfin se mettre à raconter des choses, plutôt qu’à constamment surveiller ses arrières comme un premier de la classe.

The Last Duel en VO.

 

Himala Ishmael Bernal / 1982

Elsa provoque des heurts dans son village quand elle dit avoir vu une apparition de la Vierge Marie. Bientôt, son annonce prends des proportions incontrôlables…

Quelques spoilers.
 

Himala se présente comme un film simple, populaire et accessible, quand bien même on le sent à la fois innervé par le néoréalisme 70s de Lino Brocka (tableau social sans complaisance, pauvreté sordide), et peut-être aussi plus discrètement par le cinéma de genre (des traces de sexualité pulsionnelle peut-être issues du bomba, ou ce final dont l’outrance semble sortie d’un film d’horreur bis). La meilleure idée d’Himala est de ne pas trop exploiter la veine satirique de son sujet : les quelques fois où le film s’y essaie trop directement, il est soit lourdingue (le chaos final et ses inserts surlignés), soit laborieusement réflexif (toutes les considérations prétentieuses liées au personnages du jeune cinéaste), soit bien trop sage (le prêtre et la foi traditionnelle resteront des référents de sagesse et d’ancrage non remis en question). Mais la plupart du temps, Bernal est plutôt occupé à filmer l’évènement (le miracle et ses suites) comme un phénomène progressif et organique, qui grossit d’un plan à l’autre, puis d’une scène à l’autre, au rythme des mouvements de foule, sans que l’on ne s’en rende vraiment compte. Il filme la pente d’une ferveur religieuse qui croît, qui euphorise, puis qui pourrit et se désagrège, pour relaisser place au silence – exactement comme on rendrait compte d’un phénomène météo. Apparement d’abord connu comme cinéaste de mélodrames, Bernal se repaît aussi d’un visage : celui de Nora Aunor, passionnant, à l’expression opaque et difficile à déchiffrer. Le soupçon du charlatanisme est vite désamorcé : les personnages sceptiques font partie intégrante du film, en discutent directement avec l’intéressée, qui elle-même apparaît vite toute aussi perdue que ses contempteurs. C’est ce visage féminin intense, comme paralysé par le doute, par une sorte de crainte et de résolution tout à la fois, où se mêlent une véritable foi, des restes d’orgueil, une culpabilité à tromper et des hésitations sur quoi faire, qui est le premier spectacle du film.

 

Les Miracles en VF.

Compartiment n°6 Juho Kuosmanen / 2021

À bord du train Moscou-Mourmansk, Laura, étudiante finlandaise, doit partager une voiture-couchette avec Ljoha, un Russe, alors qu’elle souhaite voir les pétroglyphes de Mourmansk…

Quelques spoilers.
 

C’est un récit classique et ultra-balisé que se risque à investir Juho Kuosmanen avec Compartiment n°6, et pourtant il parvient à en sortir quelque chose d’assez neuf et de singulier, qu’il est difficile de cerner et d’expliquer. La plongée dans une Russie contemporaine comme coincée dans un passé proche (la caméra à cassettes, les cabines téléphoniques et l’absence de smartphone, le look général d’un pays tout juste sorti des années soviétiques…), tout comme l’approche naturaliste atypique pour une comédie romantique (tout passe ici par les scories et aspérités du jeu d’acteurs), ou encore la différence de classe douloureuse entre les deux personnages… Tout cela habille ce canevas romantique balisé d’une texture assez rustre, presque ingrate, comme une carapace austère que le rapprochement des deux jeunes gens aura plus de difficultés à percer (en témoignent ces larmes subreptices, magnifiques, d’un jeune homme qui semble en avoir pris plein la gueule). Cela dit, même si le film est original, dans sa dernière partie, par la façon dont il tente de réitérer et de recoudre son premier rapprochement avorté (comme pour réparer un moment douloureux), je ne suis pas sûr qu’il se dise grand-chose d’autre, une fois sorti du train, qui n’ait déjà été dit avec cette belle embrassade restée à la lisière du désir. Peut-être que la fascination cesse aussi alors parce que le grand talent du film aura été, jusqu’ici, de ne tenter aucun geste qui fasse mine d’être plus complexe ou intelligent que son programme (celui du « film-train »), et qu’il y avait quelque chose de fascinant à le voir réussir ce parcours sur-balisé avec une telle sobriété.

 

Hytti Nro 6 en VO.