La Fille aux Jacinthes Hasse Ekman / 1950

Un écrivain et sa femme enquêtent sur le suicide de leur voisine, une pianiste mystérieuse qui leur a légué tous ses biens…

 

La Fille aux Jacinthes, passée l’originalité de sa révélation finale (que tout spectateur pas trop endormi aura devinée dès le premier tiers), n’est pas un film particulièrement singulier. Il reprend sa structure en flashbacks de Laura et de Citizen Kane, il emprunte son esthétique au film noir US (qu’il assagit cela dit grandement), et accompagne la modernité naissante d’une sourde mélancolie suicidaire – sans que la forme, au demeurant tout à fait correcte, ne risque un seul pied hors des académismes d’alors. Rien d’original donc, mais une exécution sans tache et un film plaisant à suivre, pour son actrice principale comme pour le couple d’enquêteurs improvisés – un couple curieusement asexué, bons camarades, aux dialogues piquants et tranchés (très anglais, en un sens, au beau milieu de ce film suédois).

 

Flicka och hyacinter en VO.

Un meurtre pour rien Fernando Ayala / 1956

Un journaliste en déclin s’associe avec un immigrant hongrois pour créer une fausse école de journalisme par correspondance.

Quelques spoilers.
 

On se demande bien quel manque d’inspiration a poussé le scénariste à utiliser des chemins aussi retors et compliqués pour simplement permettre ce “meurtre inutile” qui déchaîne, assez tardivement, les tourments intimes du film noir. Peut-être l’engagement militaire, au cœur des névroses du héros, trouve-t-il un écho dans les préoccupations de l’Argentine d’alors ? Ou que son parcours était mieux travaillé dans le roman d’origine ? Aussi savante soit la mise en scène (transitions de décors complexes, séquence de rêve aux disproportions étudiées), le film est en tout cas très lourd à mettre en place son drame et à nous y intéresser, construisant son intrigue à coups de dialogues explicites, de voix-off, et de flashbacks.

Un meurtre pour rien a en fait surtout pour lui sa partie centrale, et deux scènes virtuoses – une au bar (jouant sur la musique) et celle du meurtre (jouant sur la lumière). Le dernier tiers, reposant sur un rebondissement aussi prévisible qu’il fut long et artificiel à mettre en place, n’est pas exactement désagréable, mais ne carbure plus qu’à l’ironie dramatique et au sadisme psychologique exercé sur son personnage (un homme épais, solide et mûr, sage employé de bureau, dormant même encore chez maman, et comme torturé de l’intérieur sous son costume – une figure qu’on retrouve déjà dans les films noirs mexicains). Difficile par ailleurs de s’identifier au récit : le mariage entre la noirceur du genre et la surdramatisation telenovela qui l’accompagnait alors souvent en Amérique latine (dans le jeu, les tirades, les voix-off, les décisions prises) empêche d’y entrer tout à fait.

Mais l’énergie scénaristique disproportionnée que le projet met en place pour de si petits résultats fait paradoxalement toute la singularité et la bizarrerie du film, pour au final lui bénéficier ; l’ensemble étant soigné, et se suivant pas désagréablement, ce film noir inégal finit par emporter le morceau.

Los tallos amargos en VO.

La Fausse livre d’or Yórgos Tzavéllas / 1955

Quatre histoires suivant le parcours d’une fausse pièce d’une livre en or…

Légers spoilers.
 

Curieuse impression, lorsqu’on explore le passé des différentes cinématographies, de reconnaître d’un coup d’œil de quel bois est fait un classique : de celui du cinéma à proprement parler (d’un regard et d’une mise en scène qui transcendent les normes de leur époque, quand bien même ils peuvent s’inscrire dans des mouvements esthétiques plus larges) ; ou alors du monde des “objets culturels”, au sens de films qui sont d’abord les doudoux nationaux et nostalgiques d’une génération, avant d’être des œuvres de cinéma (comme purent l’être, en France, certains films de Fernandel). Des fictions qui respirent immédiatement quelque chose de leur temps, de l’ordre d’une docilité aux modes et à l’esprit de leur époque…

La Fausse livre d’or, anthologie de quatre courts-métrages discrètement reliés par un fil narratif et par le thème commun du rapport à l’argent, s’impose d’emblée comme tenant de la deuxième catégorie : une comédie réglée, dont la mise en scène s’agite plus qu’elle ne regarde, avec son avis déjà arrêté sur le monde – ne cherchant pas plus de mystère dans ce qu’elle filme que ce qu’énonce déjà la voix-off, qui explicite tout ce qu’il y a à pré-penser du récit.

Néanmoins, dans ce cadre limité qui est le sien, le film est un champion toutes catégories, et on comprend aisément son succès en salles. Sa réussite tient à un investissement complet (récit dense à rebondissements, technique irréprochable, bons acteurs) et à un ludisme fréquent (les taches de couleurs, la salle du crime à vider par morceaux dans les égouts, les différentes versions de la séance de pose…). Finir le film sur un récit non pas lacrymal mais doux-amer, avec les personnages les plus intelligents de cette ronde narrative, aide grandement à en garder une bonne impression.

Bref, si l’on ne regarde pas de trop près les ressorts de son scénario (remarques misogyne à la kilotonne, riche proprio qui se paie littéralement l’affection d’une gamine…), cet “objet culturel national” est une plutôt bonne pioche, à défaut d’être du grand cinéma.

Η κάλπικη λίρα / I kalpiki lira en VO,
The Counterfeit Coin à l’international.

La Victime Basil Dearden / 1961

Grand avocat londonien et père de famille, Melville Farr est sur le point d’embrasser une carrière de juge. Lorsque “Boy” Barrett, son ancien amant victime de chantage, l’appelle à l’aide, Farr refuse de l’aider, craignant pour sa carrière…

Quelques spoilers.
 

Un film pionnier sur l’homosexualité, pile à l’époque où le cinéma anglo-saxon rentrait dans sa phase édifiante et psychologisante, pleine de torts à redresser et de sujets de société à surligner ? Il y avait tout pour faire de The Victim un film aussi utile (et il le fut) qu’indigeste, objet social ayant simplement emprunté les habits du cinéma. Et de fait, le film est indéniablement bavard et explicite (jusqu’à son titre, qui enfonce le clou pour le spectateur sourd et aveugle qui aurait mal compris), venant pointer toutes les dix minutes au débat de société en exposant une à une toutes les clés du “sujet”, tout en ménageant docilement les sensibilités (« je sais que je suis anormal, je n’ai jamais cherché à corrompre les normaux »)…

Pourtant, le film est passionnant. Parce que s’il relève certes d’une fibre pathétique, voire lyrique (la figure du jeune sacrifié, que la caméra fait tout pour fragiliser en gamin martyr et terrorisé – jusqu’à sa photo compromettante où il n’est même pas montré entrain de baiser, mais de pleurer !), les rouages dramatiques sont ceux du thriller. Et ce dès l’ouverture, qui prend soin de placer d’emblée le récit sur les rails de la course et de la fuite, du mystère à résoudre, du réseau.

Curieusement, ce film défendant les homosexuels utilise donc pour ce faire les leviers-mêmes de l’homophobie : comme le dit un antagoniste, « ils sont partout » (au point, presque comique, où les personnages masculins du film qui s’avèrent ne pas être homosexuels se comptent sur les doigt d’une main). Le récit est brillant dans la manière dont il tisse cette grande toile d’araignée, on se croirait dans Les Envahisseurs : cette présence « d’eux partout parmi nous », société parallèle, chaque visage de bon voisin cachant une possible victime (c’est le tour de passe-passe du film : on ne découvre pas un homosexuel, on découvre une victime de chantage), broyée par une société de la peur, par une menace omnisciente et invisible (car littéralement aveugle, jolie idée du script).

Si le film a plus de difficultés dans son dernier mouvement, qui n’a plus que la dignité de son héros allant au front pour contrer l’avalanche de pathétique et de discours didactiques, il relève au final assez remarquablement le défi du “film-à-message”. Et brille encore davantage avec le recul des ans, le projet gagnant au vertige méta de sa conception, où un acteur (Dirk Bogarde) dans le placard risque sa carrière pour jouer un personnage dans le placard risquant sa carrière – et l’affichant à la vue de tous, aux yeux d’un public tout entier qui voit cet aveu à l’écran sans le comprendre, quand bien même on le lui dit explicitement et dans les yeux.

The Victim en VO.

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)

Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

The Lin Family Shop Shui Hua / 1959

1931. La Japon a envahi la Mandchourie, provoquant en Chine un boycott des produits nippons. Un coup dur pour Mr. Lin, petit commerçant, à l’approche des fêtes de fin d’année où chacun vient réclamer le paiement des dettes…

Quelques spoilers.
 

C’est une plutôt bonne surprise que ce film qui, bien que réalisé sous Mao, se montre moins manichéen qu’on aurait pu le craindre. Certes, le carton d’ouverture nous annonce que nous allons voir une histoire issue de l’horrible temps passé, insistant trois fois de suite sur le fait qu’on est bien en 1931, visiblement paniqué à l’idée que son public puisse avoir le moindre doute sur la question. Et les quelques officiels du Kuomintang aux sources de tous les problèmes (faisant régner la terreur financière, outrepassant les lois, convoitant les filles des honnêtes gens…) sont évidemment des figures plates et univoques.

Mais dans ce film, en fait, ces personnages de puissants se font plutôt rares. Car l’étau que décrit The Lin Family Shop est surtout celui des pressions que les plus modestes s’infligent entre eux, de par la contrainte financière qu’ils subissent tous, ou de par les effets de la guerre sino-japonaise qui s’amorce alors. Le film passera plus de temps à montrer les endettés se mettre dos au mur les uns les autres qu’à remettre en question l’ordre établi, et le soulagement passager qu’on éprouve pour la famille Lin va automatiquement de pair avec la misère de leurs voisins. Un transfert des malheurs que le film souligne parfois volontairement (ce commerçant endetté chez qui Mr. Lin vient saisir des marchandises, condamnant à mort la famille du malheureux), mais dont aussi parfois le cinéaste ne semble pas avoir conscience (ces réfugiés de passage qui représentent une aubaine commerciale qu’on va exploiter tout sourire). Bref, les rares moments de bonheur vont toujours de pair avec un certain malaise, et le climax en arrive ainsi à une hybridité assez inédite, où le soulagement qu’on ressent pour le héros s’accompagne de la peinture du désastre total, outré, horrifique, que son geste signifie pour tous les autres…

Je peux difficilement commenter le scénario davantage, pas mal de choses restant pour moi assez floues (plusieurs textes filmés non traduits, des relations transactionnelles dont la nature m’échappe). Mais il reste que par cette situation plus compliquée qu’une simple confrontation entre méchants exploiteurs et gentils pauvres, le film parvient à faire un tableau de catastrophe plus universelle, celle des méfaits de l’argent – dont le comptage, le triage, la transaction, constitue la matière principale du récit. La pression financière cultive une imagerie misanthrope, la famille recomposée de Mr. Lin se repliant entre les murs de leur demeure dès la nuit tombée, comme une forteresse se protégeant d’un monde extérieur inquiétant, et s’alarmant des créanciers dès qu’on frappe à la porte.

Qu’est-ce qui a permis, sous Mao, l’existence d’un film aussi peu butor dans son effort de propagande ? Un film par exemple où le petit commerce, certes modeste et familial, n’est en aucun cas attaqué dans son principe-même ? On retrouve ici beaucoup de traits du cinéma social shanghaïen des années 30, dont The Lin Family Shop reprend la dialectique – soit l’alliance des codes du mélodrame et d’un marxisme simplifié, les injustices dénoncées par l’un offrant des ressorts narratifs à l’autre. Mais comme le signale un très bon article de Senses of cinema, The Lin Family Shop et les films des années 30 chantent en fait moins la gloire d’un communisme désiré qu’ils ne font le tableau d’un capitalisme en faillite : le communisme n’en découle que comme dernier modèle de société restant une fois tous les autres ayant fait défaut, et non comme une utopie. Ce détour, qui ne sera pas sans poser problème au film au moment de la révolution culturelle, s’explique aussi par une autre nécessité : ancrer son récit dans ce passé honni, c’est lui donner la possibilité d’avoir une dramaturgie digne de ce nom. Car qu’est-ce que le cinéma Maoïste pourrait raconter de son propre présent, sinon la stase d’une société désormais parfaite, dénuée d’antagonistes et d’enjeux, utopie arrivée à son terme ?

Bref, tous cela permet au film de déployer un art qui, loin du réalisme rêche de la production chinoise des années 30, tient plutôt d’un cinéma de studio témoignant du plus grand soin. Cette esthétique de studio (à laquelle on pourrait aussi rattacher le cinéma de Xie Jin) n’a rien à voir avec le décorum chargé des films hongkongais d’alors. Elle se définit plutôt, c’est toute sa singularité, par l’alliage entre une grande sophistication formelle et une simplicité ronde, celle d’une mise en scène réduite à l’élémentaire, sans la moindre affèterie ou élan qui dépasse – l’équilibre et la mesure sont la règle, il n’y a rien dans les choix de cadre ou d’angle qui attesterait d’une passion du regard. Cette approche sans débordement, malgré ses indéniables qualités, s’adapte un peu trop parfaitement aux normes des années Mao, qui n’admettent comme saillie ou sortie de piste que ce qui a trait à la peinture horrifique des temps anciens (sur lesquels du coup le film se défoule, en un final outré qui tend au sadisme). Ce classicisme à l’écran est souverain autant qu’il est sans vagues.

Lin jia pu zi en VO.

L’Aube Gustav Ucicky / 1933

En 1915, le capitaine Liers, commandant d’un sous-marin, quitte sa ville natale où, avec son second officier et son opérateur radio, ils passaient leur permission.

Légers spoilers.
 

Premier film sorti sous le régime nazi (et approuvé par lui), mais tourné avant son arrivée au pouvoir, L’Aube représente un ambigu entre-deux. S’il n’a pas du tout la charge critique, anti-militariste ou traumatisée de Quatre de l’infanterie, il fait tout de même dialoguer en son sein, et de manière assez frontale (dès son ouverture, en fait), les élans de ferveur patriotique va-t-en-guerre, et leur sévère remise en question. C’est par exemple ce personnage de veille dame qui a vu tous ses fils mourir les uns après les autres, et qui refuse de se réjouir des victoires ; ou bien ces jeunes femmes bénévoles se lamentant des guerres volant une à une des générations d’amants ; ou encore la satire voilée d’une population civile obsédée de gloire et de victoire militaire…

Tout cela s’insère assez bizarrement dans la matière patriotique du film (honneur des sous-mariniers, spectacle de l’avancée technologique du pays, traîtrise des ennemis perfides tendant un piège lâche), et cette ambigüité fait qu’on finit par se demander comment lire chaque plan, chaque moment (ce défilé infini des trains emportant les soldats en fin de film, par exemple : évocation d’un charnier à venir, soulèvement glorieux de la patrie ?). Le film ne se sortira finalement de cette impasse (comme de la patate chaude qu’est l’humiliation sensible de la défaite encore toute proche) qu’en prenant la tangente : en embrassant in extremis la destinée sombre d’un pays martyr sachant seul endurer les douleurs, les pertes, et la nuit, et qui vit avec noblesse son destin noir de défaite.

Sorti aux débuts du parlant (et ne souffrant d’aucune maladresse sur ce plan là, Ucicky est un cinéaste-technicien accompli), L’Aube rappelle deux autres films des tous débuts du cinéma sonore : celui de Pabst, donc (Quatre de l’infanterie), et Les Croix de bois de Raymond Bernard. Comme le premier, il organise une dichotomie poussée entre ses scènes en ville (de loin les plus inspirées : attachées au personnages, posant un regard à la fois tendre et satirique sur la foule, mettant en scène de complexes circonvolutions d’humeur) et les scènes de guerre au ton neutre, au goût absent. Comme dans le film de Bernard, ces séquences guerrières sont réduites à l’os, rien d’humain n’y survit passés quelques bons mots – le protocole militaire est seul maître à bord, dans une description froide et sans affect des opérations marines, désinvesties de toute tension humaine. Pas de musique (début du parlant oblige) sinon celle des sons du sous-marin qui, de concert avec les ordres donnés, et au rythme d’une chorégraphie visuelle (le va-et-vient vertical du périscope), créent une étrange musique concrète, un rythme atonal qui fait seul office de narration.

Le film tire une certaine singularité de ce rythme et de sa logique mathématique, qui contamineront l’aventure des marins jusqu’au bout (l’appel dans le noir, les coups réguliers sur la porte, le décompte des gilets de sauvetage…) – et à une scène saisissante près (la petite conversation des deux hommes au pistolet), Ucicky s’en contentera. Cela n’empêche pas à quelques autres moments inspirés d’émerger (le long plan de submersion, entre autres), mais empêche d’investir cette histoire et de réellement compatir à la tragédie de ces hommes. Le patriotisme d’un peuple allemand humilié était peut-être censé jouer ce rôle, aider le spectateur à s’impliquer dans le film – une béquille sur laquelle il ne peut plus compter aujourd’hui.

Morgenrot en VO.