Showing up Kelly Reichardt / 2022

À quelques semaines du vernissage de son exposition, le quotidien d’une artiste et son rapport aux autres. Le chaos de sa vie va devenir sa source d’inspiration…

Quelques spoilers.
 

Avec Showing up, et après le pas de côté First Cow, la manière de Kelly Reichardt reconnecte avec ce qui faisait ses délices : se déployant en une myriade de micro-situations et configurations, faisant orbiter tout un monde autour du repli sécurisant de l’héroïne sur ses petites statues de douleur, la mise en scène étincelle. Pas sûr, par contre, que la cinéaste ait ici grand-chose à raconter… J’ai eu du mal, en tout cas, à me passionner pour la vacuité de ce milieu d’art contemporain (regardé avec ironie mais tendresse – le fait que la cinéaste y bosse n’aide sans doute pas à y poser un regard tranché), pour ces quartiers de l’Oregon (bourgeois mais verdoyants), pour ces petites luttes intestines familiales (difficiles mais humaines), et ces petits fils narratifs en balancier (oiseau fardeau mais auquel on s’attache)… Certes, Reichardt garde quelques réflexes rafraîchissants (le pigeon ne détruit pas l’expo, cette rivalité entre voisines retrouvera les fils de l’amitié…), dessinant un devenir serein et apaisant à tout ce mic-mac beige. Il reste que ce douceâtre généralisé, ces situations de gêne aimable ou de conflits sourds, ne sont pas spécialement délectables à suivre, laissant une impression aussi tiède que la douche non réparée de Michelle Williams. On aurait aimé, à l’image de la statue abîmée, un excès ou la saillance d’une erreur de cuisson.

 

Notules # 26

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Loi de Téhéran Saeed Roustayi Iran 2019
Old Joy Kelly Reichardt USA 2006
Ouvre les yeux Alejandro Amenábar Espagne 1997
Le Prince Sebastián Muñoz Chili 2019
Serre-moi fort Mathieu Amalric France 2021
La Pièce rapportée Antonin Peretjatko France 2020
Les Amours d’Anaïs Charline Bourgeois-Tacquet France 2020
Présidents Anne Fontaine France 2021
Le Tour du monde en 80 jours Samuel Tourneux France 2020
The Breakfast Club John Hughes USA 1985
Le Jour du dauphin Mike Nichols USA 1973
The Black Marble (Flics-Frac !) Harold Becker USA 1980
Frances Graeme Clifford USA 1982
La Proie (Midnight In The Switchgrass) Randall Emmett USA 2021
Host Rob Savage Royaume-Uni 2021
Marionnette Elbert Van Strien Pays-Bas / Luxembourg / Royaume-Uni 2020
Masquerade Shane Dax Taylor USA 2021
Diamante Daniele Falleri Italie 2021

First Cow Kelly Reichardt / 2021

Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise…

Légers spoilers.
 

Pour cette filmographie qui a toujours fait du territoire américain son premier objet, effleurant avec beaucoup de tact et de mystère ses légendaires imageries (celle du western notamment) tout en les tenant savamment à distance, l’occasion de se confronter enfin au film d’époque et à la reconstitution historique, cette fois frontalement (sans l’abstraction que permettait le désert de La Dernière piste), rend évidemment curieux.

Une des singularités de la carrière de Reichardt est que ses films, sur le papier, ont toujours coché les cases du cinéma indé US le plus caricatural, sans que jamais pourtant le résultat n’en ait le goût. Et c’est encore une branche du cinéma indé récent, celle incarnée par Roger Eggers cette fois, que la cinéaste vient ici emprunter : une manière d’associer au cinéma de genre un regard foncièrement naturaliste (exposer la préhistoire des USA sans fard, dans sa misère et sa saleté, dans sa petitesse et son absence de grands drames aussi). Sauf que le genre que Reichardt confronte ici, ce n’est pas vraiment le western, mais plutôt le merveilleux : quoi de plus étrange en effet, de plus inattendu, que la trivialité et les bizarreries mises à jour par le souci de véracité historique ? Au-delà de l’incongruité constante de cette communauté de pionniers hagards (qui peinent à incarner la virilité conquérante qu’on attendrait d’eux), dans un monde diffracté en une multitude d’étrangetés et d’attentions (ici un bébé au milieu d’un bar, là un lézard qu’on remet sur le ventre…), c’est surtout la panoplie plus multicolore de ce territoire, cabinet de curiosités végétales, de costumes divers, hybrides et bigarrés (ceux de tous ces peuples qui cohabitent dans la boue), ou encore la plongée occasionnelle dans des nuits dignes d’un conte de fée (pâtisseries dangereuses incluses), qui donnent au film les allures d’un paon qui fait la roue.

Dans un premier temps, la forme du film est ainsi celle de la cueillette, cueillette aux images ravissantes et aux moments bizarres s’enchaînant sans grand souci du récit (voire l’énorme ellipse, peu compréhensible, entre la pêche au saumon et l’arrivée au campement). Ce décor originel semble surtout être l’occasion pour Reichardt de réunir les questions fondatrices de l’Amérique (le capitalisme, le rêve entrepreneurial, le melting-pot) dans une cour de récréation, dans un pré boueux de deux mètres sur trois, pour l’observer avec une certaine ingénuité. De cet univers de conte naturaliste finit par émerger une fable toute ronde, celle de la fameuse vache, et sur ces pentes-ci Reichardt est moins passionnante : la force de sa narration a toujours été d’opérer en creux, en suggestions, or la marche du récit fabulesque se fait ici un peu trop sage (malgré la jolie amitié entre les deux personnages principaux, dont la tendresse berce le film) – sans le formidable Toby Jones, on s’ennuierait ferme. Il faut attendre le dernier segment, plus imprévisible et accidenté, pour que le film se réveille à nouveau, et redéploie pleinement ses charmes.

Ce film de Reichardt, d’ores-et-déjà son plus célébré, est donc aussi celui qui en trahit un peu la manière habituelle, ce qui n’est au fond peut-être pas très surprenant1. Il confirme surtout le goût récent du cinéma US indé pour la nation américaine archaïque, encore vierge d’imagerie, nouveau Far West cinématographique dans lequel on peut réinventer tous les récits et anti-mythes fondateurs qu’on veut.

 
 

Notes

1 • Ces particularités (la fable plutôt que le récit en creux) font en effet que le film est probablement plus accessible et aimable que le reste de la filmographie de Reichardt. Ce phénomène n’est pas neuf : on peut par exemple se rappeler du cas d’Oncle Boonmee, où Weerasthakul se laissait aller à la profusion du livre d’images, contre l’économie ou le peu de signes ayant marqué le reste de sa carrière, et qui avait été mieux reçu par ses habituels réfractaires, devenant par là-même son film emblématique.
 

Notules # 17

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Elle et lui Leo McCarey USA 1939
Madame et ses partenaires Leo McCarey USA 1930
Les Carnets de route de Chuji Daisuke Ito Japon 1927
Le Jeune homme capricieux Mansaku Itami Japon 1935
Les Producteurs Mel Brooks USA 1971
Love and Friendship Whit Stillman (co-production) 2016
Certain Women Kelly Reichardt USA 2016
La Trahison Philippe Faucon France 2005
Burning Lee Chang Dong Corée du Sud 2018
High Life Claire Denis France 2018
En liberté ! Pierre Salvadori France 2018
Mon Ket François Damiens Belgique 2018