Maestro(s) Bruno Chiche / 2022

Denis Dumar est devenu un chef d’orchestre renommé, comme François, son père. L’un et l’autre se ressemblent beaucoup mais ne parviennent pas à communiquer, d’autant que leur travail les met en concurrence…

Légers spoilers.
 

Les standards du cinéma populaire français traversent n’importe quel genre. La facture narrative et visuelle de Maestro(s), ou encore la façon dont il est produit, évoquent ainsi les normes de la comédie française (univers bourgeois allant de soi, anonymat de la forme, absence d’ambitions, stars au centre du projet…) ; pourtant, le film n’est pas une comédie du tout. On s’étonne même qu’il soit tout entier construit autour de personnages aussi aigres (père comme fils), dans un récit qui n’avance qu’à coups d’invraisemblances (l’erreur que la Scala refuse de réparer d’elle-même, le dénouement qui kidnappe le plus grand orchestre du monde pour résoudre un problème familial). Ce milieu aux vastes et riches appartements décrit comme naturel, où l’on s’offre des billets d’avion comme on irait acheter le pain (c’est une production “Vendôme films”…), n’aide certes pas beaucoup non plus.

 

Être prof Emilie Thérond / 2019

Trois institutrices à différents endroits de la planète se battent au quotidien pour transmettre leur savoir, malgré les conditions difficiles…

 

Autre visage du film mainstream français : le documentaire humanisto-carte-postale TV-compatible. Être prof est une sorte de suite spirituelle à Sur le Chemin de l’école (des situations scolaires difficiles et insolites aux quatre coins du monde, marquées par l’abnégation d’enseigner ou d’apprendre). Le film, cette fois encore, n’a de documentaire que le nom : dans ce produit France Télévisions propret, chaque situation est tautologique, l’application d’un concept qu’on comprend d’emblée et dont on attend la partition de pied ferme (voici le moment où l’instit va dire à la mère que de ne pas mettre sa fille au collège, c’est mal ; ensuite, on voit la mère entendre que c’est mal ; enfin, on sort de la scène en se disant que c’est vraiment bien que la fille aille au collège). Quand le sens en arrive à être aussi univoque et verrouillé, sans que rien d’autre n’advienne dans le plan, savoir ce qui est vrai ou rejoué, installé ou fortuit, n’est plus vraiment un enjeu : il ne reste que le diaporama d’un message appliqué.

 

Les Choses simples Eric Besnard / 2023

Vincent est un célèbre entrepreneur à qui tout réussit. Un jour, une panne de voiture sur une route de montagne interrompt provisoirement sa course effrénée…

 

Bien que lorgnant plutôt vers la comédie dramatique, Les Choses simples n’en repose pas moins sur les ressorts typiques de la comédie française facile (opposés qui se rencontrent), comme en témoigne d’ailleurs son titre hautement programmatique. Si Gadebois est bon acteur, on est fatigué de le voir toujours jouer la même partition de géant sensible ; Wilson, quant à lui, n’arrive jamais à sortir son personnages d’une impression de fausseté et de superficialité irritante, même quand il est censé parler vrai. Le film, parsemé de moments gênants (la déclaration d’amour répétée entre les deux hommes), est un petit produit pas honteux mais totalement onaniste : on y regarde bien content l’homme moderne se faire dire la leçon que décidément ma bonne dame, ce monde va trop vite et que la nature où l’on travaille de ses mains, c’est bien – se dit le spectateur avant de quitter la salle en rallumant son smartphone.

 

Un petit miracle Sophie Boudre / 2023

L’école dans laquelle Juliette enseignait a brulé, et sa classe unique va devoir être dispatchée aux quatre coins du département. Pour éviter cela, elle propose une solution surprenante : installer sa classe aux Platanes, la maison de retraite locale…

Légers spoilers.
 

Un petit miracle, récit standard et didactique à visées juvamine (une école primaire s’installe dans une maison de retraite), est tout de même un peu réveillée par un comédien (Jonathan Zaccaï) à la présence inhabituelle dans ce genre de productions. Ce n’est pas si mal mené mais académique, et toujours sur ce même registre improbable (l’Ehpad est un palace, même si le récit évoque régulièrement la difficulté des conditions de travail pour donner le change). On note au passage, comme dans Les Têtes givrées, combien la fiction française valorise le fait de faire fi des normes et des règles pour créer des situations irresponsables et dangereuses qui “en valent le coup” : ce tropisme américain de l’individu changeant les choses par la seule force de son audace, seul contre les lois et leurs carcans oppressifs, semble avoir déteint chez nous.

 

Les Têtes givrées Stéphane Cazes / 2023

Dans un collège au pied du Mont Blanc, les élèves de SEGPA peinent à entrevoir un avenir positif. Pour les motiver et les faire rêver, Alain, leur professeur, organise une sortie surprenante et périlleuse dans les entrailles d’un glacier…

Quelques spoilers.
 

Cette comédie dramatique française des plus génériques reprend un schéma balisé et sans surprise (un prof non conventionnel redonne confiance à une classe difficile). Sans ambition, le film appuie un à un sur les boutons d’endorphine du spectateur (tel jeune reprend confiance sous nos yeux, telle méthode d’enseignement marche comme attendu, la nouvelle génération bouscule la vieille, le méchant maire est contredit)… Thoret, sur ce point, avait raison : le genre secret de la comédie française, c’est le merveilleux. On voit bien ici comment, pour faire vire un canevas si prévisible, le film se doit d’accentuer l’irréalité de la chose, allant mettre en scène un prof immature et irresponsable (limite psychopathe, avec ses portraits affichés au mur – son rire final pourrait être celui d’un joker), en mettant en avant un but qui concrètement ne sert à rien (misère de l’impensé des mises en scènes académiques : copier/coller par automatisme ce fameux plan de drone final qui clôt n’importe quel film français mainstream, et souligner par là-même, involontairement, combien l’initiative de ce petit carré de toile ridicule sur glacier géant est anecdotique). Ça reste pas méchant, et correctement incarné.

 

La Dernière Reine Damien Ounouri & Adila Bendimerad / 2022

Algérie, 1516. Le pirate Aroudj Barberousse libère Alger de la tyrannie des Espagnols et prend le pouvoir sur le royaume. Contre toute attente, une femme va lui tenir tête : la reine Zaphira…

Quelques spoilers.
 

Ce récit semi-légendaire d’une reine algérienne du XVIè siècle, laisse entrevoir dès ses premières images les limites d’un film académique, qui compense ses carences de mise en scène par le déchaînement d’une somptueuse direction artistique. Le film se regarde ainsi sans déplaisir, mais laisse une impression assez plate (même si, le récit avançant, les intrigues de palais sanglantes et l’affermissement d’une héroïne soudain plus active réveillent çà et là le découpage – notamment dans ce moment ci-dessus, faisant office d’affiche française, qui invente une configuration stimulante à un dialogue diplomatique). Devant le geste de sabotage terminant le film, qui referme le trajet de l’héroïne sur son délire maternel et sa relation au fils sans ouvrir d’autres perspectives, on a tout de même le sentiment que le film a trop peu exploité et interrogé ce personnage légendaire pour qu’il en reste autre chose qu’une image finale iconique.

 

El Akhira en VO.

La Famille Bélier Eric Lartigau / 2014

Dans la famille Bélier, tout le monde est sourd sauf Paula, 16 ans. Un jour, poussée par son professeur de musique qui lui a découvert un don pour le chant, elle décide de préparer le concours de Radio France…

 

Si ce succès récent, vu entre deux comédies d’après-guerre un poil plus ambitieuses, permet de mesurer la chute de qualité du genre en France, c’est loin d’être une comédie aussi désespérante que le produit standard de son époque. On dénote quelques situations bien pensées, des personnages secondaires bien sentis (l’amie libérée sexuellement), et quelques embryons de scènes qui font mouche : cette voix qui sort de la jeune fille en lui échappant comme un retour du refoulé, la performance-clé dont le film nous retire le son, le choix de la chanson finale… À chacun de ces moments, cependant, on est tout autant marqués par l’absence d’une véritable mise en scène, qui saurait transformer l’essai. Par ailleurs, moins de neuf ans après sa sortie, on est déjà gênés par le choix de représenter tous ces personnages sourds comme des espèces de bêtes de foire outrées, sans limites ni convenances sociales, sans compréhension humaine basique (vivre le départ de sa fille comme un scandale), comme si ne rien entendre signifiait aussi ne rien comprendre… Quand bien même aucun lien de causalité n’est fait avec la surdité, c’est un choix un peu curieux et malaisant, qu’on accepterait mieux s’il créait autre chose qu’un comique pataud.

 

Revoir Paris Alice Winocour / 2022

Mia est prise dans un attentat, dans une brasserie parisienne. Trois mois plus tard, alors qu’elle ne se rappelle de l’évènement que par bribes, elle décide d’enquêter sur ce qui s’est réellement passé pour elle…

Légers spoilers.
 

Revoir Paris est un film solide, à la forme maîtrisée et mesurée. Solide, il l’est surtout par l’impeccable travail de Virginie Effira, pilier de toutes les scènes, dont le jeu ancré et précis semble suffire à mettre en mouvement le récit, et à en structurer le cours. Mais solide, le film l’est aussi peut-être un peu trop : un peu trop timoré, un peu trop dans les clous. Passée la belle introduction (tendue par le massacre à venir), et la fin évidemment émouvante, le film peine à faire plus qu’effleurer l’étendue de possibles narratifs qu’il n’investit que sagement. Par exemple, à travers la quête de ce cuisinier sans papiers, il y a cette esquisse d’un état des lieux de Paris, de différents mondes qui cohabitent. On rêve alors d’un ambitieux portrait de Paris entier, de toutes ses strates, réunies par ce restaurant ; mais le film s’en tient à ce face à face entre sans papiers et bourgeoisie (le restaurant est plus riche et guindé que ne l’étaient ceux attaqués dans la réalité, renvoyant au monde occidental cette barbarie que le migrant a déjà touché du doigt par ses migrations, comme il l’évoque lui-même). Sans explorer davantage cette dualité, Winocour la laisse ouverte à quelques ambiguïtés : difficile, devant cette présence rassurante du prolétaire noir pauvre qui aide la parisienne aisée à traverser ses épreuves, de ne pas penser parfois à un petit effet Intouchables version attentats…

Le film n’en pâtit pas vraiment, mais cela n’est qu’une des nombreuses occasions qu’il visite sans vraiment les transcender. L’utilisation d’Arvo Pärt, joker ô combien paresseux qui fait la moitié du travail des scènes d’ouverture et de fin (combien de fois ce morceau fut-il convoqué au cinéma ces vingt dernières années ?), n’est qu’un des exemples d’un film se contentant souvent d’effets connus du cinéma d’auteur, comme on ferait son marché parmi les recettes déjà éprouvées ailleurs (récits de chacun en voix off, gros plan féminin à l’opéra comme dans Birth, scène-émotion-concept un peu artificielle durant la visite au musée – astuces accumulées dans lesquelles on pioche pour avancer dans le récit, mais sans laisser entrevoir un projet plus singulier). Reste un bon film qui fonctionne malgré tout, et la confirmation d’une solide réalisatrice.