Le Royaume de Naya Oleh Malamuzh & Oleksandra Ruban / 2023

Par-delà les hautes Montagnes Noires se cache un royaume peuplé de créatures fantastiques. Depuis des siècles, elles protègent du monde des hommes une source de vie éternelle aux pouvoirs infinis…

Quelques spoilers.
 

En voyant, en 2023, sortir un dessin animé ukrainien industriel cartonnant dans les salles du pays, il est difficile de s’empêcher de passer le film au scanner politique. Mais rien ne donne vraiment prise ici aux grilles de lectures d’un pays en guerre, le scénario paraissant même assez hors-sujet avec l’actualité (réconciliation entre royaume ennemis, un message “pas tous pourris” placé au cœur du film : tout cela semble peu conciliable avec un discours de défense nationale, à moins d’y lire seulement les signes d’un pays coupé en deux). Par contre, ce qui ressort de cet objet ultra-standard du film d’animation 3D européen, c’est un repli nationaliste kitsch, aux relents bien connus à l’Est : simples et pures jeunes filles des campagnes contre méchantes urbaines trop maquillées, second couteau machiavélique efféminé (dont le diabolique projet est d’habiller les hommes avec des froufrous, scandale !), exaltation du caractère ancestral des forêts nationales, célébration d’un passé de traditions (costumes, musiques, village sorti d’une carte postale…). C’est rance, et ce serait gênant si tout cela n’était avant tout terriblement académique, comme sorti d’usine.

 

Mavka, lisova pisnya en VO.

Star Wars : Visions 2 épisodes (saison 2, 2023)

Spoilers.
 

Star Wars : Visions, série qui applique le principe des Animatrix à l’univers Star Wars, offrant aux jeunes studios d’animation de jouer avec la saga tant qu’ils n’en impactent pas les fondations. Un peu découragé d’explorer la série (les retours critiques évoquaient ce qui a justement fini par me fatiguer dans le court d’animation : science et invention graphique, banalité cinématographique), j’ai néanmoins eu l’occasion d’essayer deux épisodes chaudement recommandés de la saison 2, qui valent en effet le coup d’œil.

• Le plus réputé des deux, La Caverne des hurlements (Paul Young, épisode 2, photo), se propose de ré-atteindre la science-fiction par les détours du conte, en partageant l’ignorance qu’ont les personnages enfants de cet univers. C’est un petit film qui dans sa majorité est assez peu remuant, mais qui emporte tout par sa scène finale, épatante en tous points. Même pour qui n’a pas identifié la nature exacte de cette figure qui arrive du ciel (et qui donne toute la mesure cruelle de ce qui est en train de se jouer), le court parvient parfaitement à faire ressentir ce qui est alors en jeu à travers ce corps : le mélange de maternité et de dangerosité rouge, de noblesse civilisée et de créature carnassière, à la lumière d’un “soleil levant” issu d’une machine. On pressent que le besoin adolescent vital de fuir va se faire à un prix trop fort, comme au piège d’une plante carnivore, qu’il y a quelque chose de trouble dans cet apprentissage fondé sur une mise à mort. Rien que pour ce passage, qui à lui seul pourrait devenir une fable noire à raconter aux enfants, le film vaut le détour.
• Plus classique, L’Espionne qui dansait (Julien Chheng, épisode 6) échoue davantage à donner corps à son mélodrame (dont on ne révèlera rien), dilué dans l’exercice de style d’un récit de résistance qui s’organise derrière les tentures d’un grand cabaret (l’imagerie du nazi en visite aux music-hall français creuse ici le parallèle que George Lucas avec déjà abondamment tressé avec l’Empire). Le court vaut surtout pour la virtuosité agile de son animation dansée et combattante, notamment lors d’un final sur toit de verre qui évoque l’un des rares moments inspirés de La Légende de Korra. Sans démériter, le court en restera là.

 

Screecher’s Reach et The Spy Dancer en VO.

Cet été-là Éric Lartigau / 2022

Deux fillettes qui se retrouvent chaque année durant les vacances voient leur solide amitié vaciller après un simple été passé loin l’une de l’autre…

Quelques spoilers.
 

Cet été-là, sur les vacances d’adultes observés via le point de vue d’une petite fille au seuil de l’adolescence, est un film oubliable, correctement mené mais assez fade (il suffit de comparer la séquence de la fête à celle du récent Falcon Lake pour bien s’en rendre compte). Quoique servie par quelques répliques clichées et un jeu inégal, la relation entre les deux gamines reste l’intérêt principal du projet qui, pour le reste, à part confronter Gael García Bernal à des acteurs français, ou creuser ce personnage de quinquagénaire amère que se construit Marina Foïs de film en film, offre un intérêt assez limité, au gré d’une dramaturgie foutraque et aléatoire (“tiens, une attaque de sanglier”).

 

Le Tourbillon de la vie Olivier Treiner / 2002

Arrivée au crépuscule de son existence, une octogénaire se remémore certains des choix cruciaux qui ont infléchi un destin qui semblait tout tracé…

Quelques spoilers.
 

Le Tourbillon de la vie, histoire en forme d’arbre des possibles, est un film qui ne semble rentrer dans aucune case : les signes qu’il envoie ne relèvent ni du cinéma d’auteur national (la narration est entraînante, la mise en scène est anonyme), ni du cinéma populaire français (où l’on ne retrouve presque jamais ce degré d’engagement et d’ambition). Les croisements entre les différentes Julia, dont le récit s’amuse à dessiner les possibles avenirs, sont plutôt fluides et virtuoses, dialoguant à travers des scènes jumelles, jouant sans cesse à qui aura tour à tour réussi ou raté sa vie, par des chemins changeants et contradictoires. Si cette course fonctionne, il ne faut pas trop faire attention au détail des segments qui permettent cet entrelacement : les situations elles-mêmes sont des lapalissades univoques, non exemptes de platitudes gênantes (le discours sous la pluie), ou de moments un peu ridicules (le final). Surtout, le film souffre de ne pas avoir autre chose à exprimer que sa propre structure : rien, aucune émotion plus secrète au long cours ne résulte de ce chassé-croisé, au-delà du plaisir ludique immédiat des réalités alternatives, au mieux parées de quelques constats sociologiques (les femmes doivent choisir entre travail et carrière). On “n’apprend rien” de plus, en somme, que le fait que les vies ne sont pas jouées d’avance, et que le bonheur n’est pas toujours là où l’on croit.

 

C’est mon homme Guillaume Bureau / 2022

Julien Delaunay a disparu sur un champ de bataille de la Grande guerre. Sa femme ne croit pas qu’il soit mort. Et quand la presse publie le portrait d’un homme amnésique, elle est certaine de reconnaître Julien…

Légers spoilers.
 

C’est mon homme est un drame parsemé de petites idées, mais manquant singulièrement de caractère et d’ambition, à l’image de son titre terriblement programmatique – notamment dans la première partie qui, entre le jeu abattu de Karim Leklou et les airs plaintifs de Leïla Bekhti, dégage une grande impression de mollesse. Deux bonnes idées réveillent un peu le film : celle d’un personnage principal interchangeable (on démarre le film avec Bekhti, on poursuit avec Leklou), et le caractère franc et direct du personnage de Louise Bourgoin, dont l’univers de cabaret radicalement opposé apporte un peu de trouble et de tranchant à ce drame psychologique assez plat.

 

Mission Roland Joffé / 1986

Au milieu du XVIIIè siècle, le Frère Gabriel, un jésuite idéaliste, fonde une communauté pacifiste chez les indiens Guarani. Quelques années plus tard, l’Espagne a décidé du sort des missions jésuites : elles doivent disparaître…

Quelques spoilers.
 

Le film s’ouvrant, il est difficile de rester insensible aux charmes du cinéma des années 80-90, à ces films d’auteur à la fois populaires et artistiquement exigeants. L’ouverture sévère, le parfait travail de cadre croquant le spectacle des corps et des éléments tout à la fois, l’indexation de la mise en scène au récit et aux enjeux des personnages, sa discrétion aussi… Le style est souverain.

On déchante progressivement cependant. Ce n’est pas tant l’académisme latent du film, réel mais confortable, qui gêne ici le regard, que ce qu’induit tout académisme : un profond impensé. Tel Malick vingt ans plus tard, mais avec moins d’ambiguïtés, Joffé plonge bras ouverts dans l’imagerie rousseauiste, tout en la prolongeant d’un fantasme chrétien de jardin d’Eden à recréer – cette pensée-même qui mena bateaux et armées coloniser le nouveau monde, et dont Joffé épouse pourtant sans réserve l’imagerie. Toutes les puissances expressives du film sont réquisitionnées pour chanter cette pureté, avec une parenté terrifiante entre le spectacle qu’on met en scène pour le pouvoir clérical en visite (enfants alignés, chants angéliques, vêtements blancs…) et celui que le film met en place pour fasciner et émouvoir son spectateur.

L’impensé est plus généralement celui de cette découpe entre “bons et méchants prêtres” : autant dire entre “bon et méchants colons” (le superbe jeu de Jeremy Irons, d’un calme pacifique et feutré, idéalise totalement le personnage qu’il interprète, à peine interrogé par le film). Cela mène à des images parlantes, comme ce parallèle involontaire dans la bataille finale entre les jésuites blancs commandant aux indiens qui meurent, face aux envahisseurs blancs commandants eux aussi à leurs esclaves indiens qui crèvent… Le film a bien quelques nuances à faire valoir : la question du sacrifice à faire pour un bénéfice à long terme (sauver l’ordre jésuite en fermant leurs communautés), ou la question de savoir s’il y a un sens à refuser la violence. On peut aussi mentionner le dialogue final, qui responsabilise et condamne soudain des personnages dont on a alors surtout, jusqu’ici, partagé les états d’âme…

Mais tout cela traverse le film sans jamais le remettre en question, et en finissant sur une image outrée de jardin d’Eden (les enfants soudain totalement nus, repartant créer une nouvelle civilisation avec l’art en main), on se dit que Joffé n’a tout simplement pas réfléchi à ce qu’impliquait son projet, ou à ce que charriait son regard. On jouit nous-même des charmes de son film au prix d’un aveuglement volontaire et forcé au contresens qui le travaille, en se rendant sourd à ce bruit de fond malaisant, en vivant le fantasme chrétien évangélisateur jusque dans ses extrêmes kitschs – en sachant très bien qu’on s’émeut d’un mensonge, mais en y allant quand même pour le goût du lyrisme et la beauté du voyage.

The Mission en VO.

Et l’amour dans tout ça ? Shekhar Kapur / 2023

Zoe, documentariste accro aux applis de rencontres, multiplie les rendez-vous hasardeux à Londres. Un jour, son voisin et ami d’enfance, Kaz, lui annonce qu’il va suivre l’exemple de ses parents pakistanais, et faire le choix d’un mariage arrangé…

Quelques spoilers.
 

Ce film sortant des mains de l’excellent réalisateur d’Elizabeth, on est en droit de trouver que la chute est rude : la mise en scène arrive ici à un stade de standardisation lissée qui confine à l’anonymat, se réveillant seulement par quelques costumes et couleurs lors du segment pakistanais. Le film, cependant, s’avère relativement singulier par la manière pas si complaisante (quoique très prudente) dont il aborde son sujet du “mariage arrangé”, repimpé d’un retour en grâce (“mariage assisté”) aussi récent que douteux : sous les sourires et les manières conciliantes, Kapur en explore les failles et l’histoire pas si jolie que ça.

Ce film peut alors se voir, à sa manière, comme une exploration des cinquante nuances d’oppression que constitue le système d’une famille traditionnelle, sous couvert de chaleur humaine et de liens à célébrer. Mais il le fait en donnant constamment le change, en n’accusant personne, voire en épousant sans s’en rendre compte le point de vue réactionnaire de ses personnages : par exemple, quand il dévoile en la future mariée, au pays, une jeune femme fêtarde se rêvant citadine moderne et libérée, et non cette jeune fille traditionnelle timide, aux yeux baissés (soit l’image exotique et patriarcale que son futur époux avait aimé en elle), c’est une bonne surprise ; mais le récit, en réponse, suit alors immédiatement le fiancé dépité pour aller écouter ébahi le chant d’hommes bien entre eux “s’adressant à Dieu”, comme si le film était lui aussi déçu de cette décadence et cherchait réconfort dans la beauté des traditions – et c’est la douche froide.

Tout le film est ainsi, faisant des gestes dans plusieurs directions à la fois (ici un scud rieur au concept du white gaze, là cette sœur répudiée par la famille qui revient en tenant son bébé devant elle tel un bouclier, comme s’il était une monnaie d’échange à sa ré-acceptation…), pour au final ne jamais réellement prendre parti, en s’appuyant sur la seule direction d’acteurs pour exprimer ces ambiguïtés que la mise en scène refuse de présenter comme telles (c’est notamment frappant dans le plan de baiser final, moins évident que ce qu’on attendrait d’une comédie romantique, hésitant et se cherchant dans des gestes de défense compliqués). Bref, s’il y a là un film moins standard que sa forme inepte pourrait le laisser imaginer, il lui manque clairement un regard. Exactement à l’image du documentaire typiquement anglo-saxon (à savoir télévisuel) que tourne l’héroïne dans le récit – héroïne qui s’échine à filmer tous les moments les moins intéressants qu’elle croise sans construire le moindre regard ni point de vue : comme une triste mise en abyme des limites standardisées du film.

What’s Love Got to Do With It ? en VO.

Alibi.com 2 Philippe Lacheau / 2023

Après avoir fermé son agence Alibi.com et promis à Flo qu’il ne lui mentirait plus jamais, la nouvelle vie de Greg est devenue tranquille, trop tranquille…

 

Alibi.com 2 réinvestit son pitch d’entreprise mythomane. On a beau se prendre, dès les premières secondes, toute la vulgarité du cinéma de la bande à Fifi dans la gueule (les filles aux seins qui pointent de voir un mec parader en voiture, la copine qui essaie de réveiller son copain par un strip-tease…), on ne peut que capituler devant la générosité comique du résultat. Non content de mélanger les registres (comique de situations, comique de dialogues, comique visuel – jusqu’à une scène d’action héritée de Kingsman), le film aligne une idée par plan. Tout ça reste engoncé dans une grande normativité (on se croirait dans les décors de la production TF1 de base, avec les enjeux de couple qui vont avec) : dénué d’ampleur ou de grâce (voir la platitude des moments “émotion”), le film s’oublie aussi vite qu’il s’est vu. Mais si toute comédie française pouvait témoigner d’un tel degré d’investissement, ce serait déjà un miracle.