Les Ailes Mauritz Stiller / 1916

Un sculpteur rencontre un jeune peintre, en fait son modèle et devient son ami. Mais leur amitié est menacée quand ils tombent tous les deux amoureux de la même femme, une comtesse manipulatrice…

 

Réputé être le tout premier film à sous-texte homosexuel (la fascination d’un peintre pour son jeune modèle, qui lui soutire son argent au profit d’une femme), Les Ailes n’est pas à la hauteur de son cinéaste. Si la manière de Stiller (précise, ferme, sans effets, concentrée) est toujours appréciable, ce film ne lui donne pas beaucoup d’occasions de briller… C’est encore partiellement le cas dans la première partie, où les rapports de séduction, d’abord asymétriques puis partagés, offrent de belles possibilités de cinéma (remarquable scène de pose par exemple, où l’écran se retrouve presque abstraitement découpé en deux, faisant dialoguer observateurs et figure observée). Mais le fait que l’homosexualité soit à peine effleurée, même suggestivement, n’aide pas à éveiller notre curiosité pour ce qui reste un argument dramatique très maigre – et on ne peut s’empêcher de penser que ces prologues et épilogues meta à propos du tournage, dont il ne reste que des photogrammes et dont on a bien du mal à saisir l’intérêt, sont d’abord là pour divertir un récit minuscule dont Stiller, au fond, n’avait pas grand-chose à dire.

 

Vingarne en VO.

Profanazione Eugenio Perego / 1924-1926

Pour sauver son frère prodigue de la disgrâce, Giulia se donne au meilleur ami de son mari et se retrouve enceinte…

Spoilers.
 

Ce récit d’une paternité remise en question me donne l’occasion, pour la première fois sauf erreur, de découvrir un muet italien des années 20. Et la surprise est qu’il n’y en a pas vraiment : comme dans leurs années 10, on est toujours dans des récits construits autour d’un personnage féminin central au visage contemplé ; et si la mise en scène est ici plus adaptée au montage classique, on reste de plein pieds dans le drame bourgeois qui régnait encore dix ans plus tôt, avec tout ce que cela comporte de morale douteuse : l’importance patriarcale de la vraie filiation, qui aboutit à cette conclusion faussement magnanime qui ne tient qu’à un pari (aimez les deux, comme ça vous serez sûr d’aimer la vôtre). Le film reste par contre plaisant pour la façon dont il reste fixé à ses personnages et à leurs visages, à leurs émotions, au travers des situations humainement violentes et des tourments qui en découlent (tout le passage du viol, notamment, est assez fort, celui du rejet d’une des filles également). Il y gagne une certaine épaisseur mélodramatique, qui fait oublier l’artificialité ou la maladresse de ses rebondissements et retournements.

 

Rubikon Magdalena Lauritsch / 2022

Suite à une catastrophe sur Terre, la planète est recouverte d’un brouillard toxique. L’équipage de la station spatiale doit choisir entre revenir rechercher des survivants, ou rester en orbite en sécurité…

 

Premier long autrichien sur fond de fin du monde, Rubikon est un petit film SF en chambre (trois acteurs dans une station spatiale en orbite) qu’on fait respirer de façon à peu près crédible (images recrées de la Terre vue du ciel), tout en se reposant sur des ressorts de scénario (lutte des classes) pas inintéressants. Les acteurs ne sont pas mauvais (ce ne sont d’ailleurs pas des inconnus), et le style est sobre (découpage et montage calmes, direction artistique simple, pas d’effets). Un goût de direct-to-video persiste néanmoins, par l’absence d’une mise en scène, au sens d’un regard qu’on poserait sur ce récit : la nature du huis-clos, par exemple (enfermés à trois face au monde) n’a pas l’air de traverser l’œil de la cinéaste, qui filme cela comme n’importe quoi d’autre. Mais on a en tout cas là quelque chose qui commence à ressembler à une vraie série B (des idées, des propositions, quand bien même le regard ici n’y est pas).

 

Sacrifice Nico van den Brink / 2022

Betriek, 38 ans, vit avec ses parents et sa fille au bord d’une tourbière dans le nord des Pays-Bas. Lorsqu’une nuit, la famille est attaquée par un inconnu, beaucoup de souvenirs enfouis remontent à la surface…

Quelques spoilers.
 

Sacrifice est une autre tentative de genre européenne (le fantastique, ici), venue du cinéma néerlandais, qui essaie de tirer son terreau des légendes ou folklores supposés du vieux continent. Rien de honteux ni de remarquable à signaler, sinon une actrice principale correcte.

 

Moloch en VO.

The Lair Neil Marshall / 2022

L’avion du lieutenant Kate Sinclair est abattu en plein territoire ennemi. Sa seule chance de repli est un bunker soviétique infesté de créatures indicibles…

 

Ayant raté les films pour lesquels Neil Marshall est célébré (The Descent, Centurion…), je ne le découvre aujourd’hui que via cet aperçu ultérieur d’une carrière en déroute : un DTV militaro-horrifique reprenant toutes les normes et modes en cours dans le genre version DTV (soldats US bravaches en terre ennemie, base secrète sordide, expériences sur humains les transformant en monstres, etc). Dur de juger des qualités du réalisateur : si ce film est plutôt tenu pour son format (tentative de micro-background historique, montage pas trop épileptique, quelques idées scénaristiques éparses – la montre, le manteau…), l’ensemble est avant tout marqué par l’anonymat total de ce genre de productions (péripéties sans surprises, personnages plus qu’archétypaux, dialogues normés qu’on peut deviner une minute à l’avance).

 

Out of Death Mike Burns / 2021

Au cours d’une randonnée, une femme assiste à un meurtre commis par quatre individus. Alors qu’elle court à travers les bois pour leur échapper, elle rencontre un garde forestier à la retraite. Elle demande à ce dernier de lui venir en aide…

 

Out of Death est l’un des films pourris que Bruce Willis avait fait pour payer sa retraite (cachetonnant alors à un rythme infernal : il allait en faire encore seize autres par la suite avant de raccrocher). On y voit l’acteur un poil plus actif qu’à son habitude alors – il marche, se déplace, a deux dialogues de suite au sein du même plan… Il paraît néanmoins passablement égaré, et se résume pour beaucoup à des plans de réactions. Le film pour le reste est un direct-to-vidéo US des plus typiques (avec actrice botoxée et tout le toutim), qui a pour seul intérêt de documenter la fin de carrière de l’acteur.

 

Hors de la mort en VF.

Triangle of Sadness Ruben Östlund / 2022

Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine…

Quelques spoilers.
 

La question qui a agité le petit monde critique et cinéphile, à la sortie de la dernière palme d’or, consistait grosso-modo à savoir s’il y avait autre chose à trouver dans le fonctionnement profond de ce film qu’un jeu de massacre inconséquent, qu’une petite entreprise au cynisme satisfait.

Il n’est pas si simple d’y répondre, car deux choses s’affrontent décidément dans le cinéma d’Östlund. D’un côté, si le genre du film doit être celui du jeu de massacre, alors ce cinéma est incontestablement son empereur – pas par sa violence ou sa vacherie, mais par sa finesse. Le geste est ample, élégant, délicieusement chorégraphié, à l’image du tangage marin qui berce toute une partie du film avec régularité. Pour un plan grossièrement potache de l’équipe qu’on montre sauter à l’eau sur l’ordre d’une touriste (c’est le côté blague), il y a toute l’aventure intime qui le précède, le visage inquiet de la domestique qui tente de gérer la situation impossible et ce sourire obligatoire qu’elle doit garder, ces petits séismes sur un visage, les caresses et ordres alternés d’une voix bourgeoise faussement complice… De la dentelle, qu’on a trop souvent choisi d’ignorer pour se concentrer sur les moments plus outranciers (WC qui dégorgent, vomissements de vieille, bijou récupéré sur la morte : on se dit dans ces moments qu’Östlund vaut mieux que ça).

Plus généralement, il n’est pas interdit de trouver que le film, contre la réputation qu’on lui a fait, n’est pas dénué de douceur (même parmi les flots de merde, la tempête ressemble moins à un opéra de chaos qu’à une calme et nauséeuse berceuse), voire même qu’il est marqué par une certaine tendresse – notamment par le fait de ne pas refuser une intériorité aux personnages, de ne pas en faire de simples pantins : le jeune top model est ainsi d’emblée marqué par une tristesse assez touchante, la relation entre le communiste déçu et le capitaliste rigolard est complice, la détresse de la cheffe de bord est communicative, le boys club aux accents ados qui se forme sur la plage est bon enfant…

D’un autre côté, force est de constater que ce film n’a plus grand-chose du mystère, du malaise, ou du vague à l’âme civilisationnel qui pouvait çà et là se manifester dans The Square. L’ampleur de la forme ne se retrouve pas dans le film lui-même, en somme, qui manque singulièrement de force et de puissance – et qui de son petit bateau très peu peuplé à sa petite attaque terroriste en forme de hors-champ fauché, jusqu’au petit temps qu’il peut consacrer à chaque perso, paraît globalement très menu.

Le scénario plus généralement se fait témoin de ces problèmes, amenant et lâchant des personnages au hasard, succédant les situations et moments sans qu’on sache très bien où vont ses différentes lignes (quand le tout ne semble pas simplement avoir été rafistolé au montage, comme en témoigne ce choix pansement d’une fin « ouverte et ambiguë » à l’effet faiblard). Cela évite certes à Triangle of Sadness d’être un programme (de ne pas se résumer à celui, annoncé, de son approche satirique), mais cela rend aussi le film incertain et longuet, empêchant tout gonflement (d’émotion, de malaise, de vertige) qui dépasse le temps de la vignette, qui permette d’investir la violence de la lutte des classes autrement que par le biais sécurisé du livre d’images. Tout cela n’a pas découragé la palme : force est de constater que le cinéma divertissant-mais-avec-propos-politique d’Östlund est, à la manière des thrillers sociaux des Dardenne ou d’Audiard, un objet idéal pour les consensus mous de jury cannois.

Sans filtre en VF.

Falcon Lake Charlotte Le Bon / 2022

Bastien, 13 ans, est invité avec sa famille à passer l’été au bord d’un lac québécois, dans les Laurentides, chez une amie de sa mère. Il y rencontre Chloé, 16 ans, dont il doit partager la chambre…

Spoilers.
 

Même si l’on voit bien que ce premier film investit tous les moyens possibles pour sécuriser son assise (filmage pellicule, 4/3 élégant, nappes de musique bourdonnantes, tournage à l’heure magique…), le résultat impressionne. Charlotte Le Bon, face à la BD sensible mais très crue de Bastien Vivès, fait pourtant ici un choix constant d’évitement et de déviation : dès qu’une scène pourrait s’aventurer trop loin dans la sexualité, elle est comme détournée vers l’étrange, le fantastique, ou les affres cotonneuses des tourments émotionnels intimes. Même les scènes plus clairement sexuelles se font via l’écrin plus convenable de l’horreur (les seins montrés au risque de la noyade), du gag (la masturbation porte ouverte) ou de l’obscurité (pudeur que le film souligne d’ailleurs d’une jolie façon, en conservant la fin du plan et son retour à la lumière, avec un rire timide et gêné).

Le film est ainsi toujours comme “sécurisé”, pris en charge par les traces éparses du fantastique ou du slasher (dont le film reprend décor et personnages) : au milieu d’une salle de cinéma remplie de familles, je me suis surpris à ne jamais me sentir mal à l’aise. Mais aussi à ne jamais être frustré de ces changements de cap, qui sur le papier pourraient ressembler à une fuite, ou à une facilité : même si c’est de façon un peu velléitaire, Charlotte Le Bon invente par ces bifurcations des myriades de charmes spectraux, ou de moments d’adolescence gênée qui touchent juste, aidée par le jeu exceptionnellement nuancé de son jeune comédien.

On peut même voir dans ce détournement un fertile changement de paradigme, qui rafraichit beaucoup des clichés du genre : si la sexualité en effet habite le film, ce n’est jamais sous l’angle fétichiste qui est plus souvent celui rattaché aux fantasmes adolescents masculins, mais dans une silencieuse révolution du rapport à l’intimité, et d’un désir plus vaste de côtoyer le monde des grands. L’adaptation enrichit alors son modèle en dialoguant avec lui, en ce qu’elle confronte un regard cinématographique “féminin” (pourrait-on le dire très caricaturalement) à un matériau de fantasmes dessinés “masculins”, rejouant dans sa mise en scène même l’hybridité et la rencontre qui est celle de son couple de jeunes personnages, qui différent par le sexe comme par l’âge.

Reste que Falcon Lake, à force de déviations troubles ou fantastiques, court au final le risque d’être simplement charmant ; et quand à la fin les moyens (le mensonge découvert qui nous recentre sur les péripéties scénaristiques, le suspense très gadget du hors-champ en voiture, la figure du fantôme) se mettent à devenir une fin en soi, et non plus les manières détournées d’exprimer les affres du désir adolescent, Falcon Lake semble se ratatiner à son statut de premier film. Un premier film qui reste, quoiqu’il en soit, l’un des plus prometteurs de l’année, le talent de sa réalisatrice s’imposant à l’écran avec une tranquille évidence.