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La Comédie-Française
ou L’amour joué
Frederick Wiseman / 1996

À l’hiver 1995, pendant trois mois, Wiseman a posé sa caméra dans la plus vieille institution théâtrale du monde.

Légers spoilers.

Il y a trois films, dans ce documentaire. Il y a d’abord le film-canon de Wiseman, qui s’abat sur chaque sujet de manière assez automatique désormais, et visiblement peu réfléchie : un zapping de vues de la rue, de la Seine, des ateliers, de la cantine… Une manière conventionnelle d’aborder l’institution, qui ne dit pas grand chose de ce qui rend la Comédie-Française particulière, ou singulière. Plus gênant encore : ce butinage, qui se voudrait démocratique et exhaustif, ne nous donne jamais réellement à voir le travail effectué par les petites mains à qui il rend visite. On verra par exemple, à un moment, des techniciens régler et essayer leurs lumières : mais on ne saura jamais le problème qu’ils essayaient de résoudre, ni ne suivront le déroulé de leur travail. On a alors le sentiment que ces à-côtés ne sont que les décorations coquettes d’un gâteau qu’ils n’intéressent pas.

Le deuxième film, bien plus attrayant, c’est l’observation du jeu d’acteur au travail. Par le suivi des répétitions, bien sûr (reprises d’un même passage avec d’infimes variations, débats passionnés sur une demi-ligne de dialogue), mais aussi en assistant tout simplement aux représentations elles-mêmes, en de longues scènes qui s’assoient tranquillement pour apprécier la performance d’acteur dans tout son développement, dans toute sa durée, de façon assez culotée (au sens où aucune excuse ou chichi ne viendront justifier ces longues phases d’observation, où le spectateur de théâtre se fait simplement plaisir). Ces scènes parfois hypnotisantes, parfois plus fainéantes, font le corps du documentaire

Le troisième film, plus ambigu et plus précieux, c’est celui qui essaie de cerner ce que les sociétaires appellent eux-mêmes « la maison », c’est-à-dire la Comédie-Française en tant qu’institution solidaire mais aussi assez étouffante, exclusive (le final en maison de retraite, tout en effusions joyeuses, est à ce titre assez glaçant). Cette particularité du lieu, elle s’exprime notamment dans tout ce qui déroge à l’habituelle explosion du montage Wisemanien : c’est par exemple cette image des acteurs hors scène, patientant dans une absurde « salle d’attente » digne de Versailles, alors que leur spectacle joue à côté. Quel est le lien entre tous ces gens, ces espaces, ces moments ? C’est la question la plus intéressante à traverser le film, mais elle est à peine effleurée : les grèves par exemple, de par la structure décomposée du montage, n’apparaissent que comme une intempérie passagère, un phénomène presque naturel, plutôt que comme la probable réponse qu’elles sont à une tension qu’on aurait pu voir courir à travers l’édifice. Même chose pour les allers-retours entre réunions de budget et répétitions des pièces, qui se partagent les mêmes personnages (les sociétaires) et un même plaisir rhétorique, sans pourtant réellement donner à sentir l’impact et les ambigüités de ce double-statut.

Sans demander à Wiseman d’être ce qu’il n’est pas (c’est-à-dire narratif, linéaire, explicatif), force est de constater que son art obstiné du butinage, son refus du dialectique, ramène souvent son film vers des rives bien inoffensives. On objectera que le constat parle de lui-même : que voir la direction parler des grèves ainsi, en vase-clos et de loin, avec cette pudeur prudente et cette gêne implicite, dit déjà tant de choses. Et il est vrai qu’avec vingt ans de recul, on ne peut qu’être frappé par cette plongée dans le Paris Mitterrandien des années 90, où la santé des politiques culturelles, et la bonne conscience sociale d’intellectuels au parlé savant, cohabitaient avec la réalité de leur milieu, qui crie sous les dorures (élitisme, léger cynisme, entre-soi de classe, fonctionnement évoquant celui de n’importe quelle entreprise)… En cloisonnant chacun à sa place (les acteurs, les techniciens, le public), on peut dire que le film de Wiseman accompagne, peut-être sans s’en rendre compte, une vérité profonde du lieu auquel il s’attaque.
 

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