Un lâche Reginald Barker / 1915

À la Guerre de Sécession, un jeune confédéré, angoissé, n’arrive pas à s’engager comme les autres jeunes hommes de sa génération. Son père l’y oblige…

Spoilers.
 

La première partie du film est exceptionnelle. Malgré la reconstitution ambitieuse de la guerre de sécession (effervescence de la population en ville, batailles…), c’est la rigueur et l’épure des quelques scènes d’intérieur qui encore une fois, après le sublime Châtiment, impressionnent le spectateur. Barker ne fait preuve d’aucune affèterie (si ce n’est à la limite une utilisation très libre – c’est-à-dire plus psychologique que dramatiquement justifiée – du montage alterné). Il concentre toutes les forces de sa mise en scène à l’expression de l’essentiel, à savoir la peur de ce grand gamin lancé dans une guerre à laquelle il n’est pas prêt – les longs plans sur les hésitations du visage horrifié de l’acteur, ou sur cet espèce de fantôme macabre et rigide que devient rapidement le père, sont à ce titre impressionnants. Devant la rigueur de cette utilisation des gros plans, et la finesse des atermoiements qui s’y jouent, les délicieuses outrances des acteurs chez Griffith apparaîtraient presque, en comparaison, comme un automatisme un peu facile…

De par sa précision, Un lâche a des airs de film ethnologue, dans la manière dont il montre la nécessité rituelle pour les jeune gens de prouver leur valeur par les armes, l’honneur primordial attaché au nom des familles, les allées et venues des demoiselles enchantées de voir leurs prétendants signer pour la mort… Malheureusement, Barker n’est pas seulement le regard aiguisé observant cette communauté, mais aussi manifestement le sujet consentant de l’étude, tant il s’avère aveugle à l’horreur de ce qu’il met lui-même en scène.

Pas qu’on demanderait de lui un film antimilitariste, et anti-sudiste – les cinéastes de la Triangle sont des hommes de leur temps, il n’est pas question d’aller leur chercher des poux là-dessus (quoique : on pourrait se souvenir que presque la même année, leur Civilization n’était pas un film spécialement enchanté par la guerre). Le problème est surtout qu’au moment de la désertion du héros, le cinéaste abandonne l’intériorité de son jeune personnage pour commencer à le filmer comme une erreur, pathétique qui plus est, que toute la dramaturgie et le suspense doivent travailler à faire rentrer dans le rang. La violence initiale du patriarche (sublime scène au pistolet), et le régime de terreur qu’on y a mis en scène, apparaissent alors ni plus ni moins que comme nécessaires et légitimes, le film devenant une histoire dont le seul happy-end possible, la seule réconciliation envisageable, consiste à totalement agréer la loi du père – finalité ratatinée de tout un film prometteur qui semble se finir bien rapidement.

Barker reste toujours exceptionnellement doué (scènes d’espionnage, de batailles, confrontations mélodramatiques), mais il devient à ce stade impossible de regarder son film autrement que comme une maison de redressement spécialement conçue pour son jeune personnage principal, une machine bien sage d’exaltation de la norme (virile, patriarcale, aux ordres – qu’importe les valeurs, la question n’est pas là) – et de ne pas avoir envie de participer à ça.

The Coward en VO. [extrait]

Notes sur les films vus # 12

Châtiment • Reginald Barker (1915)
Un goût de miel • Tony Richardson (1961)
Premier contact • Denis Villeneuve (2016)
La Martienne diabolique • David MacDonald (1954)
Moana • Ron Clements & John Musker (2016)
Le Prêtre et la jeune femme • Joaquim Pedro de Andrade (1966)

Civilization Thomas Ince, Reginald Barker, Raymond B. West / 1916

Le Kaiser déclare la guerre, et nomme le comte Ferdinand commandant d’un de ses sous-marins. Ne pouvant supporter d’entrer en conflit avec les lois divines, ce dernier refuse de tirer sur un paquebot civil…

Légers spoilers.

Le cinéma de Thomas Ince, que je découvre avec ce film, frappe d’abord par sa puissance d’évocation : il suffit de voir le peuple en liesse rythmer, comme par poussées de fièvre, la lente hésitation du roi devant son traité de guerre, pour en prendre la mesure. Et de fait, si Civilization est parfaitement à l’aise dans le tableau des assemblées, des foules, et des institutions, il semble rechigner à s’ancrer à des péripéties politiques trop précises (de celles qui prêteraient le flanc à l’analyse), entretenant face aux évènements un flou de fable ou de légende : on reconnaît sans mal l’affaire du Lusitania auquel le scénario réfère, ou encore la figure du Kaiser, mais les intertitres pour le désigner se contentent du mot “roi”, les belligérants sont non-identifiés, et l’évolution du conflit reste bien vague.

La guerre, dans le film, nous arrive plutôt comme hallucinée. Elle a déjà pour particularité d’être anachronique : ce ne sont pas les tranchées qu’Ince dépeint à l’écran, mais une guerre “à l’ancienne” (au sol et à découvert) qui aurait pris des proportions apocalyptiques. Les combats qu’on y mène, noyés dans le chaos et la brume, débordent sur les villages qu’ils traversent comme des raz-de-marée, filant entre les doigts du montage par des ellipses en cascade. La scène du sous-marin est un bon exemple de cette façon dont le conflit militaire s’incarne en une narration catastrophiste, pulsionnelle, dangereuse : la séquence débute par une révolte un peu ridicule, qui semble facilement maîtrisable, mais dérape soudain en meurtre, en inondation, puis trop vite en amas de cadavres – comme si nous étions nous-mêmes là, enfermés, d’abord goguenards, puis pas assez rapides pour fuir le piège que la scène referme sur nous.

Passée la sublime première partie, l’affaire devient plus compliquée : la grande instabilité formelle du film, à l’opposé de l’équilibre Griffithien, est autant bénéfique pour filmer le chaos que problématique quant il s’agit de s’accrocher aux personnes. Thomas Ince, en réduisant ses héros à de simples figures véhiculaires de sa piété insistante, n’arrange pas les choses… Approcher la guerre dans une optique de comparaison aux écritures bibliques, comme si c’était là le seul mètre étalon valable pour prendre la mesure d’un conflit mondial, nous apparaît certes aujourd’hui comme quelque chose d’original, de quelque peu exotique, une singularité qui joue en faveur du film. Mais malgré tous les efforts qu’on peut faire pour combler la distance qui nous sépare de l’Amérique dévote des années 10, il est difficile de nous lier à ces personnages pantins qui se comportent en purs fanatiques, chargés à eux seuls de cristalliser les enjeux religieux du récit. Toute la seconde partie en souffre (difficile alors d’accrocher au récit, voire de garder les yeux ouverts) : il faut que le film en revienne à ses visions baroques et hallucinées (la visite du champ de bataille aux côtés du Christ) pour qu’Ince et ses comparses parviennent, à nouveau, à nous transmettre la démesure de leur fièvre divine.