Monsieur Merci Hiroshi Shimizu / 1936

“Monsieur Merci” est le surnom d’un chauffeur de bus réputé pour sa courtoisie, qui conduit les habitants des zones rurales à l’intérieur de la péninsule d’Izu. Ce jour-ci, une jeune fille et sa mère montent parmi les passagers…

Légers spoilers.
 

Monsieur Merci est un film de voyage – une constante, semble-t-il, dans le cinéma de Shimizu. On y retrouve également cette dimension de film “sage”, comme on le dirait d’un enfant gentil et bien élevé, qui se retrouvera quelques années plus tard dans Les Enfants de la ruche et sa bande de gamins à éduquer. M. Merci dit des politesses à chaque passant, transmet volontiers les messages, est un bon conducteur (on insiste très souvent dessus), et se montre civil avec tous ses passagers, même les plus discourtois. Cela donne à l’ensemble un côté un peu rond, un peu “chou” (jusqu’à cette musique sautillante un peu pénible), qui fait du film un véhicule bizarre à propulser dans le Japon des années 30 – puisqu’il s’agit d’abord, ici, de faire la radiographie d’un pays en crise économique.

C’est deux fois que le Japon est présent : déjà dans le mini-bus de M. Merci, microcosme de société amené à dialoguer ensemble, un peu à la manière du futur Stagecoach ; mais aussi dans cette société néoréaliste croisée tout au long du chemin, chaque habitant (et avec lui chaque visage de la société, chaque âge, chaque métier) passant à la même moulinette formelle, au même régime égalitaire lorsque le bus les dépasse sur la route : une vue de dos (à l’avant du bus), puis de face (à l’arrière du véhicule), duo de plans répété pour chacun à l’identique avec un entêtement patient et maniaque, comme si le film les assimilait ainsi un à un, bien décidé à faire du pays un inventaire total et sans tri. La moitié du film consiste en cela, en ces plans du Japon sur les routes – et quand l’un des voyageurs quitte le microcosme du mini-bus et de sa mini-société, il semble alors comme relancé sur les chemins, petite figure qui déjà rétrécit dans le rétroviseur, renvoyé au pays, réintégré dans la ronde.

Le film a une certaine force à être si “petit” et “gentil” pour s’attaquer à ce grand recensement. C’est quelque chose qui se retrouve dans son conflit de ton même : les petits échanges taquins internes au bus, ou la musique guillerette, transportent avec eux une situation sordide (tout ce joyeux voyage amenant une gamine vers son destin de prostituée). Ce contraste est bien la seule chose qui offre un peu de tension au film qui, s’il bénéficie de l’habituelle beauté du regard de Shimizu, a bien du mal cette fois à en sortir une œuvre concluante. Les échanges sont trop banals, les personnages effleurés et l’humour trop médiocre, le parlant tout neuf encore mal maîtrisé et l’aventure trop courte, pour qu’un sentiment véritablement ample puisse émerger de cette aventure miniature.

Arigatō-san en VO.

Les Enfants de la ruche Hiroshi Shimizu / 1948

Un soldat rapatrié du front rencontre un groupe de dix orphelins, qui vivent de menus larcins. Il décide de les emmener au foyer où il fut lui-même élevé…

 

C’est un film enchanteur, pour des raisons cependant difficiles à cerner. Le canevas de base des Enfants de la ruche est bien peu ragoûtant, et très lisible tout au long du récit : il tient à une sorte de moralisme édifiant (“ton repas n’est bon que si tu le mérites en travaillant”, “fumer c’est très mal”…), associé à une promotion des orphelinats nationaux (la fin, sur ce point, est légèrement terrifiante).

Ce qui touche, dans l’approche de Shimizu, c’est tout autre chose. La manière, d’abord, dont ce film catastrophe (pauvreté néoréaliste, pays en ruines, malnutrition et mort) est d’abord un film estival, d’extérieur, de lumière et de grand air (le seul passage en ville, sordide, montre bien que le film ne veut pas s’y attarder). Le mélodrame se joue en plein soleil, face à des ciels immenses et des territoires offerts à la liberté des personnages. Leurs émotions étant intimement liées à ces paysages qui s’étalent autour d’eux (mère noyée dont on appelle le souvenir face à l’océan, jeune femme qu’on regarde tous ensemble voguer vers une autre île, course à travers les rizières, montagne à escalader seuls…), le drame et ses affects restent organiquement liés au monde sensible.

L’autre beauté du film, c’est la relation singulière tissée entre le soldat et les enfants. Les orphelins s’agglutinent autour des rares adultes qu’ils ont élu, comme des cannetons qui suivraient partout la mère qu’ils ont choisi ; si une autre adulte passe, le groupe peut soudain se disloquer en deux, la moitié des enfants se mettant à suivre la nouvelle venue ; un évènement attire leur attention, et les voilà tous partis ailleurs, comme des animaux distraits – ou, plus exactement comme ces nuées d’étourneaux, dont la logique d’essaim reste emprunte d’un certain mystère. Au-delà de la psychologie de chaque enfant, c’est ainsi plutôt avec le groupe, c’est-à-dire avec l’enfance elle-même (et avec ce qu’elle a d’abscons, d’incompréhensible) que l’adulte tente de communiquer. Cette imprévisibilité des échanges et réactions rend le film vogueur et baladeur, au diapason de son ton pastoral, alignant les moments étranges et différents, comme un film à sketchs qui ne dirait pas son nom.

Il est difficile de parler des Enfants de la ruche sans avoir l’impression de le réduire, ou de le caricaturer. Sa douceur générale évoque La Harpe de Birmanie (autre film débordant d’attentions en contexte guerrier), mais le style Shimizu est plus polymorphe encore, mélangeant les émotions et ressentis hybrides, comme un impressionniste les couleurs. Sa caméra est d’une instinctivité rare, ses constants nouveaux angles et points de vue trahissent un regard totalement intuitif, une mise en scène en aucun cas déduite, qui ne fait jamais programme ou système : son film, au contraire, nous parle et nous interpelle de partout, du rythme lunaire d’une séquence à la beauté ouverte des visages, n’ayant pour seul fil rouge que le fil régulier de sa marche à pieds. Malgré les défauts épars (un usage assez gauche des accélérés, une fin modique), on tient sans le moindre doute, dans cette œuvre profondément belle, un film majeur de la période.

Hachi no su no kodomotachi en VO.