La Rue sans joie Georg Wilhelm Pabst / 1925

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Vienne subit la crise économique. Les habitants des quartiers prolétaires luttent alors pour survivre, au milieu de la cupidité et de l’exploitation…

Spoilers.
 

Les circonstances font que j’ai découvert La Rue sans joie par petits bouts, en plusieurs soirées, un peu comme une série. Et c’est au fond ce qui m’a frappé : combien le film fonctionne, et fonctionne même très bien, comme une série au sens contemporain. Les croisements de personnages et de lignes narratives multiples, les rebondissements ou annonces à la fin de chaque acte… Cette vigueur narrative, d’autant plus dopée par l’unité de lieu (le principal du récit se déroulant autour d’une petite rue), est la première force qui désamorce la possible pesanteur de ce tableau social sinistre.

Car le risque est là : on sent bien, dans la “Nouvelle objectivité” à laquelle ce film se rattache (tout autant qu’au Kammerspiel), une sorte de mission, de sacerdoce didactique d’artistes se sentant coupables d’avoir joué aux esthètes au début des années 20, alors que la crise frappait la population. Le tableau marxiste édifiant n’est du coup jamais très loin… Mais Pabst parvient, au-delà de romancer ce réquisitoire social, à le colorer et le complexifier de multiples détails (de jeu d’acteur, notamment), de visions sordides hallucinées (la prostitution chez le boucher, commerce de “viande” littéral) : autant de choix qui nuancent moins le didactisme outré du tableau (méchants riches, sournoise lesbienne, cité décadente à brûler) qu’ils ne lui donnent un devenir artistique. On n’est pas si loin, tout compte fait, de l’expressionnisme auquel le film semble a priori s’opposer, le réalisme n’étant au fond ici qu’une parure stylistique au dégoût que Pabst nourrit pour un monde qui, à l’écran, apparaît moins “objectif” que cauchemardesque.

Ce détournement, qui fait la richesse du projet, n’est certes pas sans poser question sur la sincérité de son engagement politique. Le film paraît un peu les fesses entre deux chaises dans sa façon d’annoncer une révolution tout en la rendant laide (saccage d’une Babylon qui tombe), en même temps qu’il épouse partiellement le moralisme de ce monde condamné (filles “perdues” montrées comme grossières ou vulgaires, héros qui a bien raison de mépriser la fille qu’il découvre nue – le problème ne tenait qu’au malentendu). On ne sait pas trop, par ailleurs, comment prendre cette fin, qui donne le sentiment de voir une ville se racheter comme après un déluge (ici l’incendie) tout en orchestrant une vision ogresque et infernale de plus (toutes ces vieilles têtes autour d’un bébé qui crie).

Les mutilations évidentes du film, dont les coupes schématisent ou accélèrent certains rebondissements, n’aident pas à prendre la juste mesure du ton et du dosage opérés par Pabst – notamment la façon exacte dont cette romance trop naïve peut dialoguer avec un tableau social qui se veut réaliste et sans illusions. Disons en tout cas que le film est plus fort quand il cauchemarde éveillé, et qu’il délire la noirceur du monde (le trajet d’Asta Nielsen, le moins social de tous, visage mortifié qu’on regarde progressivement se décomposer), que quand il se pense réaliste.

Die freudlose Gasse en VO.

Quatre de l’infanterie Georg Wilhelm Pabst / 1930

La vie de quatre fantassins allemands sur le front français, lors des derniers mois de la Première Guerre mondiale.

Légers spoilers.

Comme beaucoup de films sortis au croisement du muet et du parlant, Quatre de l’infanterie n’est pas facile à appréhender. Le ton lui-même y est incertain, et ce dès la première scène de « badinage », dont on ne sait vraiment si elle est censée être joviale ou sordide…

La guerre que filme Pabst est d’abord désenchantée : il n’y a là ni épique, ni lyrisme, ni tragique. Dès la première scène de bataille plongée dans le noir et la nuit, où le spectateur est balancé sans avoir eu le temps de vraiment s’attacher à un personnage, le rythme fragmenté et hagard donne aux combats l’allure d’un rêve marécageux où l’on s’enlise : les ellipses pleuvent, l’action est difficilement compréhensible, les enjeux éclatés. Le bombardement, étrangement calme, se subit comme un évènement brouillon et sans chronologie, pénible dans sa forme-même.

Cette sensation d’onirisme ne quittera jamais le champ de bataille : même en pause et en plein jour, la guerre prend des airs somnambules (la vie quotidienne trottine alors au premier plan – on mange, on cloue des croix – pendant que les bombes, imperturbables, continuent à exploser au fond de l’image). Les combats garderont toujours ce côté arythmique (hachés, peu compréhensibles, pleins de sons étouffés qui dessinent une guerre presque silencieuse, bizarrement tranquille) et l’impression première qui persistera est celle d’un à-peu-près général : grenades qu’on se renvoie comme au ping-pong, feu ami et ennemi confondus, hommes qui s’immobilisent pendant que d’autres courent à l’arrière – impression globale de voir un morceau de danse contemporaine en plein jour.

Evidemment, il est dur de trancher entre ce qui relève ici des maladresses de l’époque (les premières années du parlant donc, leur faux rythme, leur hybridité sonore – on trouve encore ici pas mal de passages sans paroles par exemple, ou encore un long morceau d’orchestre filmé entièrement), et ce qui témoignerait au contraire d’une volonté de représenter les évènements de façon singulière, en refusant de céder aux tonalités et imageries plus attendues : la guerre est ici plutôt déprimante (c’est-à-dire grise) que spectaculaire dans son horreur – et si elle est édifiante, c’est d’abord à l’usure.

Ce chaos peut aussi se comprendre comme une ambition réaliste, qui ne tiendrait pas tant à un haut degré de vérisme dans la représentation, qu’à l’absence d’idéal venant noircir, arrondir, ou romantiser les angles. Le regard de Pabst est d’abord analytique (plan sans ambigüité sur les jambes de la danseuse, description froide des files d’attente mesquines en ville…), et c’est paradoxalement dans les scènes les plus sobres, en intérieur, que la puissance de sa mise en scène se déploie. Ainsi en est-il du retour du soldat à l’appartement adultérin, véritable cœur du film et séquence magistrale de par sa précision lente, organisant avec une froide distance, mais aussi avec pudeur et compassion, tous les échanges et conflits entre trois personnages et deux pièces.

L’échec du film (qui reste malheureusement assez peu en mémoire), est sans doute ne de pas avoir réussi à bien marier ces deux énergies : de ne pas avoir trouvé un lien entre les scènes de batailles lunaires, et les moments de pause ou de permission, où le regard insensible se fait presque misanthrope. Il manque pour cela l’intermédiaire de vrais personnages, qu’on pourrait suivre à travers l’un et l’autre monde, mais qui sont trop vite éparpillés par le scénario pour constituer un relais émotionnel digne de ce nom. Ces deux films ne se rencontrent qu’à l’occasion d’un dernier segment édifiant, celui de l’hôpital improvisé (scène dont le ton indigné et traumatique semble presque accolé au film, qui n’avait jusque là jamais joué de cette corde). La précision clinique et glaciale (l’opération derrière rideau) y côtoie alors la structure disparate, presque baroque, jusqu’ici réservée aux scènes de batailles, pour aboutir à un étrange carnaval des horreurs.

Autant de choses qui font de Quatre de l’infanterie un film de guerre réellement singulier, à défaut d’être réussi.

Westfront 1918 en VO.

Enfer blanc du Piz Palu

L’Enfer blanc du Piz Palü Arnold Fanck, Georg Wilhelm Pabst / 1929

Johannes Krafft et sa femme Maria se lancent à l’assaut de la paroi nord du Piz Palü, un sommet suisse. Un bloc de glace se détache et sectionne la corde qui reliait les alpinistes : la jeune femme est précipitée dans le vide et disparaît.

 

Le genre allemand du “film de montagne”, que je découvre avec ce film, semble être l’aboutissement de tous ces films-mondes, lyriques et cosmiques, qui pullulent à la fin du muet : comme si l’on s’était approprié un fantasme omniprésent dans le cinéma d’alors pour le débarrasser des résidus de trivialité et de compromis qui l’habitaient encore, et le mener jusqu’au bout de sa logique.

Cette pureté, c’est le sujet du film. Le romantisme allemand y atteint un degré hystérique où la blancheur, l’immaculé, la fraicheur, touchent à leurs limites paradoxalement macabres. Quand un personnage meurt, ce n’est pas en pourrissant, mais en se figeant dans la morsure du froid – l’un des fils rouges du film consiste d’ailleurs à contempler le beau visage de Riefenstahl se sublimer dans la glace, jusqu’à flirter avec le masque mortuaire. Pureté de la montagne, pureté du jeune couple innocent (“nous sommes seuls ensemble pour la première fois”, fait remarquer le mari) immédiatement tâchée d’un doute, pureté des mises à mort soudaines et violentes, pureté même des éléments (ces plans observant la transformation de le glace en eau, auxquels je ne dénie pas leur dimension symbolique, mais qui existent aussi dans le mouvement de cette fascination générale).

Cette névrose blanche est aussi envoûtante qu’elle est fragile : le moindre écart l’entache. Elle laisse par exemple parfois place à une facette plus fétichiste et patriotique du genre : suivi des cordées, vols en avion, tout un arsenal destiné à donner au fan des massifs ce qu’il est venu chercher en salle. Au point qu’on a parfois l’impression que c’est la perfection technique de l’Allemagne qui est mise en spectacle, dans un élan quasi-propagandiste parasitant l’épure de la ligne tragique du film. Celle-ci n’est pas aidée par un scénario certes minimal (pourquoi pas), mais surtout mal fichu (c’est plus embêtant), notamment dans les configurations qu’il propose : rien de très charismatique dans cette halte immobile du trio dans un coin de récif, rien qui permette de développer les situations autrement qu’artificiellement (je te donne mon manteau, puis mon pull…), rien qui fasse efficacement miroir au trauma d’origine.

Un film superbe et frustrant, donc, qui interroge surtout ce que le genre est capable d’offrir (le même film photocopié en boucle ? D’infinies variations sur ces motifs ?), et de mener à bout quant au projet qui est le sien, sans rien sacrifier à ses fantasmes d’absolu.

Die weiße Hölle vom Piz Palü en VO. (F) [extrait]

 
 

• Bien qu’étant plutôt partisan d’un visionnage des films muets sans le son, je dois reconnaître que la partition proposée sur le DVD Kino (composée par Ashley Irwin en 1998) est excellente. On peut penser ce qu’on veut de la musique elle-même (notamment lors du départ des secours, où le score optimiste semble mal cerner le ton du moment), mais le mariage du score avec la narration visuelle est époustouflante. Irwin comprend chaque mouvement en cours, sent très bien quand la narration rentre en suspension, quand elle s’arrête, quand elle redémarre… Son travail se présente presque comme une analyse en direct du montage du film. À noter que le DVD Kino comprend également un extrait de la réédition sonore du film, qui avait eu lieu quelques années plus tard pour capitaliser sur son succès : les quelques minutes de musique qu’on y entend donnent un aperçu assez amer de ce qu’était, peut-être, la façon dont les cinéastes “entendaient” leur propre film.