Encanto Byron Howard, Jared Bush, Charise Castro Smith (Studios Disney) / 2021

La famille Madrigal vit dans un village des montagnes colombiennes. Chaque membre de la famille possède un pouvoir magique, à l’exception de Mirabel, 15 ans…

Spoilers.
 

Avec Encanto, le studio Disney confirme certaines tendances ayant marquées sa dernière décennie. D’une, on y atteint les limites de cette profusion de chansons qui ne savent plus quoi faire d’elles-mêmes, qui s’insèrent très maladroitement dans la diégèse, et qui explicitent tout sans tact. La chanson de Kristoff avec son renne dans le second volet de La Reine des neige – soit l’équivalent cinématographique d’un oiseau piégé se cognant contre les vitres –, semble être devenue le nouveau maître étalon de la firme : à chaque fois qu’une mélodie démarre, le montage devient hystérique, remplissant le vide avec 36 idées visuelles inutiles à la seconde, dans une hypertrophie fatigante qui ne sait plus comment démultiplier davantage l’hystérie initiale du modèle Broadway (même la variété de ces "chambres-univers" semble ici trahir la versatilité d’une direction artistique protéiforme qui ne sait plus trop où aller, et qui compense par la profusion). Deuxième tendance : l’influence Pixar toujours aussi manifeste – celle ici de Coco, avec qui le film partage l’arrière-plan folklorique issu d’Amérique latine, et dont il reprend la figure de matriarche coupable, l’aïeul effacé, et la palette multicolore. Enfin, Disney confirme ici le dernier lieu où survit son art : dans la peinture des moments sombres. Le style si sécurisant, si rond, si allusif du studio n’a de légitimité, de raison d’être, qu’en se confrontant à son contraire – au trauma (malheureusement ici rejoué une deuxième fois pour rien), aux angoisses infantiles, aux visions mentales, aux conflits couverts. Le personnage de Bruno, de très loin le plus beau du récit, tient entièrement de cette veine. Mais le film préfère souvent la sécurité d’un humour hystérique à de véritables mises à nu qui lui permettraient de trouver l’émotion (à ce titre, la fin illogique et peu courageuse, qui ne va pas jusqu’au bout de son idée et ne sait pas faire le deuil de la magie, reste assez révélatrice du manque d’audace qui continue de séparer Disney et Pixar).

 

Il Buco Michelangelo Frammartino / 2022

Dans les années 1960, un groupe de jeunes spéléologues décide d’explorer la grotte la plus profonde d’Italie…

Quelques spoilers.
 

C’est un jeu d’espaces vertigineux que propose Il Buco (comme l’annonce d’ailleurs très tôt cette scène des casques à lanterne courant à travers le village : transformant et redessinant déjà le décor en temps réel, tout en l’utilisant littéralement comme un terrain de jeu). Les lieux du film sont en effet sans cesse reconfigurés et réinventés par la lumière, par le son, par le choix des angles, qui à chaque plan re-déplient et interrogent l’espace de façon nouvelle, tout en organisant le face-à-face entre deux mondes (les profondeurs verticales qu’explorent les spéléologues modernes, contre l’immensité horizontale des prairies du monde ancien). À ce petit match, la ligne formelle du berger en surface paraît vite la plus faible des deux, vite épuisée passés quelques vastes tableaux d’immensité aux humains lilliputiens (visions bien aidées par l’ultra-précision du numérique, pour une fois intelligemment exploité). Le dialogue entre ces deux mondes, qui se joue sur le registre d’un humour un peu Tatiesque (le ballon, l’homme dormant aux côtés d’une statue de Jésus…) finit par trouver une articulation forte, quoiqu’un peu tard (et par un raccord trop explicite) via cette belle idée de la grotte explorée comme on arpenterait l’intériorité du vieil homme mourant, les scientifiques devenant de curieux médecins (façon Le Voyage fantastique) venus examiner le corps des âges passés, en même temps que leur science en tue à petit feu le mystère. Un requiem joué dans les profondeurs, en somme, pour ce monde d’avant dont il ne restera au final plus qu’un écho ou un souvenir, persistant à l’oreille du monde scientifique comme une intuition inquiète. Cette belle métaphore manque un peu d’ancrage dans le film pour réellement émouvoir le spectateur, souvent laissé à une position purement contemplative et fascinée, voire un peu flottante (et ce malgré le peu d’abus dans la longueur des plans, ou dans leur répétitivité : chaque image amène une nouvelle idée). On diverge plusieurs fois, on lâche parfois le film sans culpabilité, on le récupère avec plaisir, conscient de déguster là un grand morceau de cinéma.

 

Decision to leave Park Chan-wook / 2022

Hae-Joon, détective chevronné, enquête sur la mort suspecte d’un homme survenue au sommet d’une montagne. Bientôt, il commence à soupçonner Sore, la femme du défunt…

 

Avec Decision to leave (2022), romance entre une suspecte et son enquêteur, Park Chan-wook continue le déploiement de ses talents et de sa virtuosité formelle, flottant quelque part entre les délices d’une réelle inspiration, et une tendance marquée au gadget (faires des transitions entre tout et n’importe quoi, même quand ça ne veut rien dire). Mêmes arabesques côté scénario, qui fournit un polar hautement ludique dans un monde à l’heure du smartphone, mais qui vire souvent au tour de manège fatiguant (les 36 fins et révélations qui s’enchaînent, l’humour passablement lourdingue). Le film perd parfois son spectateur dans une première partie difficile à suivre, et ne laisse souvent pas assez de temps aux personnages, comme aux images, pour respirer assez et nous émouvoir (même la fin ne semble pas savoir choisir entre ses différents plans). L’ensemble épate et divertit autant qu’il s’oublie vite, perdant la profondeur émotionnelle du pourtant problématique Mademoiselle. Reste l’exceptionnelle Tang Wei, immense actrice qui éblouit à chacun des plans où elle apparaît.

Une petite mise à jour de ce texte, quelques mois plus tard, après avoir par hasard revu le film – que j’ai complètement réévalué et qui m’a semblé très grand. Peut-être parce que, les enjeux m’étant désormais connus et tout étant plus clair, on est moins perdu, on peut profiter pleinement du film, donner toute sa concentration à ses nuances et aux jeux qu’il déploie tout du long. L’ensemble s’est révélé étonnamment riche et émouvant, ses prodiges formels presque jamais gratuits, approfondissant au contraire toujours la narration, et nourrissant l’étrange mélancolie de l’ensemble et de ses deux parties disparates. Bref, une totale redécouverte.

 

Heeojil gyeolsim en VO.

As Bestas Rodrigo Sorogoyen / 2022

Antoine et Olga, un couple de Français, sont installés depuis longtemps dans un petit village de Galice. Mais un grave conflit avec leurs voisins fait monter la tension…

Quelques spoilers.
 

Premier film que je découvre de Rodrigo Sorogoyen, As Bestas m’a fait l’effet d’un concentré de talent, et d’un film en tout point impeccable : mise en scène savante et tension au cordeau, excellent duo d’acteurs (Marina Foïs trouve ici le rôle de sa carrière), danse des parti-pris où chacun semble avoir ses raisons légitimes, efficacité du double-fond social et habilité des métaphores bestiales… D’où vient alors que le film n’ait eu sur moi qu’un impact tout relatif ? Difficile de mettre précisément le doigt dessus, mais il manque sans doute là une touche de désordre, de risque ou de folie (cette ouverture en note d’intention clignotante est un bon exemple de ce qui coince), une faille ou une fragilité quelconque qui ferait comme une porte d’entrée pour connecter avec le film. Je ne trouve cela à la limite que dans cette seconde partie plus étrange et fragile, qui a pu ennuyer certains mais qui surprend ce que le film pouvait avoir jusqu’ici de programmatique.

 

TITRE en VO.

Et j’aime à la fureur André Bonzel / 2022

Depuis son enfance, André Bonzel collectionne des bobines de films. Grâce à ces instants de vie de cinéastes anonymes et ces traces d’émotions préservées, il reconstitue l’aventure de sa famille…

 

Après des années de docs ayant utilisé les images d’archives pellicule pour leur texture rêveuse et fantomatique, Et j’aime à la fureur décontenance par sa manière de ne faire d’elles qu’un outil : des images souvent montées très rapidement, ne visant pas à exister pour elles-mêmes, réduites à un besoin utilitaire. Réalisant ici son premier film 30 ans après C’est arrivé près de chez vous (dont il était le co-réalisateur), André Bonzel plonge dans un fouillis d’archives familiales (les siennes, mais surtout celles des autres), d’abord utilisées pour leur contenu heureux, ou à des fins d’illustration de son récit autobiographique moins joyeux, mêlant d’ailleurs sans gêne les images véritables des évènements qu’il relate, et d’autres utilisées comme substitut. Jonglant allègrement entre son propre passé et celui, plus ancien, de sa famille, gagnant le spectateur par une sincérité crue et désarmante, ce documentaire s’avère un récit entraînant, efficace, souvent paradoxalement joyeux, mais qui reste humblement sur le seuil d’un cinéma qui pourrait être plus transcendant (jusqu’à la musique de Biolay, efficace mais peu rêveuse).

 

Patrick Dewaere, mon héros Alexandre Moix / 2022

L’actrice Lola Dewaere raconte l’itinéraire personnel et intime de son père Patrick Dewaere, depuis ses origines avant même sa naissance, jusqu’à son suicide, le 16 juillet 1982…

 

Ce documentaire, d’essence clairement télévisuelle (c’est presque un reportage), se présente comme une promenade douloureuse dans la vie d’un acteur transpirant la souffrance. Le film ne prend malheureusement aucune pincette, que ce soit dans ses effets (utilisation de la musique à des fins d’ultra-efficacité dramatique), ou encore dans son éthique très relative (charger les femmes ayant commis l’affront de quitter Dewaere, ainsi que leurs amants, d’être plus ou moins responsables de sa mort, noircir la réputation de certaines personnes sans offrir de contradiction…). L’impudeur de l’ensemble (le film est une plainte directe de la fille de Dewaere, abandonnée trop tôt) fait à la fois la force du doc et son côté limite.

 

Free Guy Shawn Levy / 2021

Un employé de banque, découvrant un jour qu’il n’est en fait qu’un personnage d’arrière-plan dans un jeu vidéo en ligne, décide de devenir le héros de sa propre histoire, quitte à la réécrire…

Légers spoilers.
 

Déception pour ce film qui avait pourtant bénéficié d’un relatif bon accueil à sa sortie. Free Guy a pour lui l’exploration correcte d’un concept amusant (à quoi ressemble un jeu vidéo du point de vue de ses PNJ), mais rate à peu près tout le reste. Sa peinture satirique du monde niais et sans tâche de son personnage virtuel n’a que peu d’intérêt, tant le monde réel qui lui est opposé (très méchant patron et gentils geeks) semble lui aussi sortir d’un cartoon. Toutes les implications tierces (la violence dans les jeux vidéo, les échanges émotionnels possibles entre I.A. et humains, la révolte d’un monde contre son Dieu en parallèle de celle d’une boîte contre son patron) sont laissées totalement en friche. Et les pauvres quelques références méta (sabre laser et cie.) sont très visiblement intéressées… Reste un film pas trop mal foutu avec quelques gags bien trouvés, mais qui échoue à explorer les potentialités de son script, aboutissant à un produit aussi lisse que le monde qu’il voulait satiriser.

 

355 Simon Kinberg / 2022

Une arme technologique capable de prendre le contrôle de réseaux informatiques tombe entre de mauvaises mains…

 

355, histoire d’espionnes internationales devant collaborer, est un film d’action ne manquant ni de configurations intéressantes, ni d’images ludiques (Chastain en robe à fleurs primesautière dans le métro cradingue avec flingue à la main), mais celles-ci sont malheureusement souvent gâchées par une mise en scène de l’action trop épileptique. Le principal argument du film, c’est évidemment son pitch féminin, qui détonne dans le genre du film d’espionnage ; mais ce postulat est tellement alourdi de déclarations “féministes” ; à la subtilité pachyderme qu’il ne reste de ce pitch, et de ses femmes, que le versant ludique et imagier, ce qui n’étant sans doute pas le but recherché…

 

The 355 en VO.